Hors Actu Posté par Bruno Piszorowicz le 2010-01-28
Est-il possible de faire abstraction de soi autant que l’on fait abstraction du monde ? Et si oui, comment y remédier ? Ce sont les questions qui interrogent Siegrid Alnoy et dont elle a fait la matrice de son premier film, Elle est des nôtres, sorti en 2003. Ce premier film est très stylisé, on peut y souligner les transitions soignées d’entre les séquences, des plans travaillés au scalpel, un flou structurant quelquefois qui nous montre des quidams englués dans le décor, l’absence de musique également, de tout effet autre que ceux du « réel ». De ce point de vue là aussi Elle est des nôtres est une réussite (à peine discerne-t-on une à deux scènes un peu bancales, deux à trois effets pompiers).
L’histoire ? A la fois presque rien et presque tout : C’est l’histoire de Christine Blanc, une intérimaire aux marges du monde (et non en rupture du monde, puisqu’elle n’en a jamais fait partie), elle n’a pas d’amis, pas d’amant, à peine une famille, pas de travail non plus, elle est transparente, elle crève de tous ces manques mais n’en conserve pas moins la volonté farouche de combler tous ces manques. Elle provoque ainsi l’amitié de sa conseillère-emploi, profitant de ses failles à elle, s’engouffrant dedans avec voracité. Quelque chose se passe alors, un quelque chose qui va tout changer pour Christine. La voilà avec un travail, des collègues qui s’intéressent à elle, un amoureux bientôt, tout ceci presque à son corps défendant. Seulement la police rode autour, avec distance elle-aussi puis plus près. Christine retrouve peu à peu de sa distance initiale, même installée dans cette vie et ce travail qu’elle cherchait tant au commencement. Quelque chose se passe alors, encore.
Voilà pour résumer sans trop en dire, étant entendu que l’histoire en elle-même n’a d’intérêt que par son traitement. Le film se décline en trois parties :
La première terriblement oppressante sur le thème de l’humiliation feutrée, du malaise permanent et diffus, une partie assez bluffante dans sa forme (voilà un film très stylisé, comme beaucoup de premiers films peut être, mais sans trop d’excès non plus) et dans le fond. Segment d’autant plus troublant et étouffant que le personnage de Christine Blanc est toujours dans l’action, toujours avec ce petit sourire en coin qui représente bien plus l’attente d’un mot, d’un regard, d’un sourire en face que du petit contentement de soi. Ce mensonge permanent (l’ami imaginaire qui travaille toujours quand il est question d’être présenté aux parents, les connivences de papier du travail, les brefs échanges navrés avec une caissière ou une serveuse) provoque un trouble constant. Nous voyons ainsi Christine se tenir toujours assise, si elle se trouve dans le mouvement alors fatalement elle se ridiculise, assise donc mais aussi toujours dans l’action : elle travaille, plutôt bien, elle veut prendre langue avec les uns ou les autres, n’importe qui en fait (sauf avec ses parents dont elle récuse le dialogue), elle apprend à conduire, même si c’est sur un sens giratoire, elle boit un verre dehors après le travail, elle cherche la connivence avec sa chargée de dossier dans la boite d’intérim, elle ne se résigne pas, velléitaire, le rapport à soi en avant, soi dans le monde, une espérance pour les jours à venir.
Ce passage à la station-debout, involontairement (doublement) provoqué, ce détour funeste à la piscine, cette immersion mobile dans le monde, c’est « l’amie », la seule à discuter avec elle, à échanger, à prendre soin d’elle, qui va le payer au prix fort. Ne nous méprenons pas toutefois, Elle est des nôtres est tout sauf un film sur l’apitoiement misérabiliste, c’est un film qui montre un corps désireux de se libérer de ses chaînes, ou au contraire un corps désireux de s’enferrer aux autres. On pense à cette phrase entendue dans le film « L’âge des possibles » de Pascale Ferran : « Il n’y a rien mais au moins que le moule nous tienne tous ». Car bien loin de vouloir s’évader, de s’échapper de ce moule, Christine veut au contraire elle aussi en être.
La seconde partie vient poser subitement, à la faveur d’un fait dissonant, la vie de Christine sur des rails. Elle si désireuse de s’intégrer se trouve ici prise par la main dans tous les domaines, on l’invite à sa table, on la séduit, on lui propose un travail, on lui fête sa réussite à l’Hippopotamus du coin à grands coups de chansons à boire (celle du titre du film évidemment). Siegrid Alnoy nous montre là une révolution copernicienne entre Christine et le monde.
Voilà traitée la question du rapport aux autres, quand le corps social accueille puis assimile une nouvelle tête et puis l’ajoute à son trait.
