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William Friedkin - "Killer Joe"

Sorties salles
Posté par Thomas Roland le 2012-09-04



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Avec William Friedkin, les choses ne sont jamais ce qu’elles semblent être et les apparences sont trompeuses. Dans Killer Joe, comme pour le principe des poupées russes, les genres semblent jouer à cache-cache, s’imbriquer les uns dans les autres. Sous le polar, la comédie noire vient effleurer les zygomatiques pendant que le drame social se découvre avec une forte tendance pour la violente critique de mœurs. Surtout, parmi tous ces styles, le conte de fées fait une intrusion des plus surprenantes dans une filmographie comme celle de William Friedkin, particulièrement marquée par le nihilisme. « C’est une version un peu tordue de l’histoire de Cendrillon », déclare-t-il. « Juno Temple joue une jeune fille dont le frère et le père monnayent les charmes auprès d’un tueur à gages chargé d’assassiner leur mère. Cendrillon veut se libérer de cette famille, et la seule solution qui s’offre à elle pour y parvenir, c’est de tomber amoureuse de son prince, un flic qui est aussi tueur à gages. » Cette intrigue, qui peut paraître aussi étrange que sordide, se situe au Texas, dans une famille d’Américains moyens vivant dans un mobile home. Dans ce véhicule aux allures de taudis, la jeune Dottie Smith, à l’écart de la folie du monde extérieur, s’est construit un monde de rêves dans sa chambre. Des rêves et une envie d’ailleurs qui prennent corps dans une maison de poupées aux tons chauds. En opposition à la lumière bleutée et froide de l’univers de son frère, Chris, le désir d’ailleurs semble ainsi prisonnier de la grisaille du quotidien.


Adapté d’une pièce de Tracy Letts datant de 1993, Killer Joe se révèle être une véritable quintessence du cinéma de William Friedkin. Si Dottie Smith, véritable personnage principal du film, est l’exact contraire de Regan McNeil, la jeune possédée de The exorcist, elle est aussi un prolongement du rôle de Britt Ekland dans The night they raided Minsky’s : une jeune femme pure et innocente qui évolue au sein d’un environnement corrompu. « Ce projet m’a tout de suite plu car il abordait l’innocence, le statut de victime, la vengeance et la tendresse », déclare le réalisateur qui retrouve ici ses thèmes de prédilection. Des thèmes qui côtoient également ceux de la manipulation et de la culpabilité alliés à une féroce satire du lucre. Killer Joe relate la descente aux enfers d’une famille, surtout de Chris, en proie aux mirages que fait apparaître l’argent et ses promesses d’un avenir radieux. Jeune homme criblé de dettes, Chris entretient vis-à-vis de sa sœur une passion trouble et ambiguë, l’amenant à culpabiliser. Une culpabilité qui prend d’ailleurs la forme d’un cauchemar analogue à celui que fait le Père Karras dans The exorcist.

Comme dans Police fédérale, Los Angeles, les protagonistes de Killer Joe redoublent d’efforts pour se séduire. Par le mensonge et la dissimulation, ce sera à celui qui se montrera le plus manipulateur. Alors que le film s’ouvre sur un clin d’oeil à L’origine du monde de Gustave Courbet lors de l’entrée en scène de Gina Gershon, il offre à William Friedkin une nouvelle occasion de malmener les attitudes machistes de ses personnages masculins, engoncés dans leurs concours de bites. Tout au long du métrage, la pression sexuelle est permanente, notamment lors d’une mémorable séquence de séduction entre Dottie et Joe, véritable moment de grâce du film. Seulement, lorsque le réalisateur prend soin d’enfermer Chris et son père entre les jambes de gogos danseuses cadrées au niveau du bas ventre pour fomenter leur complot, il se rapproche du Pasolini de Salo. Entre ses barreaux de chair, William Friedkin interroge les motivations, qui paraissent plutôt troubles, de ses apprentis tueurs : entre le sexe et l’argent, où se situe le vrai pouvoir ? Dans une conclusion d’une violence inouïe, le metteur en scène donne son point de vue avec cette ironie dont il est coutumier.


