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Tony Scott - "Unstoppable" (Blu-ray)

Sorties DVD
Posté par Olivier Rossignot le 2011-03-24



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Tony Scott agace ou fascine, attirant tout autant les foudres de ses détracteurs (dont je ferais plutôt partie mais de manière plus nuancée) qui n’y voit que tics visuels et effets clinquants à profusion, que les louanges de ses admirateurs le rehaussant au rang de cinéaste post-moderne, presque expérimental, formaliste et créateur d’abstractions novatrices. Inutile de rentrer dans la polémique ici car Unstoppable, l’une des plus belles surprises de 2010, aurait tendance à rallier les deux écoles.
L’ignoble bande annonce formatée (il faudrait prévoir des sanctions pour les créateurs de bande annonces lorsqu’elles maltraitent à ce point l’état d’esprit d’une œuvre) incitait à fuir plus vite que le héros démiurgique et mécanique d’Unstoppable, ce train sans conducteur lancé à travers le paysage de Pennsylvanie, comme une flèche dont on ne cesse d’évaluer les obstacles avant la cible finale. Aguerris au cinéma d’action, nous anticipons rapidement sur l’issue finale d’Unstoppable. Ici, le suspense ne tient donc qu’à un fil, ou plutôt à la trajectoire d’une seule ligne, à la teneur hautement poétique car dépendant à la fois de cette traversée d’une machine en pleine nature, une vieille machine, comme d’un autre siècle, presque une locomotive de western qui reprendrait sa liberté, et d’une rencontre incessante des géométries variées, d’abscisses et d’ordonnées. Unstoppable ne cesse de tracer des croix, sur le sol, sur la toile cinéma, sur toutes les perspectives, cultivant la perte de gravité. Scott œuvre dans la répétition de figures et de droites, d’intersections, de parallèles dont la tension principale est la peur qu’elles deviennent perpendiculaires. Dans son sens de la répétition, cette manière de remontrer régulièrement les mêmes plans, de revoir passer le train de la même manière, procédé très 70s, Unstoppable se situe quelque part entre une forme de désuétude mélancolique et la modernité.

 

 
Dans un cinéma d’action obsédé par l’archétype du surhomme survirilisé venu d’un autre monde, le film de Scott fait figure d’exception : le héros existe par sa dimension anti-spectaculaire, sa modestie, la crédibilité du réel. Il est l’homme de tous les jours qui met les mains dans le cambouis. Le suspens évacue toute figure de « méchant » (si l’on excepte cette créature mécanique) ou le désigne symboliquement comme un élément purement social, d’oppression hiérarchique des nantis, des écraseurs, contre les humbles et les travailleurs. Il ne serait pas exclu de qualifier Unstoppable de marxiste, lorsqu’il évoque en filigrane la lutte des classes, de ceux qui ont le pouvoir d’un côté et de ceux qui font fonctionner le monde avec toute leur sueur et leur énergie, avec toute la hargne de la survie, quitte à y laisser leur peau. Peu de films d’actions s’inscrivent dans un tel rapport avec la réalité sociale, avec des héros choisis parmi les ouvriers qui agissent sans se poser de questions, ceux qui font partie du prochain plan de licenciement. Unstoppable exclut le mythe. Aussi il a quelque chose de foncièrement émouvant et mélancolique dans son rapport sans illusion à notre siècle, au chômage, à la peur de crever de faim, à une époque dans laquelle le progrès a déshumanisé le monde. Aussi le duo Washington / Pine fonctionne parfaitement par sa spontanéité et son humanité, dans ce conflit de générations porté par le désir de s’en sortir et les influences néfastes d’une mécanique institutionnelle qui incline à la méfiance – peur de l’intrus, du briseur de grève, de l’infiltré… On se reverrait revenu au temps des Molly Maguires. Menace anecdotique d’un monstre fou sur des rails d’un côté, menace du plan social de l’autre. D’un côté la catastrophe de matières incendiées, de l’autre la dégradation de vies minées par l’injustice de leurs conditions…
 

