When you’re strange n’est certes pas le premier film de qualité sur les Doors, mais il a su s’éloigner des évidences en dévoilant des images d’archives rares, et un document inédit et précieux : le film d’étude de Jim Morrison tourné à l’UCLA, un road trip expérimental sous acide qui débute ce topique sur les chapeaux de roue. Ce mélange de fiction d’époque et d’archives revisite l’histoire des Doors par la petite porte, celle des coulisses, permettant de découvrir un peu mieux tous les gonds fondateurs de ce groupe mythique, qui a su prendre au jazz pour dynamiter les règles du rock, offrant à la flower generation une rage poétique psychédélique qui a accompagné leur soif revendicative.

Rien de nouveau pour les spécialistes, mais l’orientation personnelle du film, qui a su choisir des traits de la personnalité de Jim parmi les plus noirs, l’attention particulière accordée à l’alchimie entre les musiciens, à leur musique, et cette quête de sens à trouver pour légitimer ce succès venu d’une envie d’étudiants pas forcément sérieuse, créent une véritable proximité qui n’existait pas totalement dans les précédentes biographies filmées du groupe et du chanteur. La poésie et les mots sont très présents, chaque chanson est revue à l’aune de sa genèse, Nietzsche et Blake en pères fondateurs pour le jeune Jim, apollon à la verve mélancolique et à la voix tiraillée.
Morrison, personnalité centrale de cette fresque romanesque, cœur de création et de destruction d’un souffle musical unique, qui n’aurait pas pu se brûler si magnifiquement sans son groupe, et rester incandescent aussi longtemps sans ce pur amour pour la musique qui les unissait tous. Des excès du chanteur à sa passion des mots, de la jeune Pamela, égérie d’une génération groupie toujours active, à Ray Manzarek et Robby Krieger, les deux piliers de cet édifice aux pieds d’argiles, en passant par le comptoir miteux du London Fog, la saga est entrecoupée d’anecdotes gratinées où star, dope et police s’entremêlent dans un joyeux bordel.

Un film qui souligne les paradoxes du groupe, dont l’apogée médiatique culminera alors qu’il ne sera plus que l’ombre de lui même : en 68, les Doors entament une tournée internationale dont Jim Morrison ne pourra pas assurer la moitié des dates, embourbé déjà dans les limbes d’un alcoolisme sans fond. Tel son éponyme, « Mr Mojo risin », Jim se bat contre ses démons et finira comme il l’avait prédit sur cette phrase « I’m gone away », à 27 ans, le saint-âge du rock, qui vit également partir son amie Janis Joplin.
Cette plongée largement baignée d’extraits musicaux permet de revoir ces musiciens humbles et authentiques, et de se rappeler à quel point leur marque a su imprégner une génération de véritables aventuriers du son après eux, Anton Newcombe et les Brian Jonestown Massacre en incarnant sans doute la plus belle preuve (car malgré des disques à la qualité bien malheureusement inégale, ceux-ci partagent avec les Doors leur vie décadente et toute entière dédiée à la musique).