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Werner Herzog – "Into the Abyss"

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Posté par Cyril Cossardeaux le 2012-10-22



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Avec Into the Abyss, Werner Herzog accomplit un tour de force étonnant, assez troublant, presque dérangeant. Celui de susciter une grande émotion (plus d’une fois au bord des larmes, me concernant) en écoutant victimes et coupables d’un même crime, particulièrement odieux puisque motivé par la seule cupidité. Le crime en question est celui perpétré en 2001, au Texas, par deux très jeunes hommes (à peine majeurs au moment des faits), deux délinquants zonards en rupture de ban, semblant (du moins à l’époque des faits) assez étrangers aux notions de Bien et de Mal, qui, pour voler une belle voiture, ont tué sa propriétaire, son jeune fils (qu’ils connaissaient bien, l’un comme l’autre) et le meilleur ami de ce dernier. L’un de ses deux auteurs présumés (Michael Perry) a été condamné à mort (on est au Texas, l’état américain dont la justice est de loin la plus meurtrière (1)) ; l’autre (Jason Burkett) condamné à la prison à perpétuité (en fait une peine de sûreté maximale de cinquante ans).

Le pourquoi d’une aussi grande différence de sanction pour un triple assassinat dont Perry et Burkett semblent a priori aussi coupables l’un que l’autre (même si l’un comme l’autre rejettent la responsabilité effective des meurtres sur son complice) se trouve finamement être au cœur du projet du film d’Herzog. Si Burkett a échappé à la peine capitale, c’est grâce au témoignage à la barre de son père, qui a lui-même passé la majeure partie de sa vie en prison.. Derrière les faits bruts (2), derrière les preuves (des traces d’ADN sur les lieux des crimes, des témoignages accablants et même des aveux au moment de leur arrestation), il y a la parole et la force des mots quand ceux-ci font appel à la compassion. Herzog n’arrive sans doute pas à la fameuse conclusion renoirienne que "chacun a ses raisons" (il n’a aucune indulgence pour les assassins et le leur dit droit dans les yeux) mais se rend au moins à l’évidence que derrière un acte que la raison qualifie de "monstrueux", il n’y a pas de monstre, mais des hommes.

Michael Perry dans "Into the Abyss"
Michael Perry

Herzog ne cherche pas d’excuses ou de circonstances atténuantes à Perry et Burkett, il veut juste comprendre. Ce qui, au passage, pourrait constituer une assez belle définition du cinéaste documentaire. Alors il multiplie les entretiens : avec l’un des policiers chargés de l’enquête, avec la fille et sœur de deux des victimes, avec le frère de la troisième, avec des connaissances, avec le père de Burkett et, surtout, avec les meurtriers eux-mêmes.
Herzog a rencontré manifestement une seule fois Michael Perry, exactement une semaine avant son exécution. Et ce dernier fait preuve d’un apparent détachement, parfois même presque jovial, assez stupéfiant et qui suscite évidemment beaucoup de questions. Pur produit du Texas white trash, lui-même "condamné" par avance à une existence misérable à laquelle il n’a jamais eu la force et/ou le courage d’échapper, il apparaît pourtant extrêmement clair dans ses propos, très lucide, a priori apte à continuer à faire partie de la communauté des hommes. Pour même dire les choses clairement : assez sympathique… Regrettant son sort mais ne s’appitoyant pas dessus. Et l’on ne peut que partager l’émotion manifeste d’Herzog a venir parler avec un homme dont la mort est programmée sept jours plus tard…

