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Uzodinma Iweala - "Bêtes sans patrie"

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Posté par Isabelle Mayault ( le 2008-10-10



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Agu a peut être huit ans. Peut être dix. Ou même treize. Il pénètre brutalement dans un monde entièrement manichéen, où la seule règle
est de lutter contre “l'Ennemi”, où l'on est soit victime, soit bourreau, soit “élu”, soit “damné”, où il n'existe plus de troisième voie, pourtant la
plus courante dans la vie réelle.


“Je sens ça me gratte on dirait c'est les insectes qui rampent sur ma peau, puis ma tête aussi qui commence à chatouiller là, entre les yeux,
j'ai donc envie dʼexténuer à cause que mon nez aussi ça grattededans”.


De la même façon que Primo Lévi s'était interrogé sur “ce qui pouvait subsister de notre monde moral en deça des barbelés” dans Si c'est un homme, Uzodinma Iweala décrit le parcours d'un enfant enrôlé comme soldat dans ce quʼon suppose être une faction de rebelles lors d'une guerre civile qui déchire le pays - son pays, un pays. De maigres détails seulement permettent de rattacher celui-ci à l'Afrique (les machettes, des mots de patois) mais il pourrait tout aussi bien s'agir d'une guerre civile cambodgienne ou laotienne. Là n'est pas la question. En effet, le but n'est pas de dénoncer un massacre en particulier ni de faire jour sur des évènements historiques précis, mais au contraire de former, à partir de témoignages réels recueillis ou lus par l'auteur lors de son travail de recherche préliminaire, un récit traitant de la condition d'enfant soldat de façon absolue.

Il faut d'abord se faire violence pour adhérer à ce style d'expression enfantine, taillé à coup de ressentis primaires, la chaleur suffocante, la transpiration, la faim, la soif, les envies d'uriner, de déféquer, de vomir,les piqûres de moustique et autres érections. Dans le monde d'Agu, le bruit d'une balle fait KPWAP, “on dirait c'est un million de personnes qui frappent des mains” et son coeur “NGUNGUNGU”. Progressivement, l'auteur sort de ce monde de sensations brutes et glisse dans le récit par ellipses successives des éléments qui permettent de comprendre le parcours d'Agu, la séparation d'avec sa famille, son père tué sous ses yeux, son enrôlement. L'âge du narrateur et sa façon de s'exprimer ne sont pas des artifices de premier roman ; ces données sont proprement essentielles au récit, elles rendent possible la naissance d'un sentiment d'empathie chez le lecteur. La seule chose qui rend supportable toutes les horreurs décrites et commises par Agu, les tueries, les viols, les humiliations, la soumission totale dont il fait preuve à l'égard de sa hiérarchie, c'est
son âge. On lui trouve toutes les excuses du monde à ce “tout petit minimum d'homme”, on s'écrit “oui mais il a été enrôlé sans se rendre compte, s'il a exécuté les ordres, c'est parce qu'il avait peur, s'il a suivi son commandant, c'est parce qu'il a été endoctriné”. S'il ne s'agissait pas d'un enfant, c'est certain, on ne lui pardonnerait pas de comparer ses victimes à des animaux (“c'est pas dur, on dirait quand on tue une chèvre”), et jamais non plus on ne lui pardonnerait le plaisir qu'il décrit à tuer (“tuer on dirait quand on tombe amoureux”) ni le sens de l'initiative dont il semble faire preuve (“il mʼagace, donc je lève moi même la machette bien haut”).

Pourtant, on a envie de l'aider. On a envie de lui dire de courir le plus vite et le plus loin possible. On a presque envie de le prendre dans nos bras et de lui faire un chocolat chaud. Ce sentiment d'empathie n'est pas pure magie : il est habilement travaillé par l'auteur qui alterne les descriptions des scènes de tuerie perpétrées par Agu (la première avec réticence, mais toutes les suivantes avec l'énergie d'un tueur né) avec des flashbacks sur sa vie d'avant guerre, quand il n'était encore qu'un simple fils d'instituteur qui aimait lire et passer du temps auprès de sa mère douce et pieuse. C'est la force de ce court récit, qui commence comme un documentaire et finit comme un bouquin de philo : donner la voix à ceux qu'on n'entend pas car ils ont été rayés du rang humain. Et cette voix nouvelle nous interpelle, fait germer diverses questions percutantes sur cette âme humaine, sombre et versatile. La première question relève du rôle de témoin extérieur que nous endossons malgré nous en lisant ce récit : pourquoi et comment pardonne t-on aux coupables ? Pourquoi pardonner à un enfant et pas à un adulte ? Aurions nous eu les mêmes largesses à l'égard d'un jeune homme, peut être tout aussi soumis et naif, mais dans la force de l'âge ? Et pourquoi donc distinguer la peur d'Agu de celle que tous les soldats, victimes, réfugiés, bref, que tous les acteurs d'une guerre ressentent et qui souvent les conduit tous indifféremment à l'obéissance, à la soumission, à la collaboration, à la participation à des choses qu'eux les premiers ne se seraient jamais soupçonner capables de commettre en tant de paix ?

Je dis “ils”, mais je devrais dire “nous”. N'a t-on pas tous en effet envie de penser à notre petite personne dʼune certaine façon ? N'est-il pas confortable de se réveiller tous les matins avec le sentiment que l'on est quelqu'un de plutôt bon, de plutôt généreux? Qu'est ce qui arriverait alors à cette bluette rassurante, si, comme Agu, nous nous trouvions au coeur d'une guerre à laquelle on ne comprend rien, au carrefour de jeux de pouvoir qui nous dépassent, forcés ou bien obligés (mais n'est-ce pas la même chose ?) de commettre l'irréparable, de franchir la ligne qui sépare l'humain de l'animal, cette ligne que l'on appelle l'égo ? Quelle vie reste t-il à celui qui a franchi cette ligne, à celui qui n'a plus les ressources morales pour penser à lui d'une certaine façon, et qui ne voit dans le regard des autres que la confirmation de son abomination ? C'est précisément l'objet de la seconde question que fait éclater l'ouvrage, la laissant en suspens, et si celle-ci concerne en premier lieu les coupables, elle renvoie bien évidemment à la nature humaine en général : nous qui, en bons judéo-chétiens que nous sommes, aimons penser en termes de bien et de mal, où situons nous la limite entre l'homme profondément vil et l'homme bon qui a commis par erreur des actes atroces ? Qu'est ce qui, dans les actes de guerre, relève de notre nature profonde, et qu'est ce qui relève du contexte, de l'Histoire avec un H majuscule ?

Car si l'enrôlement et ses débuts en tant que soldat semblent faciles (“Voilà, je suis un soldat”), aussi facile qu'un Ferdinand s'engageant dans la Première Guerre Mondiale dans les premières pages de Voyage au bout de la nuit, Agu comprend rapidement, à ses dépens et aux dépens de ceux qui croisent son chemin, que soldat “ça veut dire… obéir les gens qui te font faire des choses que tu ne veux pas faire et non pas faire tout ce que tu veux toi-même comme c'est dans les films”. Cette lucidité montre les balbutiements d'Agu sur la Voie de la Rédemption. Mais à quel prix ?

“Vous qui vivez en toute quiétude,
Bien au chaud dans vos maisons,
Vous qui trouvez le soir en rentrant
La table mise et des visages amis,
Considérez si c'est un homme
Que celui qui peine dans la boue,
Qui ne connaît pas de repos,
Qui se bat pour un quignon de pain,
Qui meurt pour un oui ou pour un non.”

Ce poème est extrait de la préface de Si cʼest un homme de Primo
Lévi.




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