 
Si l’on excepte quelques tics un peu agaçants à gros coups de zooms saccadés sur les visages, la réalisation de Scott est pour le coup presque sobre, appuyant peu sur les effets spectaculaires. Scott confirme son obsession pour la pluralité de point de vue et l’alternance de l’image live en direct, en altitude – toute l’aventure est suivie par les télévisions qui survolent en hélicoptère - et la fiction à hauteur humaine. Mais il s’agit plus ici d’entremêler le regard moqueur à l'égard des médias à l'abstraction, d’affirmer un langage esthétique à même de traduire un discours presque politique. Les médias attendant le moindre accident, anticipant, remettant en scène le drame à la place du cinéaste qui met ainsi en abîme son propre travail, l’un des meilleurs signes de ces revers subversifs résidant sans doute dans cette image patriotique mis à mal du jeune héros de guerre qui a fait l'Afghanistan, envisagé pendant un instant comme un sauveur avant de terminer son ascension en s’assommant illico sur la vitre du train.
Le train avec ses matières menaçant d’exploser est indéniablement dangereux, mais ne dépassera pas les 80 km/h. Unstoppable est un film spectaculaire mais pas trop, peu violent, parfois même assez doux, dont toute la singularité réside dans son aspect anti-climatique. Loin des blockbusters surchargés dans le « toujours plus », le véritable esprit du film résiderait presque dans le choix du « moins ». Son sens du « moins » et son sens de l’humain en font définitivement un beau divertissement frondeur.

 
 
Techniquement, rien à dire, la définition est juste parfaite et les pistes sonores à la fois efficaces et subtiles. Bien que basiques et fonctionnels, les suppléments (sous la forme habituelle de making off et d’entretiens avec l’équipe), nous permettent de profiter pleinement des propos de Tony Scott et de son enthousiasme communicatif très enfantin face à son désir de réaliser ses rêves, de faire le plus "réel" possible. Il vante le mérite des vraies cascades et le refus du numérique (« tout est vrai ! »), le résultat à l’écran se révélant tout à fait fidèle à la construction et la logistique du tournage. Toute la singularité de Scott tient à ce mélange d'artisanat old school – comme un vétéran du vieux cinéma d’aventures – et de recherches formelles. Il y a une réelle spontanéité chez lui, et une attirance évidente pour la machine, l'urbain, de l'engin à hélice ou à moteur, au point que prononcer le mot « hélicoptère » éveille régulièrement chez lui un regard de contentement et un large sourire, et qu’on l’entende régulièrement évoquer la beauté de ces ballets d’appareils volants. Il explique également qu'il a changé les caractères de ses héros en rencontrant les vrais cheminots, une nouvelle fois pour coller au plus près de leur réalité, l’humain, la difficulté des conditions étant quasiment mis sur le même plan que l’action elle-même - d’où cette sensation qu’Unstoppable est une œuvre constamment mouvante y compris lorsqu’il ne filme que des dialogues. Enfin, dès les repérages sur les lieux de location on assiste à un tournage qui va suivre des rails, voyager droit dans la nature, d'une région à l'autre, le souffle de la balade se transmettant à l’œuvre. Il est beau,, presque émouvant,  de constater qu’un tournage ressemble autant à son film et à son cinéaste.
 
 
Unstoppable (USA, 2010) de Tony Scott avec Denzel Washington, Chris Pine, Rosario Dawson, Kevin Dunn. Combo Blu Ray/ DVD paru chez Fox.


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Commentaires
De : Cyril C.

