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David Peace – "44 jours"

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Posté par Cyril Cossardeaux le 2011-12-26



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Si vous êtes un tant soit peu amateur de football, ou simplement un minimum consommateur de médias sportifs, essayez d’imaginer le croisement totalement contre nature de José Mourinho et de Guy Roux.. Vous obtiendrez un entraîneur (mais le terme anglais de manager est plus juste) assez monstrueux qui serait encore bien loin de ce qu’a pu être Brian Howard Clough (1935-2004).
De l’ancienne icône auxerroise, désormais retraitée des terrains (mais toujours très influente dans les coulisses de l’AJA), Brian Clough avait à la fois l’omniprésence médiatique, l’aura populaire et la capacité de faiseur de miracles sportifs ; du "Mister" portugais du Real Madrid, un talent de meneur d’hommes rare, un palmarès en béton armé et, surtout, une arrogance inouie. Mais, en la matière, les managers britanniques ont toujours marié leur ego avec un humour que leurs collègues continentaux n’ont jamais pu que rarement approcher. Brian Clough, c’est ainsi le type qui démentait se considérer comme le meilleur entraîneur du monde : "Je dirais juste que j’étais dans le top 1".
Assurément un personnage de roman, revenu à la vie en 2006 (1) sous une plume qu’on n’attendait pas forcément : celle de David Peace, partout acclamé pour ses polars très sombres et particulièrement sa quadrilogie 1974, 1977, 1980 et 1983.

David Peace
David Peace

C’est justement en 1974 que Peace fait débuter 44 jours. Très exactement le 31 juillet, premier des quarante-quatre jours que Brian Clough passa sur le banc de Leeds United, qui était alors la meilleure équipe de football d’Angleterre et venait d’être sacrée championne sous la houlette de son "sorcier" Don Revie. Appelé à tenter de redonner son lustre à l’équipe nationale, alors au plus bas (2), ce dernier doit être remplacé par un meneur d’hommes de la même espèce ; ce sera donc Clough, un homme qui, deux saisons auparavant, avait accompli un exploit encore plus grand que celui de Revie : passer, en cinq ans, des bas-fonds de la deuxième division au titre de champion d’Angleterre avec le modeste Derby County (le tout premier de l’histoire du club), puis jusqu’en demi-finale de la Coupe d’Europe des clubs champions (3). A priori, Clough était donc bien the right man in the right place, à Leeds. Mais c’est bien une mission vouée à un échec certain, un huitième de saison en enfer, que David Peace raconte.

Le titre original ce ce qui est bien un roman et non un "document" (même si Peace l’a étayé d’une bibliographie impressionnante, le football étant une catégorie littéraire en soi au Royaume-Uni) dit tout du destin inéluctable qui attendait "Cloughie" : The Damned United (4). Car Clough n’a pas relevé n’importe quel défi : non seulement celui de remplacer un manager irremplaçable, adoré des fans et respecté de ses joueurs (ce que Clough était lui-même à Derby), mais de remplacer un homme et dans un club qui étaient depuis des années son obsession, l’objet de toute sa haine, et qu’il avait à ce point traînés publiquement dans la boue que la Football Association fut à deux doigts de le suspendre pour conduite antisportive. Pour reprendre la comparaison avec Mourinho, imaginez si, à l’issue de la saison 2011/2012, Guardiola se retirait de la direction du FC Barcelone après avoir encore tout gagné et que le Portugais était appelé à le remplacer, et vous pourrez avoir une idée de là où Clough acceptait de mettre les pieds, à l’été 1974…

Brian Clough emmenant son Leeds United (en blanc) le jour du Charity Shield 1974 face au Liverpool du légendaire Bob Paisley : le début des problèmes avec un match pourri par les brutalités...
Brian Clough emmenant son Leeds United (en blanc) le jour du Charity Shield 1974 face au Liverpool du légendaire Bob Paisley : le début des problèmes avec un match pourri par les brutalités...

Mais l’orgueil de Clough était démesuré et 44 jours n’est pas une chronique objective de son naufrage professionnel, mais bien plutôt la brillante plongée dans le cerveau d’un génie un peu (?) fou.
La grande idée de Peace est de faire s’alterner deux voix et deux espaces-temps différents, qui se répondent, parfois dans une (dis)symétrie troublante. La première voix est celle de Clough lui-même, qui commente au présent ses quarante-quatre jours à la tête de Leeds ; la seconde le tutoie et retisse le fil de sa vie sportive, jusqu’à sa signature dans son nouveau club, s’attardant évidemment surtout sur son parcours de manager à Derby, du triomphe ascensionnel jusqu’à la chute et les quelques mois, finalement de transition, passés dans le très obscur club de Brighton, y obtenant des résultats souvent catastrophiques. Mais cette voix qui interpelle Clough est très probablement la sienne, qui illustre la nature un peu bipolaire du personnage, parfois à la limite de la schizophrénie.
Clough est généralement d’une dureté incroyable avec autrui (5) (et donc, aussi, avec lui-même, souvent aux prises avec un comportement autodestructeur dépressif), se voyant seul contre le monde entier, trop génial pour être vraiment compris, même de son très fidèle adjoint Peter Taylor. Le ressassement de sa prose logorrhéique auquel il s’adonne évoque parfois un Thomas Bernhard qui aurait troqué son Autriche honnie contre Don Revie, Leeds United et ses "putains de joueurs" !

