Indiscutablement, Thomas Vinterberg aime à évoquer les âmes fêlées et les vies bouleversées par un trauma qui dévierait l’avenir initialement prévu et viendrait charger l’existence d’un poids : un fardeau à porter jusqu’à la mort. Festen faisait éclater le vernis d’une famille bourgeoise en plein repas d’anniversaire lorsque le héros annonçait l’inceste du père sur lui et sa sœur dont le suicide restait incompréhensible jusqu’alors. Avec Submarino, Vinterberg renoue avec cette thématique du lien fusionnel, de la fratrie et de l’éclatement de la cellule familiale, mais c’est un tout autre drame qui décide du sort des deux « héros ». Avec cette adaptation du roman éponyme de Jonas T. Bengtsson, le cinéaste danois délaisse ici les classes privilégiées pour s’intéresser aux couches sociales les plus défavorisées, minées par la pauvreté, l’alcoolisme et la déchéance. Enfants, les deux garçons s’occupaient de leur petit frère âgé de quelques mois, attendant chaque soir que leur mère rentre ivre morte et hystérique avant de s’écrouler dans la cuisine. La mort du bébé dans leurs bras scellera de façon irréparable un destin auquel ils tenteront en vain d’échapper. Même si Nick et son frère vivent adultes une vie parallèle, coupés l’un de l’autre, ce lien invisible de l’événement tragique semble à jamais les unir. Comme un pacte, un jalon symbolique gravé définitivement dans leur mémoire, le mystérieux baptême improvisé par les deux frères devient le leit motiv du film, scène qui ne trouvera son achèvement qu’à la fin, lorsque nous apprendrons le « nom » qu’ils choisirent pour le bébé, fermeture d’un cercle plus que véritable effet de surprise. Cet acte de l’identité donnée est doublement emblématique pour ceux qui chercheront toute leur vie leur propre moi. Si Submarino n’est pas un film chrétien, le rigorisme danois et le poids des institutions religieuses expliquent probablement cette empreinte profonde de la culpabilité et du pêché. Le sacré flotte en permanence dans Submarino, de la symbolique des lieux– l’Eglise comme cadre du dénouement – aux rites qui lui sont liés – naissance et mort – et surtout porté par l’idée d’une prédestination humaine, ou d’une divinité vengeresse qui choisirait ses proies.

« Je ne sais s’il y a un fatal destin, mais il y a certainement des destinées fatales ; mais il est des hommes qui sont donnés au malheur (…) pourquoi ? Je ne sais. Et pourquoi ceux-ci plutôt que ceux là ? Je ne sais non plus. Ici, la raison s’égare et l’esprit qui creuse se confond. S’il est une Providence, est ce pour l’humanité et non pour l’homme ? Est-ce pour le tout et non pour la parcelle ? L’avenir de chaque être est-il écrit comme l’avenir du monde ? La Providence marque-t-elle chaque créature de son doigt ? Et si elle les marque toutes et si elle veille sur toutes, pourquoi son doigt pousse-t-il parfois dans l’abyme, pourquoi sa sollicitude est-elle parfois si funeste ? »
Cette phrase qui ouvre le roman noir de Pétrus Borel, Madame Putiphar, pourrait servir d’exergue à Submarino tant le sort de ses protagonistes semble d’emblée gravé dans le malheur. Certes, la propension de Vinterberg à verser dans le nihilisme n’échappe pas toujours à une certaine lourdeur, la gradation dans le malheur côtoyant le sentiment de saturation. Vinterberg tire ses personnages vers le bas, oriente leurs choix vers la mauvaise décision, vers l’échec et le désespoir. Pourtant, il s’agit bien moins pour le cinéaste de plonger son film dans le mélo, que d’évoquer deux parcours symboliques vers une impossible remontée à la surface. Car sous une apparence très réaliste de Danemark urbain, sale, focalisé sur une population défavorisée et marginale, avec ses foyers d’accueil et ses paumés, le cheminement de Nick et Martin appartient au domaine de l’allégorie, développant l’idée presque surnaturelle d’une malédiction posée sur la tête de deux frères, deux tigres en cages cherchant à échapper à un avenir déjà tracé, écrit dès la mort du petit frère. Et si l’un se débat lorsque l’autre se déclare vaincu, ils ne sont tous deux que des marionnettes au bout d'un fil.
Loin du pathos, Thomas Vinterberg déverse une forme de neutralité glaçante, qui observe ses personnages en se refusant à toute condescendance. Aussi Submarino agit subtilement par l’observation de ses bêtes humaines qui révèlent progressivement des signes d’amour ou de générosité. Nick, le rustre, brute sortie de prison, surprend par son élan vers les autres, même si ses choix s’avèrent souvent mauvais. L’autre, celui qui n’a même pas de nom, père de Martin, ou frère de Nick, l’épave perdue dans la spirale de la drogue, s’enfuyant pendant qu’il prépare le repas de son petit garçon pour se piquer dans les toilettes, éveille à peine la pitié, mais sa navrante descente aux enfers finit par susciter l’empathie. Le spectateur apprivoise progressivement les personnages à travers leurs fêlures jusqu’à leur trouver une certaine beauté. Vinterberg, nous les découvre lentement, dans tout le mal qui les ronge, en maintenant leurs zones d’ombre. Loin de céder à une écriture romanesque, il privilégie une authenticité qui incite continuellement à s’interroger sur ce qui les meut, sur les raisons d’un tel mécanisme.
Autour des deux protagonistes, vouées elles aussi au désespoir et à la déliquescence, gravitent d’autres victimes nées. Le monde de Submarino est celui d'une humanité totalement engloutie et noyée. Submarino, un titre comme une submersion qui témoigne d’emblée d’une existence asphyxiée, en apnée pour une œuvre impitoyable et belle comme une messe funèbre. Pour dépasser la fatalité d’une vie placée sous le signe du malheur, seul l’enfant d’une génération suivante apparaît comme une lueur d’espoir. Alors, l’adulte, enfin expurgé de sa propre enfance est à même d’en faire le deuil.