Désolé de m'inscrire ainsi autant en faux avec mon très cher Olivier R....
Avec "Unstoppable" (qui, effectivement, porte dans ses intentions tout ce qu'Olivier y met, mais intention n'est pas acte...), Tony Scott fait au contraire pour moi la preuve ultime qu'il est un âne. Ce dont j'avoue n'avoir jamais douté depuis "The Hunger".
Mais j'étais tout près à croire qu'il avait pu développer une relative intelligence de cinéaste (à force de faire des films, en même temps, ce serait la moindre des choses) après avoir lu tant d'éloges de ce film, notamment ci-dessus.
Pourquoi un âne ? Parce qu'il avait en effet l'occasion idéale d'inscrire de vrais personnages "réels", avec une certaine dimension sociale (disons davantage comme chez le Schrader de "Blue Collar" que chez Loach), dans le cadre d'un blockbuster d'action. La rencontre aurait pu être passionnante. Mais ne sachant rien faire d'autre que ce qu'il a toujours fait, il joue la carte du spectaculaire le plus m'as-tu vu quasiment dès le premier plan de son film (cet effet de montage ridicule accélérant artificiellement la marche d'un train de banlieue anonyme...). Et ne peut pas s'empêcher de figer ses deux personnages principaux dans la future figure du héros dès leur premier plan. Le scénario en fait des "prolos ordinaires", en proie aussi bien à des problèmes domestiques que de boulot ? La mise en scène, elle, en fait déjà des figures de tragédie avant même qu'on ne fasse leur connaissance, comme si le spectateur devait d'emblée avoir conscience qu'il aura droit à du bigger than life. Comme il aurait été autrement plus fort de suivre Washington (très bien) et Pine (dont le couple lorgne quand même un peu trop sur le modèle Glover/Gibson de "Lethal Weapon") dans la routine d'une journée de formation du second par le premier jusqu'à ce que ne surgisse dans leur vie ce train aussi violemment qu'il traverse la Pennsylvanie ! Le film aurait d'ailleurs été aussi bien plus spectaculaire pour le spectateur, qui voit ici un peu tout arriver à l'avance...
Quant à la portée politique du film, j'y vois plutôt une sorte de vernis bien-pensant qui ne fait pas de mal (les élites sont des salauds, le courage est dans la base) mais ne remettant strictement rien en question du monde comme il va (mal).
Bref, il aurait fallu marier deux films bien moins considérés mais autrement plus intéressants et efficaces : "The Navigators" (Loach) et "Runaway Train" (Konchalovsky)...

De :

ah, "runaway train", Konchalovsky, "Maria's lover"..!

l'os dans le potage restant "Tango et Cash"... désolé, n'ai jamais pu supporter (mais alors jamais) cette tranche de veau froid attendant son coulis de mayonnaise de Stallone

De : jacques d.

ah oui, classique, oublié de remplir le blanc où l'on signe... l'effet anonymous !

De : Olivier R.

Depuis je l'ai revu deux fois et je suis toujours d'accord avec moi :)

De : jacques d.

je croyais n'avoir jamais rien vu de ce Tony Scott, polémique, pour le moins, mais je m'aperçois, à la lecture de sa filmographie, que j'ai visionné "true romance", il y a quelques années déjà il y a fort, fort longtemps, comme le dit Shrek... bon, dès que j'ai l'occasion de visionner "unstoppable", je le fais... en essayant, autant que possible, de tomber alors... d'accord avec moi (façon molle d'arbitrer vos points de vue) !
allez, courage !

De : Cyril C.

Et encore, "True Romance", c'est sans doute au moins autant un film de Tarantino que de Scott, valant surtout pour quelques séquences dialoguées, dans mon souvenir...

De : Olivier R.

Je tiens à préciser que je n'est jamais été fan de T.Scott, d'où mon heureuse surprise avec Unstoppable

De : Cyril C.

Allons, Olivier, tout le monde sait bien que tu emballais comme un malade dans les booms dans ton petit blouson US Air Force au son du "Take my Breath away" de Berlin :-))

De : noodles

revoir The general de buster k, avant loach et koncha ....

De : jacques d.

ah là, c'est sûr, rien de tel pour départager tout le monde... un peu comme quand le roi Salomon menaçait de couper le bébé en deux pour satisfaire chaque mère... mais ça l'fait !

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