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Thierry Kübler et Stéphanie Molez - "L'envers du tableau"

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Posté par Aloysius Block le 2010-08-25



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Les parcours de Thierry Kübler et de Stéphanie Molez les prédisposaient à tenter une approche de l'univers éducatif par le documentaire :
Thierry Kübler fils d'enseignants, compte plusieurs membres de sa famille dans la profession. Il a été lui-même "pion" en collège et maître auxiliaire à l'occasion. Il a noué des liens précieux grâce à son engagement en Seine Saint Denis dans des associations de soutien culturel aux adolescents. Par ailleurs, l'intérêt de ce journaliste et documentariste depuis quinze ans ne s'est jamais démenti pour l'éducation, l'adolescence et les problèmes de société qui s'y rattachent, ce qui est aussi le cas de Stéphanie Molez, qui a souvent travaillé avec lui.
 
Leur entreprise se justifie pleinement de par les menaces constantes qui pèsent sur l'enseignement public.
En effet, la révolution technologique et la mondialisation de l'économie provoquent, en France comme ailleurs, une crise qui se traduit par la précarité de l'emploi et l'exclusion des moins qualifiés.
Rien d'étonnant à ce que les enseignants se trouvent aux premières loges pour en mesurer les conséquences au sein des familles, tandis qu'ils doivent relever un défi démesuré qui tient à la massification de la population scolaire et à sa diversité croissante. Paradoxalement, ils sont l'objet de toutes les attentes, alors qu'ils subissent une perte de considération qui résulte de la médiocrité de statut économique que leur assigne la société libérale. Ils servent d'autant plus de boucs émissaires que sont trahies, à tous les niveaux, les valeurs républicaines fondatrices inscrites dans notre devise, et telles qu'elles ressortent de la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme et du Citoyen. Pour ne rien arranger, ils manifestent un esprit de corps obsidional, que ce soit par leurs prises de position syndicales, doctrinales ou idéologiques. Celui-ci les expose aux généralisations et aux amalgames.

 

 
Certes, reste légitime à bien des égards la critique que P. Bourdieu et J. C. Passeron faisaient de notre système éducatif dans Les héritiers et La reproduction. Cependant, entre causes et symptômes, les enseignant sont-ils des complices volontaires ou involontaires, ou les a-t-on uniquement dépourvus des moyens de mener leur tâche à bien ?
Car ils sont les premiers à subir les conséquences des objectifs contradictoires que l'Institution leur impose et de leur décalage avec la réalité, entre proclamations de principe et faux-semblants.
 
Dès lors se pose, autant à eux qu'aux familles, l'interrogation des finalités de l'éducation :
Quelle culture et quelles valeurs préserveraient notre société encore démocratique du délitement qui la menace ?
Quelles acquisitions et quelles connaissances sont accessibles et indispensables à la réussite de notre jeunesse ?
Comment concilier l'égalité des chances malgré la disparité des aptitudes individuelles, et la nécessaire formation des élites, et quelles élites ?
Entre ces objectifs souhaitables et le contenu effectif des programmes, comment la pratique éducative peut-elle combler les handicaps et s'adapter à la diversité de la population scolaire ?
 
Avec L'envers du tableau, les réalisateurs donnent la parole à des enseignants et à des élèves afin qu'ils témoignent et nous fassent connaître leur vision du collège ou du lycée, de l'éducation qu'ils transmettent ou reçoivent, de leur vécu quotidien d'enseignant ou d'élève, de son rapport avec la "vraie vie, de leurs attentes et de leur avenir.
Thierry Kübler et Stéphanie Molez sont parvenus, le temps d'une année, à percer l'enceinte de ces établissements, qui sépare des univers étrangers : enseignants et parents; enfants-élèves et enfants dans la famille; élèves et enseignants, deux microsociétés opaques qui dissimulent une considérable variété individuelle.
Le choix des deux années charnières qui se succèdent du collège au lycée s'explique par leur rôle crucial dans l'orientation, et par la spécificité de la préadolescence et de l'adolescence :il n'est pas de période de l'existence qui soit chargée d'autant de souffrance et d'incertitude, quand les jeunes individualités parviennent ou non à se structurer, tentent de se réfugier dans la sécurité factice du groupe ou s'affranchissent de son conformisme, en s'opposant aux adultes ou en leur reconnaissant leur statut de représentants de la Règle collective et de "passeurs" vers le monde qui les attend.
C'est alors que l'univers des élèves et des "profs"s'affrontent, se côtoient ou s'apprécient pour le meilleur et pour le pire, pour une année de trêve, et pourquoi pas de bonheur, ou d'enfer réciproque.
 