Jason Burkett dans "Into the Abyss"
Jason Burkett

Le cinéaste allemand se défend d’avoir signé un film militant contre la peine de mort. Ses convictions sur le sujet sont pourtant clairement exprimées dans le film. Mais il est vrai qu’il donne aussi la parole, via les familles de victimes, à des gens qui ne sont pas forcément d’ardents partisans de la peine capitale mais qui ne voient tout simplement pas d’autre façon de soulager leur douleur immense et de faire vraiment le deuil des disparitions qui les ont frappés. Et leurs mots sont au moins aussi déchirants que ceux de Perry, évidemment.
Herzog envisage davantage Into the Abyss comme une plongée dans les abysses de la société américaine, une auscultation, à travers un fait divers emblématique, de ses maux les plus profonds. Et le fait est que les histoires individuelles que révèlent petit à petit les différents témoignages font assez froid dans le dos tant la violence semble être la compagne inséparable de la vie de ces quelques personnes. On n’a pas fait le compte du nombre de meurtres évoqués par les uns et les autres, mais il est assez vertigineux. Si cela n’excuse en rien un crime inexcusable, quand ne pas en arriver à la conclusion que, dans un tel environnement, la vie d’autrui est forcément moins sacralisée. Et encore moins chez des jeunes gens n’ayant même pas atteint un niveau d’éducation élémentaire (3). Cette Amérique-là ressemble assez à ses régions du "tiers-monde" où la vie ne vaut pas toujours plus que quelques dollars… ou la perspective de passer du bon temps quelques jours avec une belle Chevrolet. Et le témoignage de Delbert Burkett, le père de Jason, résume assez bien cette terrible fatalité dans laquelle une partie de la population texane semble comme engluée. Et il faut ici préciser que la totalité des intervenants du film sont de purs wasps, ce qui laisse imaginer la situation vécue par leurs concitoyens noirs ou latinos…

Charles Richardson, le frère d'une des victimes, dans "Into the Abyss"
Charles Richardson, le frère d'une des victimes

Mais les deux témoignages qui sont encore les plus émouvants sont ceux de deux personnes qui ne sont pas directement liés à l’affaire Stotler (du nom de la propriétaire de la voiture). C’est d’abord le pasteur Richard Lopez désigné pour accompagner Perry jusqu’au seuil de la mort, dont l’entretien ouvre le film et qui peine à trouver la justification de cette pratique barbare dans la Bible. Mais c’est surtout Fred Allen, ancien "bourreau" ayant participé à l’exécution de plus de 125 (!) prisonniers sans état d’âme jusqu’à sa première exécution d’une prisonnière le bouleverse au point de lui faire considérer la peine de mort sous un angle radicalement (et l’ait amené à démissionner de ce drôle de job sans aucun droit à sa pension de retraite).

Au final, Into the Abyss est-il un film "herzogien" ? A vrai dire, peu importe, et, à part sa présence en voix off d’intervieweur/confesseur à de nombreuses reprises, on dirait bien que Werner Herzog se fout pas mal de son statut d’Auteur présumé (lui qui se définit de toute façon davantage comme un "professionnel" que comme un "artiste"). En quoi le film se distingue-t-il du tout venant de ses innombrables émissions de confession cathodique ? En quoi le Herzog d’Into the Abyss est-il plus noble qu’une Mireille Dumas, par exemple ? C’est déjà une question plus intéressante, plus difficile à trancher, aussi. Dont la réponse réside sans doute dans la distance toujours juste qu’Herzog met avec les gens qu’il filme, ni trop proche, ni trop loin. D’une empathie respectueuse, même assez ceux dont il ne partage pas le point de vue. Un presque rien indéfinissable et bien difficile à mesurer mais qui change tout et fait d’Into the Abyss est un très beau film.

Fred Allen dans "Into the Abyss"
Fred Allen


(1) 487 exécutions depuis 1976. Le 2ème état américain de ce macabre classement, la Virginie, n’a procédé dans le même temps qu’à 109 exécutions "seulement".
(2) Rapidement identifiés par la police, Perry et Burkett ont de plus refusé de se rendre et se sont livrés à une fusillade avec leurs poursuivants.
(3) Une étude de 2006 du National Center for Educational Statistics révélait que 85 % des délinquants juvéniles américains pouvaient être considérés comme "illettrés" et que 60 % des prisonniers adultes lisaient au mieux comme des enfants de CM1 (
Fourth Grade, aux Etats-Unis). Était-ce aussi le cas de Perry et Burkett au moment des crimes ? Le film ne le dit pas. Mais l’interview par Herzog d’une de leurs connaissances apprenant simplement à lire alors qu’il approche des trente ans jette le trouble…

Sortie nationale le 24 octobre 2012




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