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Akino Kondoh - "Les insectes en moi"

La BD
Posté par Olivier Rossignot le 2010-02-04



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Rognures d’ongles cosmiques…

Avec Les Insectes en moi, Akino Kondoh poursuit son journal intime onirique, explorant plus profondément le domaine du rêve autobiographique tel qu’on avait déjà pu le savourer dans Eiko, déjà édité il y a quelques années par Le Lézard Noir. Pourvu qu’on veuille bien s’y laisser glisser, l’expérience est envoûtante. S’illustrant tout autant dans la peinture, la sculpture, le manga ou l’animation, Kondoh impose un univers qui lui est propre, fait de jeunes filles qui métamorphosent le quotidien pour s’en évader et le lisent, l’interprètent en se le réappropriant de façon étrange par une intervention constante d’un jeu de correspondances qui mettent tous les sens en éveil. La vue, l’ouïe, l’odorat, le toucher s’appellent mutuellement et s’entremêlent pour stimuler l’imaginaire et le sens créatif. Kondoh serait un peu le penchant manga de Bruno Schultz, l’auteur des Boutiques de Cannelle et du sanatorium au croque mort que Has adapta dans La Clepsydre. Schultz lui aussi faisait du souvenir un matériau privilégié, partait de ses bribes enfuies pour le cultiver, le remodeler et le recréer. Avec Kondoh il s’agit du même voyage de divagation, de variation à partir de parcelles de mémoire, de ces petites étincelles qui s’éteignent et que l’imagination tend à raviver. Lorsque l’oubli avale les années, la narratrice combat l’amnésie en inventant des éléments de sa vie soit de toute pièce, soit à partir d’un indice restant, et avec le temps le faux se grave en elle comme une réalité : « il est possible si on y pense d’ajouter des souvenirs à sa mémoire ». Ici ce sont des rêves, des divagations de jeunes femmes en pleine puberté, avec leurs préoccupations, l’évolution de leur corps et leurs solitudes, leur rapport au monde et la manière qu’elles ont d’y appartenir. Les Insectes en moi ne procède pas d’une narration linéaire mais d’un collage de perceptions dans l’ordre où elles sont reçues, reliées les unes aux autres, à partir desquelles Kondoh conçoit des trips visuels et spirituels dans lesquels se joignent le passé et le présent au point d’engager un dialogue entre eux : « ceci est un nouveau souvenir créé par le mélange de deux souvenirs ; dans trois ans il aura encore évolué et se gravera en moi avec précision ». Il est difficile de ranger Les insectes en moi dans une quelconque catégorie tant la forme est mouvante, évoquant avec ses clairs obscurs, son invasion du blanc ou du noir la gravure, l’Art plastique, un Art fantastique presque abstrait dans lequel on plonge de façon enivrante. Kondoh accorde une grande importance au mot poétique, à des phrases courtes, mélodieuses, harmonieuses qui vous transportent comme des haïku, au point qu’on puisse qualifier Les insectes en moi de poème graphique. Une fois le livre fermé, c’est à contre cœur que vous revenez sur terre, hors de cet univers à la fois cotonneux et angoissé, juvénile et charnel. Et comme elle, nous voulons croire à cette interaction, ce dialogue possible de l’être et des choses inanimées. « Le jour où mes paupières n’arrêtaient pas de trembler, la lampe a failli s’éteindre », est une phrase que n’aurait pas reniée le Wong Kar Wai de Chunking Express.
 

Les éléments du drame sont désamorcés par le rêve, à l’instar de cet instant où la jeune fille saute par la fenêtre de l’immeuble et est rattrapée par un fil de couleur, la tragédie du suicide étant rattrapée in extenso par la féérie, aspirée par les couleurs de l’enfance. Car si l’héroïne ne cesse de rechercher dans cette évasion la légèreté et l’élévation, cette attirance pour le rêve est symptomatique chez Kondoh d’une mélancolie envahissante et de la nécessité de la sublimer, d’en faire par le vagabondage mental une matière de création : « le jour où il m’est arrivé des choses tristes, des voix s’élèvent de je ne sais où ». L’individu vit en accord avec la terre et, fantôme, nature, éléments répondent en cœur aux petites blessures quotidiennes. Kondoh à travers son écriture exprime comment naissent les rêves, convoquant le cosmique en une interaction entre l’homme, l’univers et les choses. « Je ne sais pas si c’est parce que je me suis coupée les ongles à vif, mais la lune me semble plus grande que d’habitude »
 

Suivons donc la pensée de Kondoh ou de ses doubles, naviguons avec elle de découvertes fabuleuses en découvertes fabuleuses. Dans ce monde, les tiroirs de commodes et les motifs des chemises s’ouvrent sur des univers infinis dans lesquels on vient se perdre. « Je m’envolais dans le tiroir, agitant mes ailes de cristal ». Les boutons deviennent des coccinelles…Ni le peigne plongeant dans le musée du sommeil des Frères Quays, ni le Philémon de Fred passant sur les lettres-continents du mot « Océan Atlantique » (Le premier A, le second T etc..) ne sont loin …, la totale liberté et l’affranchissement des règles étant le mettre mot de l’inspiration de ces auteurs. L’héroïne se voit à différents âges : « celle qui rit là-bas c’est moi à 4 ans et là bas, moi à 10 ans qui me gifle quand j’avais 7 ans ». La courbe du temps est abolie pour matérialiser un gigantesque espace visuel ou toutes les années s’entremêlent, où le passé vit encore par la grâce du dessin.
 

Les insectes en moi d’Akino Kondoh publié par Le Lézard Noir



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Commentaires
De : Elysia

Fascinant univers!

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