Il était hors de question d'envisager, avec la caméra, une étude exhaustive qui embrassa la globalité du système éducatif, compte tenu de sa complexité et de la multiplicité des situations sur l'ensemble de notre  territoire. Les cinéastes ont donc pris le parti de concentrer leur attention sur six témoignages : celui de Madame BROUX qui enseigne le français comme professeur principal en seconde au lycée Jacques Feyder d'Epinay-sur-Seine,en Seine Saint Denis, en ZEP,et de son élève Mohamed ; celui de Madame DE BONI qui enseigne l'histoire et la géographie en troisième au collège Le lac de Sedan,et de son élève Prescillia ; enfin celui de Monsieur RATEAU qui enseigne les sciences de la vie et de la terre en seconde au lycée Jean-Baptiste Say dans le seizième arrondissement de Paris, et de son élève Harrison.
Le choix des disciplines dépendait étroitement des classes et des établissements considérés : effectivement, le statut de chacune d'elle diffère selon l'importance relative qui leur est attribuée.
Ainsi l'enseignement scientifique est fondamental pour qui vise la section S; celui du français reste prépondérant en ZEP ; tandis que l'histoire et la géographie seraient dévalorisées dans les cas précédents.
 

 
Significativement, le documentaire démontre une obsession générale pour la notation qui prime sur l'intérêt porté à quelque connaissance que ce soit, quand les sollicitations extérieures ne captent pas toute l'attention des jeunes, comme c'est le cas de Mohamed. Pour Prescillia, l'essentiel de ses motivations consiste autant à faire plaisir à sa mère et à son grand-père qu'à échapper plus tard au chômage, grâce à une "bonne place". quant à Harrison, son entrée au lycée Jean-Baptiste Say résulte déjà d'une longue sélection; il répond certes aux attentes de ses parents en accédant à la "voie royale" de la réussite et s'estime satisfait d'échapper à une orientation en technologie.
Par ailleurs, sa comparaison du lycée à une entreprise avec sa hiérarchie employeurs/employés, la notation y tenant lieu de rémunération, s'oppose à la conception de Madame BROUX et de Madame De BONI, qui considèrent l'Education Nationale comme un sanctuaire à l'abri de la brutalité et de la violence du monde extérieur.
 
L'hétérogénéité des choix de Thierry Kübler et Stéphanie Molez semblait donc défier les comparaisons et les généralisations.
Ils en ont cependant tiré le meilleur parti, par un montage nerveux de séquences filmées dans l'ordre chronologique mais sans solutions de continuité, qui alterne les situations dans l'établissement et au dehors, y compris les trajets et les déplacements, des corrections à domicile pour Madame BROUX aux occupations au sein de la famille ou dans la cité pour les élèves. On passe d'un premier volet consacré aux enseignants au dernier consacré aux élèves par le pivotement symbolique d'un tableau noir, qui souligne le changement des perspectives.
Des commentaires des prises de vue à l'illustration des propos,fréquemment en décalage, s'instaure une forme de contrepoint elliptique entre les images et la bande-son. Celle-ci se réduit aux bruits du quotidien, aux échanges verbaux des uns et des autres, et aux réponses des six interlocuteurs à des questions assez évidentes pour que le spectateur les déduise de ce qu'il entend.
La richesse dialectique du procédé confronte les similitudes et les différences. Elle établit un échange virtuel entre les personnes. Ainsi les conceptions pédagogiques de l'un des éducateurs pourraient prendre pour contre-exemple la pratique d'un autre.
Le tournage de ce documentaire a fatalement imposé une sélection de cas particuliers, puisqu'il réclamait un climat d'estime et de confiance réciproque de tous les intervenants. Excepté pour Mohamed, dont il faut saluer le courage ainsi que celui de sa mère, cela impliquait une situation de réussite pour les élèves et un bon déroulement de la classe pour les enseignants.
Les réalisateurs incitent donc à s'interroger sur une réalité plus vaste : celle de nombre d'établissements scolaires qui connaissent des conditions d'exercice bien moins favorables.
 
