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Willard Huyck - "Le Messie du mal"
Sorties DVD
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Dans la vie d'un amateur de cinéma fantastique avec déjà quelques heures de vol à son actif, la découverte d'un film comme Messiah Of Evil est un heureux événement qui ne se produit, au mieux, que tous les trois ou quatre ans. Le film entre dans cette catégorie très fermée des petits films étranges et rares, dont le budget minimaliste est largement compensé par une inventivité narrative et formelle, une liberté de ton, et une vraie audace stylistique. Ces films sont d'autant plus surprenants quand ils constituent un accident dans la filmographie de leur auteur. Herk Harvey n'a guère plus réalisé que des films d'entreprise après Carnival Of Souls, Richard Blackburn n'a plus jamais renoué avec les merveilleux secrets de Lemora... quant à Willard Huyck et Gloria Katz, le couple marié à qui l'on doit le scénario et la mise en scène de Messiah Of Evil, comment retrouver leur frénésie dans le scénario impeccable mais lisse d'American Graffiti, ou dans le cataclysmique Howard The Duck, dont ils signent là encore scénario et réalisation ? Tant pis pour nous ; mais ce qui importe, c'est que tous ces gens aient, un jour, à leur niveau, accouché de leur Grand Meaulnes.
![]() Résumer l'intrigue de Messiah Of Evil, c'est comme s'essayer à se rappeler d'un rêve dont on vient de s'éveiller en pleine nuit : on s'agrippe à des bribes de souvenirs, mais ceux-ci se dérobent, s'effritent, et ne subsistent bientôt plus que quelques images, l'idée d'une trame. Alors, essayons, mais peut-être ne rendrons-nous pas justice au film. Messiah Of Evil, autre point commun avec Carnival Of Souls, met en scène une héroïne féminine ; celle-ci se rend dans la petite ville côtière où son peintre de père est porté disparu, et s'installe dans l'étrange demeure dont il avait fait son atelier géant. Elle fait alors la connaissance d'un étrange trio : un dandy apprêté qui prétend collectionner les « histoires des gens », flanqué de deux nymphes au caractère trempé dont il est de toute évidence l'amant permanent. Peu après la première rencontre, le trio élit domicile, sans vraiment lui en laisser le choix, chez notre héroïne. Alors qu'une tension érotique très ambiguë s'installe entre les protagonistes, les événements étranges se multiplient dans la petite ville, dont les habitants semblent s'adonner la nuit venue à quelques rites païens. L'horreur, en la personne d'un étrange prêcheur venu à cheval de nulle part et dont la mer est devenue le refuge, va s'étendre comme une gangrène...
Sorti en 1973 aux USA, Messiah Of Evil ne s'inscrit dans aucun véritable courant fantastique cinématographique. Son ouverture est à ce titre trompeuse : on y voit, dans un montage très heurté, un homme tenter d'échapper à une jeune fille à l'air innocent, qui finit par l'égorger. Même si les cadrages et la photographie si particuliers au reste du film sont déjà là, la banalité de l'issue ne présage en rien de ce qui va suivre, et le basculement est presque total dès la fin du générique. S'il fallait chercher une filiation à Messiah Of Evil, malgré ses points communs avec les oeuvres citées précédemment, elle serait très certainement littéraire plutôt que filmique. L'utilisation d'une voix off à intervalles réguliers, récitant sans complaisance un très beau texte, fait parfois songer à Lovecraft ; toutefois, c'est davantage du Dagon de Fred Chappell que Messiah Of Evil nous semble proche, dans son portrait d'une Amérique profonde encore rattachée à des cultes élémentaires.
![]() Sans pour autant inverser les rôles, et malgré le titre sous lequel le film nous est aujourd'hui connu, Katz et Huyck ne cherchent pas précisément à montrer un affrontement entre le bien (symbolisé par l'innocente héroïne) et le mal (représenté par une population en pleine crise de démence mystique et cannibale). Le vent de folie qui souffle sur la petite ville côtière est davantage perçu comme une alternative (à la religion chrétienne, au rationnel) que comme une nuisance au sens strict. Le titre original Dead People paraît à ce titre plus approprié, sans être parfait pour autant : Messiah Of Evil n'entretient que des rapports purement structurels avec le film de morts-vivants dont le premier Romero demeure le prototype. On retrouve la contamination progressive, le siège, l'intrusion, mais ici, l'ennemi n'est pas une horde de zombies déambulant comme des robots à la recherche de chair humaine, mais plutôt une communauté unie, consciente, dont les interventions sont par ailleurs parfaitement secondaires dans le déroulement du récit. Huyck et Katz semblent bien plus intéressés par le dérèglement des rapports sociaux qui transparaît au sein de notre quatuor.
