« Monstre », lui dit sa mère.
« Je vais te manger »,
répondit Max
et il se retrouva au lit
sans avoir rien mangé
du tout.
Max est un petit garçon solitaire, qui accumule les bêtises. Un soir après s’être une nouvelle fois mal comporté et avoir mordu sa mère, Max, qualifié par cette dernière d’enfant ingérable, est privé de dîner et envoyé dans sa chambre. Commence pour lui un long voyage, un voyage immobile, vers une île lointaine peuplée de maximonstres.
Ce soir-là,
une forêt poussa dans
la chambre de Max.
L’album original de Maurice Sendak, lauréat de la Médaille Caldecott en 1964, n’est composé que par quelques lignes, le texte et les images se nourrissant l’un de l’autre. Une quinzaine de pages contant l’histoire de Max, auxquels Spike Jonze a ajouté des monstres avec une véritable personnalité, ou plus précisément, pétris d’émotions dominantes et écrasantes. Les monstres sont sous le coup de pulsions destructrices, d’envies de jeu et d’amour, ils sont tout ce que Max connaît pour le vivre et ce qu’il rencontre pour enfin le comprendre. Les montres sont-ils les caractères sauvages de Max, ses wild things, qui se télescopent dans un rêve et dans son inconscient (les monstres finissent par se comporter comme des gosses) ou le déplacement des personnalités des adultes qui l’entourent ?
Les Maximonstres roulaient
des yeux terribles,
ils poussaient de terribles cris,
ils faisaient grincer leurs terribles crocs
et ils dressaient vers Max
leurs terribles griffes.
Le nœud du film est l’innocence perverse de l’enfant, qui mord sa mère, saccage la chambre de sa grande sœur, ment, triche, pour ce protéger de ce qu’il ne comprend pas, pour se défendre avec ses seules armes. Max tente de raccorder ses pensées avec les expériences de sa vie, les obstacles pour grandir et apprendre à se connaître. Il s’agit de gérer la relation à soi et à l’autre à l’aune des contraintes sociales. Le film dans son entier est basé sur la projection, le déplacement, l’expérience des relations sociales, du Moi et de l’Autre.
La vision de l’enfance souvent présentée est une vision fantasmée, dans laquelle les adultes voudraient que les petits soient totalement purs de tous sentiments négatifs et de mauvaises actions, et ne soient que des chérubins. Ce qui revient à un déni de l’enfance. Freud disait bien de l'enfant qu'il est un petit pervers polymorphe, et être enfant n'est pas juste être émerveillé pour pas grand chose (pas grand chose aux yeux des adultes s’entend). Le personnage de Max, avec toute sa spontanéité, mais avec autant de complexité et de wild sides qu'une grande personne est l’émouvante figure de ce qu’est vraiment un gamin de huit ans. Et le jeune acteur Max Records en est l’interprète parfait, ses grands yeux interrogateurs et son joli minois exprimant bien toutes les contradictions existantes.

Comparatif film de S. Jonze / album de M. Sendak
« Silence »,
dit simplement Max.
Pour adapter ce classique de la littérature enfantine, Spike Jonze a fait appel au directeur littéraire de la maison d’édition McSweeney, et auteur de six livres, Dave Eggers, qui a écrit le scénario. On peut largement imaginer que Maurice Sendak, auteur original et producteur sur Where the Wild Things Are, a su guider l’équipe du film dans l’élaboration du script, tant le film de Jonze semble une naturelle continuité à l’album de 1963. Dans la toile d’histoires qu’il a créé, Eggers a ajouté le fil des difficultés du lien fraternel (absentes du livre de Sendak). Le petit Max qui admire son aînée, elle-même tiraillée entre son frère qu’elle voudrait peut-être aider (bouleversante scène de l’igloo qui ouvre le film) et sa vie personnelle, nous rappelle la jalousie, le rapport complexe qui existe entre des frères et soeurs -surtout au plus jeune âge-.
« Vous êtes terrible,
vous êtes notre roi. »
Where the Wild Things Are,apologie de l’imagination ? L’imagination grâce à laquelle Max trouve des réponses à ses questions, mais aussi celle dont a fait preuve Spike Jonze en adaptant ce classique de la littérature enfantine. Quel espace de création, quel espace de liberté possibles, pour un enfant hyperactif qui mord littéralement la vie à pleines dents, et pour un cinéaste plein de ressources ? Les monstres pourraient être l’allégorie de cette liberté créatrice, une liberté métissée. Le travail autour des personnages de monstres, Carol, KW, Judith ou Douglas, a commencé avec James Gandolfini, Lauren Ambrose, Catherine O’Hara et les autres acteurs/doubleurs, qui ont joué les scènes sur un plateau, en improvisant sur le scénario original. Des comédiens australiens de chair et d’os ont ensuite pris possession des costumes (qui sont l’œuvre de la Jim Henson Company), transposant les voix de doublage en gestes. Les visages ont quand à eux été animés numériquement : une hybridation parfaite qui résonne avec la lecture à double niveau de la présence de ces monstres.
L’Odyssée de Max est un film de facture classique : les mondes intérieurs, les mondes possibles, fruits de l’imaginaire de Max, ne sont amenés par aucun effet plastique déréalisant, les deux mondes se chevauchant sans jamais être refragmentés. Where the Wild Things Are, film de sensations ? La neige qu’on voudrait lécher, le feu qui impressionne, la mer qui peut nous surprendre, la rugosité du bois des cabanes, le gluant de la salive de KW, tous les éléments font appel à notre perception visuelle, auditive voire tactile. La musique originale du film opère dans ce sens là. Elle est un univers en soi, un discours poétique parallèle aux images, orchestré par Karen O, chanteuse des Yeah Yeah Yeah, qui habite nos sens et procure une atmosphère de spontanéité, et de dynamisme à l’histoire mise en scène par Spike Jonze.
« Nous allons faire une fête épouvantable »,
déclara le roi Max.
Assurément Where the Wild Things Are est une fête à ne pas louper !