Un final qui porte un coup décisif à la sacro-sainte famille américaine, cellule dont les valeurs n’ont plus cours face à l’argent. Même l’amour n’échappe pas à la contagion du Mal, motif récurrent des films du cinéaste. Seulement, cette fois, la contamination se fait d’une façon des plus originales, dans un inversement des valeurs qui met le mâle en difficultés. Killer Joe est pour William Friedkin l’occasion de donner une vision acérée d’une certaine société américaine, celle des classes les plus populaires, les plus touchées par la crise. Pour autant, personne n’est épargné et l’être humain apparaît dans ce qu’il est de plus mesquin et de plus vil. Comme à l’issue d’une haletante course-poursuite entre des motos et un homme à pieds, le réalisateur en profite pour personnifier les puissants - des représentants de la pègre locale, ceux qui font la loi sur le territoire et les gens - dans toute leur vulgarité et leur bassesse. Si, parfois, le regard que pose le metteur en scène sur ses personnages est gentiment ironique en jouant la carte de la dérision, le plus souvent, il s’avère être sans concession, dénué de complaisance. 

Au contact de Joe, les personnalités tombent les masques, les intrigues se révèlent et la violence éclate. Par une série d’inserts sur l’acteur en train de revêtir la panoplie de Killer Joe, William Friedkin, qui n’en oublie pas d’inclure une dimension mystique dans son film, le magnifie et lui donne une aura quasi religieuse. Joe sait tout, connaît tout le monde et n’est pas dupe des coups tordus. Pour le réalisateur, il est une sorte de « deus ex machina, une force de la nature venue de l’extérieur, qui affecte la vie de tous ceux qu’il touche. Pourtant, dans ce cas précis, les membres de la famille l’ont laissé entrer de leur plein gré, ils ont ouvert leur porte à ce personnage, comme d’autres ouvrent leur âme à Dieu… ou au Diable. » Une idée que renforce la dernière séquence, sorte de parodie blasphématoire de communion ou de bénédicité.


Pour incarner ce personnage ambigu et endosser le blouson de ce flic solitaire, William Friedkin fait appel à Matthew McConaughey, bien loin de son image de beau gosse charmeur : sous le stetson, le visage est émacié ; derrière les lunettes de soleil, les yeux sont froids et durs. « Je ne vois qu’une poignée d’acteurs capables d’endosser un tel rôle », explique le metteur en scène, « et le public aurait pu rejeter le personnage en bloc si son interprète n’avait pas été perçu au préalable comme un type bien. » Objectif atteint par le réalisateur qui réussit à faire passer des émotions contradictoires au sein d’une œuvre plutôt radicale dans sa vision du monde.

Après Bug, de cette seconde collaboration avec Tracy Letts en résulte un film surprenant et dérangeant qui n’est jamais décevant. Killer Joe, au sein de la filmographie de William Friedkin, est une oeuvre singulière qui, dans ce sens, rejoint The birthday party, son premier film à brasser véritablement ses obsessions à travers sa première adaptation d’une pièce de théâtre. Killer Joe est à la fois drôle et sordide, cynique et tendre, mais surtout, c’est un grand film dont personne ne ressort indemne.


Killer Joe
(USA - 2012 - 102mn)
Réalisation : William Friedkin
Scénario : Tracy Letts, d’après sa pièce
Directeur de la photographie : Caleb Deschanel, ASC
Montage : Darren Navarro
Musique : Tyler Bates
Interprètes : Matthew McConaughey, Emile Hirsch, Jumo Temple, Thomas Haden Church, Gina Gershon, Marc Macaulay…
Sortie en salles, le 5 septembre.


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Commentaires
De : jacques d.

"Familles je vous hais" beuglé par un William Friedkin rhabillé en Jim Thompson sous crack dans un film plus que noir, totally no futur... et c'est tant mieux ! Excellent marqueur pour la rentrée cinéma de septembre.
Dommage, par ailleurs, que la sortie du "hold up" de Erik Skjoldbjaerg se soit effectuée mi-août, dans l'indifférence estivale générale, d'une virtuosité tranquille, il méritait mieux !

De : jacques d.

ah oui, question : qui peut me donner les références de la gigantesque chanson gravelo-discoïde qu'on entend au début du générique de fin dans laquelle un espèce de Bigard nord américain fortement burné brame ses performances sexuelles matrimoniales sur fond de funk-discoïde... grandiose !

De : Blanche Neige et les 7 Bornus

Cher jacques,
Après quelques recherches nous en sommes arrivés à deux pistes possibles :

http://www.youtube.com/watch?v=CdKVX45wYeQ&feature=fvst

ou bien

http://www.youtube.com/watch?v=_3bjm0Wsn4w



De : jacques d.

on se rapproche, on se rapproche, et le Pierre Richard en peignoir de bain XXXL puis casque de motard relooké par Titi et Grosses Minettes, bimbos gymnastes au sol (bon, allez, allongées, quoi !) mériterait d'être Le Bigard-Burné.
Merci pour tout ce bonheur, je saurai à qui m'adresser désormais car je savais que Culturistes à Point étaient The Specialists !

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