Tom Ford fait partie de ces quelques personnes pour qui le mot réussite est un quotidien justement mérité. Réussite dans ses études d’architecture, qui forgeront son sens de l’espace et des volumes, passage remarqué chez Gucci et Yves Saint Laurent puis création de sa propre maison de couture en 2005. Il crée les tendances et allie la finesse de sa sensibilité à une certaine nostalgie des matières. Homme touche à tout et démiurge de la mode, il livre une première œuvre cinématographique personnelle et délicate, remarquablement bien orchestrée et interprétée.
Certains réalisateurs ne feront jamais un film marquant. Tom Ford n’en fera peut-être qu’un, mais celui –ci, de part sa qualité et ses références justement distillées, s’inscrivent dans l’histoire du cinéma américain. On pourrait lui reprocher ces clins d’œils à la cinématographie des années 60, à Gus Van Sant, qui ont indéniablement marqué son parcours de spectateur. Mais le film dégage une sincérité qui le rapproche de ses références plus qu’il n’en forme une copie. Dans la couleur, dans l’esthétique et dans le désespoir d’une Amérique perdue, on pense à « Lions Love » d’Agnès Varda. Mais la sensibilité s’en éloigne aussi, et la vision est celle d’un amoureux de l’Amérique et de ses chimères qui font rêver.

l'American Dream of life
S’inspirant très librement d’un roman de Christopher Isherwood « Un homme au singulier », Tom Ford retrace une journée dans la vie d’un professeur d’université apparemment sans histoire. Nous sommes en 1962, en pleine guerre froide, et George, homosexuel caché, vient de perdre l’homme qui partagé son quotidien, mort dans un accident brutal. Quelques heures, du levée au coucher, qui interrogent sur les apparences et les faux-semblants, sur le sens de ces contraintes pour un homme dont la vie a basculé. Colin Firth acquière grâce à ce rôle la dimension des grands interprètes tragiques, et arrive à transmettre une mélancolie à la fois grave et juvénile.
Ce film, c’est donc celui d’un parcours intérieur, qui se traduira à l’image par une suite de rencontres transcendées, à la manière d’Alice aux pays des merveilles. A l’aune de son dernier jour, cet homme seul se retrouve rattrapé par la vie. George redécouvre avec de nouvelles émotions ce qui formait son existence morose, des gens qu’il côtoyait tous les jours lui apparaissent sous un nouvel angle. Il s’agit à la fois d’une mort et d’une renaissance… Une quête de l’immortalité et de la jeunesse éternelle, comme nous le rappelle le livre d’Aldous Huxley « After Many a Summer » que George fait lire à ses étudiants. Ce thème universel, Tom Ford décide de l’aborder par les sensations intérieures du personnage. La couleur des images s’accordera aux humeur immédiates de George, et chaque objet, vêtement ou plan devra retranscrire une émotion plus diffuse, la nostalgie du passé envolé... Thème du suicide et de son approche, le film est aussi une valorisation de « ces invisibles » qui vivent dans le mensonge leur vie durant.

Julian Moore étrangement similaire à la mère abusive de Brazil
Bien sur les costumes sont impeccables, la photographie aussi… On en attendait pas moins. Mais il y a en plus, cette atmosphère lourde de Los Angeles qui nous colle à la peau. La première scène marque le ton : élégante, onirique, magique… Baignée par la musique de Shigeru Umebayashi (compositeur de la bande son d’In the Mood for Love de Wong Kar Wai), nous flottons aux côtés d’un corps inconnu, nous même confus de cette perte de repères qui se prolonge. Cette introduction est également là pour nous rappeler où nous sommes : dans un conte fantasque et imagé, où le regard est le principal porteur de sens. Cette mer, symbole du passage à une autre dimension, à la fois plasma et au delà transcendé, reviendra de manière plus inquiétante vers la fin du film, comme pour nous rappeler que les trompettes de la mort ont déjà sonné, et que les cerbères approchent pour récupérer leur dû.
L’esthétique, le sens… Il y a tout cela dans le film de Ford, et encore plus, puisque le casting lui aussi est sans fausse note. Julianne Moore dans le rôle de l’amie dépressive de George amène définitivement une touche 60’ déjantée et fraîche, et Nicholas Hoult, jeune bellâtre hollywoodien est une révélation, apportant une matière étonnement mature à ce drame simple.
SORTIE EN SALLE LE 24 FEVRIER 2010