La troisième enfin plus diffuse, se mélange avec la précédente avant d’ouvrir deux à trois portes sur le champs des possibles pour le devenir du personnage, un dernier tiers oppressant là-aussi en particulier avec les séquences d’intimité du couple formé avec son compagnon, à la pâle et traumatisante froideur, tranquillité, normalité de celui qui, droit dans ses bottes et dans la vie, ne voit pas plus loin que l’horizon de son ciel de néon ou son écran de télévision (très bon Eric Caraveca), c’est simple on pense au Adolf Eichmann tel qu’il fut filmé lors de son procès, ce méthodique et inhumain ( ?) procédurier et organisateur. On n’est ainsi pas prêt d’oublier la scène où Christine coupe le son de la télé (on y voit Julien Lepers) puis met un disque avant d’entreprendre une danse sensuelle face à son compagnon vautré sur le canapé, glaciale sensation où même le désir est clinique et dénué de sensibilité. Cette dernière partie voit Christine dans un état de réceptivité momentanée, de soubresauts, ces fameuses trouées qui la voient s’épancher dans un restaurant entre midi et deux ou bien sympathiser avec un brave stagiaire photocopieuse. Le personnage du Commissaire (lunaire Carlo Brant au regard acéré comme rarement, semblant percer à jour la plus coriace des armures) sert ici de miroir et libère la parole, celle de l’affect, détournée de ses mensonges, au prix du vertige et du trouble. Le rapport à soi à nouveau revient au premier plan, une sorte d’élévation qui la fait se couper des autres, s’en détacher émotionnellement, on voit alors cette âme reprendre petit à petit sa place au milieu des objets, des décors, du monde. C’est l’heure de terminer le film, en une séquence qui boucle la boucle tout en l’emmenant dans une autre dimension.
Ce film nous parle d’équilibre, du moins de la recherche d’équilibre, celui trouvée l’espace de quelques trouées narratives avec le personnage du stagiaire, ce remake incertain du film « L’histoire de la savoyarde qui gravit une montagne et descendit une colline », jusque la scène finale qui la laisse seule dans un espace confiné, une dédicace des jours, des mois, des années à venir. Il parle de ces personnages fantomatiques qui sont nos semblables, de ces spectres qui s’agitent comme un poulet gesticule une fois la tête coupée, peu avant de s’effondrer.
Ce film traite également de la question de l’espace, celui limité géographiquement par ses hautes montagnes qui toisent là-bas au fond de nombreux plans, la même démarche et la même symbolique que dans « En avoir ou pas » de Laetitia Masson, ce monde clos dans lequel évolue les personnages qui s’agitent au sein d’un périmètre fermé. Et pour celle qui irait au-delà de ces frontières mentales et physiques, même l’espace de quelques jours, c’est la mort qui l’attend au retour, tant la claustrophobie étouffe tout. Ce même périmètre enferme plus encore Christine Blanc et les autres protagonistes du récit dans une autre coque, une cage aux vitres de verre (celles d’un centre commercial, celles d’une piscine, celles d’un bureau de PME non loin de l’autoroute, celle d’un restaurant, celle d’un appartement avec grande terrasse etc.), ces petits carrés blancs sur fond blanc en quelque sorte.
A la recherche du ressenti, de l’humanité pourrait-on dire, Christine Blanc ne trouve finalement qu’ersatz et vide, son geste déclencheur pourrait être perçu comme un processus paradoxal de déshumanisation, elle qui se révèle plus implacable encore une fois ce rubicond franchi. Montré comme un corps froid et insensible, une machine à laminer, le corps social fait émerger l’ambition, la rugosité et le calcul derrière une prévenance qui de toute façon n’était somme toute qu’un désespoir. L’idée sous-jacente au film n’est pas de prétendre que la personne qui se trouve vivre là, juste à coté de nous, au bureau, dans les transports, dans votre immeuble, qu’importe, celle dont vous ignorez tout, a des trésors à offrir, des récits merveilleux à faire, une richesse à partage pour peu qu’on lui prête œil et oreille, non, simplement comme vous et moi.
Elle est des nôtres est un film captivant, hypnotisant, comme une langueur qui se saisirait de nous en nous collant face à l’écran, qu’on le veuille ou non, un des plus beaux films français de la décennie passée. On pense à un Crime & Châtiment revu et corrigé par les Editions de Minuit, Christian Oster au pays de Dostoïevski. Pas étonnant donc à ce qu’on pense aussi aux livres d’Emmanuel Carrère (la Classe de neige et puis aussi surtout L’adversaire, roman majeur s’il en est). Sur une thématique entendue, celle du "on est toujours tout seul au monde", Siegrid Alnoy impressionne. et provoque malaise, fascination, torpeur. Il n’y a finalement que les plaintes, les critiques, les failles à partager, The loneliness of the long distance chomeur.
Concluons en disant que ce film fut le dernier tourné par Daniel Ceccaldi, disparu peu après le tournage. Sa présence, fantomatique, prenant davantage de poids encore.
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