Il serait certainement inutile de gloser davantage sur l'argument de Messiah Of Evil : de fait, c'est surtout pour sa manière si particulière de heurter rêve et réalité, avec une redoutable économie de moyens, que le film fascine et émerveille autant. Comment ? Huyck et Katz ne se donnent aucune limite, sans jamais tomber dans la démonstration. La composition des plans est la première clé d'entrée. A de nombreuses reprises, dans les scènes d'intérieur, l'image laisse apparaître de manière très marquée la diagonale utilisée en composition picturale classique. Cette césure peut-être figurée par un élément de décor simple, comme un escalier dont la couleur tranche avec le reste de la gamme chromatique de l'image, mais aussi, et le plus souvent, par l'une des créations du père de l'héroïne, qui décorent l'ensemble de la maison-atelier. La diagonale créée artificiellement s'emploie à faire coexister, dans le même plan, une image ordinaire et une image fantasmagorique.
![]() Dans l'exemple ci-dessus, par exemple, la zone à droite de la diagonale nous montre l'image tout à fait banale d'une femme dans son bain, tandis que dans la zone à gauche, l'autre jeune femme paraît comme absorbée par l'étrange décor peint contre lequel elle est adossée ; elle complète ce décor, en prenant la place de l'une des figures représentées, et la dynamique de cette composition semble la projeter vers la petite porte lumineuse, au bout de la ligne de fuite. Les exemples de ce type sont très nombreux dans Messiah Of Evil.
Les scènes d'intérieur ne sont du reste pas dénuées non plus de clins d'oeil plus ostensibles encore à la peinture ou l'art graphique : on pense souvent à Klimt pour les couleurs et la composition, parfois à Escher pour l'agencement incompréhensible des pièces. Difficile de savoir si Dario Argento avait vu Messiah Of Evil avant de se lancer dans Suspiria (et plus particulièrement la fameuse scène de l'iris), mais toutes proportions gardées, les oeuvres ne sont pas sans similitudes.
![]() Dans les scènes d'extérieur, nocturnes la plupart du temps, les procédés du rêve sont différents : dans la mesure où il est plus compliqué de s'appuyer sur une géométrie particulière du décor, c'est davantage l'insolite qui est mis à contribution. Un insolite qui peut se matérialiser sous la forme d'objets d'arrière-plan, comme une vitrine peuplée de mannequins étranges, mais qui, le plus souvent, s'incarne dans des réactions décalées ou inattendues de la part des personnages. Ainsi, quand un pompiste – au comportement déjà pour le moins atypique – découvre une rangée de cadavres sous la bâche d'un pick-up dont il est en train de faire le plein, son comportement évoque davantage la lassitude ou l'abattement que la panique. La découverte le terrorise de toute évidence, mais ne crée pas de réaction violente : elle rejoint le flux normal des événements, comme dans le rêve ou l'incongru est rapidement assimilé, intégré, dédramatisé. Idem quand l'une des maîtresses du dandy anonyme est prise en stop par un albinos mangeur de rats : cette vision la répugne de toute évidence, mais sa réaction, contenue, est montrée davantage une acceptation de l'étrange que comme une marque de courage.
Même dans les séquences qui, dans leur fonctionnement, pourraient évoquer des situations de films de morts-vivants habituels (l'une des scènes utilise un cinéma pour cadre, et n'aura certainement pas échappé à ce sympathique âne bâté de Lamberto Bava), les gimmicks propres au genre sont désamorcés par une espèce de pesanteur résignée. En revanche, les quelques rares scènes de jour sont indéniablement moins réussies : était-il dans l'intention de Huyck et Katz de nous « sortir » intentionnellement du film pour mieux nous replonger dans le rêve ? Ou ont-ils été gênés aux entournures par des éléments incontournables de scénario ? Pour évoquer à nouveau Suspiria, ces séquences diurnes ne sont pas sans rappeler l'unique scène de jour du film - où Jessica Harper rencontre Udo Kier sur une esplanade ensoleillée - et que l'on est en droit de ne pas trouver complètement convaincante quand bien même sa logique ne saurait être remise en question.