C'était une gageure que de vaincre les contraintes inhérentes à ce type de travail.
Le premier obstacle résidait en la capacité de saisir avec l'objectif toute l'authenticité souhaitable,une fois acquise la complicité des protagonistes. En effet, ceux-ci, tour à tour individus ou groupes, spectateurs ou acteurs, sont soumis au verdict d'autrui : celui des camarades, des enseignants, des parents ou des élèves, mais aussi celui de l'autre sexe pour des préadolescents ou des adolescents. Parler devant la classe c'est notamment prendre le risque d'être traité de "bouffon".
 
Le dernier obstacle résultait des rapports de force institutionnels : entre enseignés et enseignant; entre enseignant et parents- le rapport tendant à s'inverser éventuellement dans les lycées à "classes prépa";entre l'enseignant et l'équipe pédagogique ,supposée solidaire, à laquelle il est sensé s'intégrer; et, pour finir,  entre l'enseignant et sa hiérarchie, quand l'obligation de réserve imposée au fonctionnaire ne le cède en rien  à la "grande muette" qui dépend du Ministère de la Défense. Le spectateur est donc conduit à attribuer autant d'attention au non-dit qu'à ce qui est exprimé, à l'implicite qu'à l'explicite, et à tenter  de traduire le langage codé des paroles et des gestes derrière les apparences. Ainsi de l'ironie sous-jacente quand le droit de s'affirmer comme telle lui est refusé.
 
L'œuvre de Thierry Kübler et de Stéphanie Molez à l'avantage de s'essayer à réduire les distances individuelles et collectives. Elle traque, au fil des séquences, un vécu saisi au jour le jour.
Elle dote ces enseignants isolés - ou protégés, c'est selon - par leur statut professionnel d'une substance charnelle, avec leur vulnérabilité, leurs affects et leurs sentiments au-delà de leur fonction. Nul ne soupçonne le degré d'investissement qu'exige une authentique vocation. Ce documentaire met en pleine lumière le courage et le talent du personnel éducatif quand il fait face à sa mission. Il témoigne d'une pratique qui  se joue à pile ou face, remise en question d'un jour de classe au suivant. Elle tient de l'exercice d'équilibriste, entre l'authenticité sans démagogie et la nécessité d'une théâtralisation constante, entre la décontraction et la vigilance, de l'individualisation indispensable au risque de franchir les limites d'un territoire intime jalousement défendu.
Le public scolaire cesse quant à lui d'être cette masse anonyme, "chair à enseigner" comme il existe une "chair à médecins" ou une "chair à canon", dont émergeraient  quelques personnalités selon leur faculté ou leur inaptitude à la destination strictement institutionnelle qu'on leur assigne. Ils prennent figures enfantines, avec leur spontanéité, leur goût de vivre et leur soif de liberté.
A chacun donc de recouvrer son humanité.
 

 
Ce qui frappe cependant, c'est le stress qui imprègne de part et d'autre l'acte éducatif, quand l'angoisse devant l'échec des uns répond aux attentes déçues et aux désillusions des autres, avec la peur de l'incapacité de faire passer le discours pédagogique ou, pire encore, d'être à la merci de la jungle du groupe-classe.
Enfin comment ne pas s'inquiéter du poids du déterminisme social. Soulignons l'incidence dramatique des sollicitations de la société marchande et et de prétendues cultures de masse ou cultures "ados", qui renforcent les risques de ghettoïsation.
Sont mises en évidence les conditions de vie qui favorisent, au sein de la famille, l'intégration scolaire d'abord, puis à la société, telles que le niveau socioculturel, la quiétude d'un foyer équilibré- fusse-t-il monoparental,des rythmes quotidiens réguliers, éventuellement des rituels hérités de la tradition,enfin l'indispensable autorité qui contribue à l'intériorisation des règles individuelles et collectives dès la prime enfance.
Les accusations portées en haut lieu contre le manque de sens de responsabilité des parents s'avèrent le plus souvent infondées, quand leur incapacité à assumer leur rôle résulte des difficultés financières et des rythmes imposés par le monde du travail.
 
Thierry Kübler et Stéphanie Molez nous offrent un document d'une qualité exceptionnelle, qui, hélas, ne touchera vraisemblablement qu'un public restreint, puisqu'il sera diffusé en deuxième partie de soirée. sur France 2. On ne peut que leur souhaiter une rediffusion.

L'envers du tableau sera diffusé sur France 2 le 2 septembre 2010 à 22H45 

 


Retrouvez d'autres articles sur Thierry Kübler :

Thierry Kübler - "A contre-voie - Philippe Meirieu - un pédagogue"


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Commentaires
De : binch

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