On est pas encore à l'époque de la Nouvelle Vague. Mais Samuel Fuller s'amuse déjà à faire édicter en voix off certaines indications relatives à la fabrication,: le film auquel on va assister "a été tourné au japon en 1954". On sait que Godard appréciait énormément le réalisateur jusqu'à lui piquer quelques-unes de ses trouvailles, tel dans Forty Guns le plan d'un "gunbarrel" visant la dulcinée devenant dans A Bout de Souffle un Belmondo isolant dans un petit cercle Jean Seberg a l'aide d'un journal. Remake d'un polar de William Keighley, The street with no name réalisé seulement 6 ans auparavant, c'est aussi et surtout le prétexte pour la Fox à tourner un film assez spectaculaire et divertissant dans un Japon encore fortement sous présence américaine. Et assurément il y a un peu d'arrogance dans la pègre délocalisée qui est ici portraitisée, le film se révélant un témoignage intéressant d'un point de vue U.S (pour le point de vue japonais de la période, jetez vous sur La barrière de Chair de Suzuki). Ce film est une commande pour Fuller qui accepte de le réaliser après deux refus de projets chez son studio contractuel. Une aubaine pour lui qui rêvait s'aventurer dans ce pays qui le fascine. L'intrigue en elle même compte relativement peu au premier degrés: une histoire d'infiltration plutôt classique même si très bien menée. En revanche Fuller semble en profiter pour exploiter au maximum le format cinémascope au sein de son décor d'un Tokyo foisonnant, tout particulièrement lors des séquences d'action au milieu d'une incroyable foule dans laquelle les occidentaux se perdent très vite. Une manière de faire évoluer le polar urbain vers d'autres horizons. Si le cinéaste a opté pour Robert Stack plutôt que Gary Cooper, c'est justement pour fondre un acteur non star au milieu de cette population grouillante. On peut se demander si l'on reverrait avec autant de pureté de telles plongées du cinéma américain actuellement dans le genre, et une telle propension à s'aventurer dans les rues.
House of bamboo est aussi typique du scope couleur éclatant de la Fox de ce milieu des années 50, absolument splendide en même temps qu'emprunt d'un style vraiment rentre dedans propre à son metteur en scène. C'est de la série B haut de gamme que l'on a là, du thriller et du film d'action composé avec un grand sens du rythme, de l'espace et surtout de l'impact. Il est peut-être plus ouvertement divertissant que d'autres œuvres de Fuller (ce qui lui vaut d'être considérée comme mineur), mais n'en demeure pas moins une démonstration de maître à ce niveau et une modernisation fascinante du serial exotique. L'histoire d'amour, bien qu'audacieuse pour l'époque reste très allusive (pas d'étreinte et de baiser trop directe dans cette relation interraciale). Elle ne permet pas vraiment au personnage de Shirley Yamaguchi de se développer, mais évite au moins de tomber dans de gros stéréotypes et donne même lieu à des séquences très touchantes et drôles dans l'intimité d'abord factice qu'elle développe avec Robert Stack. Ce dernier semble assez anonyme, mais va vite exercer un certain pouvoir de fascination sur le personnage de Robert Ryan, méchant génial comme à son habitude. Là est l'un des grands intérêts de House of Bambou, Fuller décrivant souvent ce film comme traitant de la "fascination d'un homme pour un autre". Il laisse à ce titra libre champs à une interprétation homosexuelle de leur attirance, Ryan s'aveuglant face à cet individu de la police militaire qui a incrusté sa bande. Le mécanisme dans lequel il entraîne l'autodestruction de son équipe pourtant bien rodée est l'une des sources supplémentaire de tension, portée par l'excellente prestation du comédien et certaines séquences vraiment atypiques (l'exécution d'un sbire dans sa baignoire). Ici tous portent des masques, mentent les uns sur les autres : le pays étranger, les incompréhensions de langues et de cultures noient un peu plus le poisson d'un jeu de dupe généralisé avec lequel le metteur en scène se délecte, bien aidé par la photo sublime de Joseph McDonald (qui pour l'anecdote "remake" son travail sur le Knighley, en passant au scope et à la couleur). Le climax final et son décor restent assez phénoménal et en remontre à bon nombre de blockbusters récents. A noter pour l'anecdote que certains stock-shots de ce film sont réutilisés dans les plans couleurs de Shock Corridor à l'instar de rushes d'un film non abouti de Fuller, Tigrero.
Commentaires
De : The bornu red one
J'ai une immense tendresse pour Samuel Fuller, je l'ai sans doute déjà dit mais je le dirais encore ! Comme tu le dis si bien le technicolor rend à merveille dans ses paysages (urbains ou pas), j'ai en particulier un souvenir très fort des premières scènes avec des routes gadouilleuses et humides par-delà lesquelles trône un fuji-yama encore enneigé, un très beau film, parfait pour le dimanche matin !!