Malgré son apparente simplicité, Messiah Of Evil mérite d'être revu avec attention après sa première découverte. Si l'on vient rapidement à bout de la bizarrerie de son argument, on aurait tort de négliger le jeu de pistes que ses auteurs ont bâti plan après plan. Ainsi, on s'amusera à trouver les éléments de décor, discrets ou bien en vue, qui font écho à d'autres séquences du film, créant une sorte de mouvement perpétuel entre le sens et l'image.
![]() Pour terminer ce petit portrait de Messiah Of Evil, il faudra insister sur une des composantes les plus importantes du film : la terreur qu'il suscite. Car si Messiah Of Evil n'est pas un film de drive-in, ou une crapoterie retour d'acide du style Last House On Dead End Street, il n'en garde pas moins une dimension fonctionnelle. Le malaise qui naît de cet affrontement permanent entre le rêve et l'éveil, la tension des scènes de suspense, le sordide de l'horreur quand celle-ci est explicitement figurée : tout cela fait de Messiah Of Evil une expérience de peur à l'état pur, revigorante car totalement dénuée des artifices et des conventions qui ont, année après année, laissé le cinéma fantastique exsangue. Messiah Of Evil est une petite perle de cinéma fantastique, à ranger à côté de Valerie and her Weeks Of Wonder ou même La Malédiction des Hommes-Chats.
Le DVD : Artus Films a semble-t-il fait tout son possible pour mettre la main sur la plus belle copie possible. Si le DVD souffre parfois d'un petit problème de netteté (qui ne gâche en rien le plaisir du visionnage, loin s'en faut), un grand soin a été apporté au respect des couleurs, un des éléments importants du film. Les scènes très sombres, pour peu que l'on dispose d'un diffuseur correctement étalonné, restent parfaitement lisibles. Le DVD contient un long entretien de 33 minutes avec Alain Petit, qui revient sur la genèse du film et se fend de nombreuses anecdotes, illustrées par des extraits. Assez incontournables pour en savoir davantage sur cette oeuvre rare, sur laquelle peu d'informations sont disponibles. Le Messie du mal (Dead People / Messiah Of Evil), 1973 Un film de Willard Huyck avec Marianna Hill, Michael Greer, Elisha Cook, Joy Bang, Anitra Ford Edité par Artus Films Retrouvez d'autres articles sur Willard Huyck : Soirée Bis de la cinémathèque du 29 octobre - Carte blanche à Stéphane Derderian
Commentaires
De : Infernalia Complètement d'accord avec toi Eric, superbe voyage au pays des cauchemars et des terreurs enfouies. Le genre de film qui sitôt vu a de fortes chances d'intégrer notre liste de classiques intimes. De : Jojo L'impression générale que m'a laissé ce film est une impression d'inabouti, comme si les auteurs s'étaient laissé déborder par leur sujet. Nous assistons à un kaléidoscope de situations et de personnages (cf l'aristocrate et ses 2 compagnes) dont on a du mal à retrouver la nécéssité dans l'économie d'ensemble du film, le caractère fantastique du film ne saurait valider un patchwork de bonnes idées de détail qui ne parviennent pas à faire un tout ( un budget plus conséquent aurait sans doute facilité la tâche des réalisateurs). Un grand merci aux réalisateurs qui nous ont épargné les insupportables grosses ficelles du genre dans les scènes critiques. De : Zatoichi Heureux de découvrir une perle inconnue comme j'aime à les dénicher. Même si en effet dès les premières apparitions des couleurs bleues et rouges je me suis dis "tiens voilà des fans de Mario Bava aux states" la surprise est restée de voir ce film se dérouler un peu comme un rêve dérangeant ! En y repensant ensuite je me suis rappelé que dans Howard the Duck il y a également la présence de couleurs détonantes "argentesques" ou plutot "Mariobavesques". Dans une atmosphère proches je conseille un film italien de Pupi Avati : "La maison aux fenêtres qui rient". Insérer un commentaire : |