En même temps qu’un formidable morceau de littérature, 44 jours est un incontournable pour qui s’intéresse au football, qui révèle que la pratique des débauchages sauvages de joueurs est très loin d’avoir attendu l’arrêt Bosman (6) pour se généraliser et, surtout, documente les rapports qui peuvent se nouer entre un entraîneur, ses joueurs et ses dirigeants. Et fait comprendre à quel point, dans un club de foot comme probablement dans n’importe quelle entreprises ou organisation humaine, on ne peut pas manager contre ses "troupes". Ou en tout cas pas longtemps. Dans le cas de Brian Clough, pas plus de quarante-quatre jours…

Brian Clough et Peter Taylor (à droite), à l'époque de leurs succès avec Nottingham Forest
Brian Clough et Peter Taylor (à droite), à l'époque de leurs succès avec Nottingham Forest


PS : L’incroyable destinée de Brian Clough est très loin de s’être arrêtée à la fin de l’été 1974. Si la saison 1974/1975 restera la plus funeste de sa carrière, avec Derby County à nouveau champion sans lui et Leeds United finalement calé en milieu de tableau (Clough l’avait laissé en position de relégable) mais surtout finaliste de la Coupe d’Europe des clubs champions face au grand Bayern Munich (et objectivement volé par l’arbitrage inique de M. Kitabdjian, qui avait occasionné la mise à sac d’une tribune du Parc des Princes par les supporters anglais), Clough connaîtra son sommet à partir de la fin de cette même saison. Il reprend en effet les rênes du moribond Nottingham Forest, en bas de tableau de deuxième division et va refaire le coup de Derby, mais en beaucoup plus fort encore. Il ramène Forest en Premier League en deux saison, y décroche le titre de champion dès la première année (exploit jamais réédité depuis), puis de remporter la Coupe d’Europe la saison d’après ! Aujourd’hui revenu dans le triste anonymat de la deuxième division, Nottingham Forest reste unique dans les annales européennes du football, puisque c’est le seul club à avoir remporté davantage de titres de champion d’Europe (deux, à chaque fois avec Clough à sa tête, évidemment) que de champion national (un seul). Un exploit qui lui vaudra de se voir élever une seconde statue à l’entrée du City Ground de Forest (après celle du Pride Park Stadium de Derby)…

La statue de Brian Clough face au City Ground de Nottingham
La statue de Brian Clough face au City Ground de Nottingham


(1) En Angleterre ; la traduction française se fit attendre quatre ans.
(2) Barrée en phase de qualificaton par la Pologne à l’automne 1973, l’Angleterre, pourtant championne du monde en 1966, échouait pour la première fois de son histoire à se qualifier pour la Coupe du monde du sport roi qu’elle avait inventé.
(3) Eliminé par la Juventus Turin, dans un de ces matchs qui ont forgé la légende du foot italien truqueur…
(4) Qui est curieusement resté le titre "français" de l’adaptation cinématographique signée Tom Hooper en 2009, avec Michael Sheen dans le rôle principal (décidément abonné aux rôles de personnalités de l’Histoire britannique contemporaine, après Tony Blair dans
The Queen et David Frost dans Frost/Nixon), avant que le cinéaste ne connaisse un énorme succès avec Le Discours d’un roi.
(5) Cette dureté trouve sans doute son plus "bel" exemple dans ce que Clough dit un jour de son ami et adjoint Peter Taylor, qui fut son alter ego professionnel pendant quinze ans, après leur rupture :
"Nous empruntons tous les deux l'A52 pour aller au travail tous les jours. Mais si un jour sa voiture y tombait en panne et que je le voyais ayant besoin d'aide, je ne le dépannerai pas, je préférerais lui rouler dessus".
(6) Pour les non spécialistes de la chose, l’arrêt Bosman fait référence à une décision de la Cour de justice des Communautés européennes de décembre 1995 (suite à la plainte du footballeur belge Jean-Marc Bosman) qui avait libéralisé la circulation des joueurs dans l’ensemble de l’Union européenne et donc le nombre d’étrangers communautaires autorisés à jouer pour un même club. Cet arrêt a eu pour principale conséquence d’augmenter considérablement le nombre des transferts internationaux, contribuant à établir une hiérarchie très claire entre les différents championnats nationaux (en divisant les pays européens entre terres d’émigration et d’immigration footballistiques…).



La confrontation, restée légendaire, de Brian Clough avec Don Revie le jour où le premier fut viré de Leeds (dialogue repris très largement par David Peace à la fin de 44 jours). On y comprend tout de l’orgueil qui animait Clough : il ne voulait pas seulement tout gagner lui aussi avec Leeds mais gagner "mieux" que Revie (comprendre : perdre moins de matchs, en pratiquant un plus beau football et sans "tricher"). Où Don Revie découvre avec stupéfaction que Clough n’avait même pas daigné rencontrer ses nouveaux joueurs (qu’il méprisait profondément) le premier jour de l’entraînement. A voir Clough, on ne jurerait pas qu’il ait été complètement sobre ce jour-là, ce qui n’aurait rien d’étonnant compte tenu de sa légendaire intempérance alcoolique, qui lui vaudra de mourir d’un cancer du foie, avant même de fêter ses 70 ans… :





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Commentaires
De : noodles

je tiens quand même à préciser que le premier maillot que je me suis offert en 78 cétait celui de nottingham forest.... alors museau !

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