The Hamiltons est typiquement le film dont on n'attend a priori strictement rien. Il est certains soirs de grosse déprime ou de grande fatigue (rayer la mention inutile) où, prostrés devant une grosse pile de dvd amoncelés, nous nous demandons ce que nous allons bien pouvoir insérer dans notre lecteur. Procédons par élimination : " Hum. Pas celui-là. Non, surtout pas un film asiatique ce soir, je ne me sens pas en état. Ah, celui là non plus, ça serait du gâchis, je regretterais de l'avoir regardé dans cette période. Oula, celui ci doit-être plombant. Evitons un bon film, surtout". Notre regard s'arrête finalement sur un dvd du haut de la pile, dont on se demandait si on avait bien fait de l'acheter, mais qui, dans cet état psychologique particulier, fera probablement l'affaire. "Allons-donc. Les Hamiltons, un film des Butcher Brothers. Voilà tout à fait ce qu'il me faut". Quelque chose d'un peu médiocre, un slasher DTV (Direct To Video), auquel on ne demande pour unique mission que de remplir son rôle cathartique, soit de nous détourner pendant 1h30 du quotidien, nous vider le cerveau, avant de laisser la poussière s'installer sur la jaquette. C'est aussi comme ça que le cinéma fonctionne.
Parfois, parfois seulement, arrive une bonne surprise. Et The Hamiltons en est une. Alors, qui sont les Hamiltons justement ? Quelques frères et sœur qui après la mort brutale de leurs parents sont contraints de se prendre en charge eux-mêmes et se livrent à des habitudes peu conventionnelles, soit enfermer des jeunes femmes dans leur sous-sol pour ... Dit comme ça, avouez que ça ne donne pas spécialement envie. Le pré-générique ne joue d'ailleurs pas en la faveur du film, les hurlements d'une séquestrée dans une cave, avec quelques crochets suspendus laissant présager une version cheap de Massacre à la tronçonneuse prête à répondre à nos besoins limités. Pourtant cette première scène révèle d'emblée une intention de brouiller les pistes et une subtile propension à induire en erreur le spectateur. En effet, The Hamiltons joue habilement avec les codes pour mieux s'en affranchir : passées les premières minutes il adopte la lenteur d’un temps presque réel ; à l'heure de la surenchère, la violence y reste au contraire très elliptique privilégiant un climat malsain, tendu et pervers propice à l'interrogation constante. Les Butcher Brothers nous contraignent à pénétrer dans la vie de ces créatures, à observer au jour le jour leurs activités énigmatiques, en s'appliquant à faire de la zone d'ombre un élément essentiel. Sont-ils de nouveaux devils rejects, ou de grands névrosés façon Six Feet under qui auraient mal tourné ? Pourquoi ces enlèvements de jeunes femmes ? Quelles sont leurs motivations ?
The Hamiltons appartient à une certaine vogue réaliste du cinéma de la peur dont Henry portrait of a serial killer reste un des plus beaux fleurons, qui s'attache à décrire dans un style quasi documentaire une horreur rentrée dans la banalité quotidienne, celle d'individus que nous côtoyions tous les jours, nos voisins de palier en quelque sorte. Les Hamiltons, propres sur eux, au physique plutôt avantageux, sont en apparence, des gens tout ce qu’il y a de plus normal. Dans la famille Hamilton, je voudrais David (je vois déjà les érotomanes du fond rigoler), le grand frère homosexuel qui s'est improvisé chef de famille ; dans la famille Hamilton, je voudrais, Darlene et Wendell, les deux jumeaux incestueux et cruels qui ramènent le plus de proies à kidnapper dans la cave. Dans la famille Hamilton, je voudrais Lenny, le plus sauvage de tous, celui qu'on laisse enfermé dans sa cage pour qu'il ne déchiquette pas tout le monde. Enfin, dans la famille Hamilton, je voudrais Francis, le narrateur, le plus fragile, tiraillé entre la révolte qui naît en lui et son respect pour les lois familiales, partagé entre la prise de conscience du Mal et son incapacité à s'en libérer. A travers ce personnage de "marginal" au sein même de la marginalité, les cinéastes interrogent l'ambiguïté même de la "norme", conduisant par cela le spectateur à perdre ses propres repères. La voix-off de ce frère différent qui ne cesse de filmer au caméscope le quotidien de la famille en se confiant, insuffle au film un ton mélancolique qui prend progressivement le pas sur l'aspect horrifique. Il y déclare ses souffrances, ses doutes quant à la conception du monde, aux règles familiales, au fonctionnement de sa vie. Ce procédé de film dans le film utilisé à l'envi dans le cinéma d'horreur actuel pour étayer de manière racoleuse la sensation de voyeurisme ou de snuff movie (grain de l'image caméscope, sensation d'être autant acteur que témoin impuissant...) procure au contraire aux Hamiltons l'intérêt d'un journal intime qui doit bien plus au style épuré d'un Gus Van Sant qu'à la roublardise d'un Elie Roth. The Hamiltons parvient tout autant à brosser le portrait d'une tribu de jeunes fous furieux qu'à évoquer les difficultés d'identité d’une adolescence enfermée dans son mal être, perdue entre ses velléités d'indépendance et d’insurrection, son regard critique, et son enchaînement à la cellule familiale. S’il est difficile de ne pas évoquer l'originalité de The Hamiltons sans en trahir les secrets, nous dirons juste qu'il parvient à appliquer au cinéma d'épouvante l'étude des tares sociales, aux frontières du cinéma indépendant et du cinéma de genre.
Malgré la maladresse de l'interprétation et de la mise en scène, c'est l'adhésion qui l'emporte pour cette oeuvre au budget ridicule, extrêmement soignée visuellement, originale et émouvante, qui ne cesse de nous mener là où nous ne l'attendons pas. Laissez-vous entraîner dans cet étonnant film de famille, rencontre improbable entre Festen et Massacre à la tronçonneuse et qui nous rappelle qu’"horreur" peut encore rimer avec « auteur ».