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Takeshi Kitano - Achille et la Tortue (avant-première)
Sorties salles
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![]() Est-ce qu'il y a quelque chose de sain à étaler sa crise de foi envers l'art? Kitano en a pris le risque critique et public depuis quelques temps (depuis Dolls à vrai dire), interrogeant le narcissisme du créateur, la place du narratif, la dimension populaire du spectacle... Avec cette angoisse que le geste artistique soit fondamentalement vain. Achille et la Tortue est très explicite en la matière, plutôt posé aussi, abordant une construction alliant en surface le naïf et l'hyperclassicisme. Un cadre dont on remarque vite qu'il est cependant très artificiel car il déborde de partout, de son prologue en animation jusqu'au décalage surprenant de certains plans qui imposent leur étrangeté et leur impureté, avec d'autant plus de force. On est loin ici d'une épure, d'ailleurs Takeshi Kitano a un peu lui même épuisé ce registre à coup de films très définitifs comme Hana-Bi et l' Eté de Kikujiro. Achille... est un récit en trois actes et trois époques, tous trois très différents à tels point que le film évoque par moment ces nombreux films à sketchs inégaux, où même la narration de Dolls. La première partie tournant autour de l'enfance du personnage est sans doute celle qui laisse l'impression la plus faible. Dans un sépia tristounet, Kitano s'avère modérément inspiré à suivre la chute sociale cruelle de son jeune héros, petit sujet pourtant passionnant. Se dessine au loin les restes des jeux enfantins de son cinéma de naguère, mais sans leur goût initial, comme baigné dans l' amer. Les marginaux vagabonds n'y ont guère leurs moment de grâce et se précipitent ici droitement vers un destin funèbre. L'absurde dans les champs n'y brille plus. Retrospectivement, on peut déceler quand même une noirceur notable dans ce segment inaugural, où Kitano confronte la naîveté des toiles qu'il présentait naguère dans ses générique à une espèce de tristesse poisseuse. Les yakusas également, n'y ont plus qu'une dimension sinistre, et la vie sociale et provinciale est décrite comme particulièrement stérile. C'est parfois oppressant, mais aussi un peu redondant dans son style globalement terne. ![]() On monte d'un premier cran dans la seconde partie qui projette le spectateur dans la fin d'adolescence de Machisu, et sa fréquentation d'une école d'art. Le ton sarcastique rappelle par moments l'excellent Art School Confidential dans sa description d'une course à l'originalité teintée d'humour noir. L'univers de l'art contemporain en prend un peu pour son grade, tout comme la prétention générale à vouloir éduquer en la matière, comme si Kitano faisait de l'école le point de départ de la tendance à copier de l'artiste qui va devenir constante. A la limite, les oeuvres de Machisu enfant s'avèrent les plus convaincantes! Dans un milieu de la tendance ou de l'anti-conformisme qui devient lui-même conformiste, le cinéaste ne porte pourtant pas un regard déshumanisé. Ses personnages s'avèrent au fond très attachants et jamais moqués, parce que Kitano respecte probablement ce en quoi ils croient. Le jonglage social de Machisu et l'élévation d'âme que recherche son amoureuse nous offre un regard plutôt tendre et mélancolique. Encore une fois, c'est retrospectivement à la fin du film que cette partie va prendre de la valeur. Comme la métaphore et le paradoxe mathématique auquel se réfère le titre du film, chaque étape du parcours du personnage finissent par gagner de l' importance dans la mémoire du spectateur. Cette douceur prend tout sens sens quand on parvient à la troisième partie plus décompléxée de l'ouvrage... Surtout elle fait de la jeunesse ce qu'elle peut souvent s'avérer être, non un idéal solaire ou nostalgique mais un passage intermédiaire et un peu maladroit. Non que Machisu parvienne à conquérir le talent dont il est en quète, mais il atteint à maturation une sorte de perfection dans l'idée de recherche et d'expérimentation à tout va. Sa silhouette est parfaitement dessinée, tout comme la figure du couple kitanien habituel, trimballé dans presque tous les films qu'il a lui-même interprété, et qui ici s'avère représenté dans sa dimension la plus complète. Kitano donne dans ce film un sens à l'inabouti qui n'est pas irrespectable... C'est très absurde en apparence car le tout est confronté en permanence à des canons artistiques butoires qui ont parfois un air de ridicule sous cette caméra, mais c'est au fond un parcours existenciel très libre que le cinéaste finit par valoriser. ![]() Qu'est-ce qu'être heureux à ce niveau? Dans le dossier de presse, Kitano parle des artistes comme étant des sortes de "freaks" qui n'ont pas à se soucier véritablement du monde extérieur, et son film traduit ce regard en crise (plus que désabusé). Profondément vive et colorée, la troisième partie enchaîne les expériences artistiques souvent en vase-clos et morbides, où Machisu et son épouse s'enferment dans une sorte d'autisme frénétique. C'est particulièrement source d'humour, car l'artiste va toujours plus loin dans son délire tout en restant posé, s'amusant en fin de compte des loupés de l'autodestruction. Kitano est très fort à ce niveau quand il défie au fond la mort par la liberté de ses actes. Echouant à se suicider, il en tire à chaque fois un bout de l'oeuvre inconsciente que devient sa propre vie. Idem dans le passage où Machisu dessine le masque mortuaire de sa fille, qu'il a assassiné dans son éducation et son intégration sociale, mais qu'il marque de son empreinte. Il y a un goût final d'arc-en ciel macabre dans ce Achille et la Tortue, qui en fin de compte donne un sens à tout le métrage. Ce n'est rien d'autre en fait pour Kitano qu'une méditation sur la mort à travers les sursauts monstrueux et vains par moments de notre projection dans l'art... un sursaut physique et psychique fasse à un monde social mortifère au japon, hanté par la réussite et la déchéance, ainsi que son corollaire, le suicide. C'est sans-doute le grand thème de cet artiste clown depuis les vagues minimalistes d'A scene at the sea, qui compose son oeuvre comme une confrontation personnelle au vivant, sans réel codes, autodidacte. Et il faut s'y rappeler qu'après tout, un comble, Kitano lui même est un artiste revenu d'entre les morts. Ecrit et réalisé par Takeshi Kitano. Musique: Yuki Yajiura. Montage: Yoshinori Noora, Takeshi Kitano. Avec Beat Takeshi, Kanako Higuchi, Yurei Yanagi, Kumiko Aso... 1.85:1. 119 minutes. Retrouvez d'autres articles sur Takeshi Kitano : Takeshi Kitano - "Glory to the filmmaker !" "Gosse de peintre", Takeshi Kitano – Fondation Cartier (jusqu'au 12 septembre)
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