Imaginez un peu Sam Spade incarné à l’écran par Dashiel Hammett, Philip Marlowe par Raymond Chandler, Lloyd Hopkins par James Ellroy ou bien San-Antonio par Frédéric Dard ! Doux rêve que Mickey Spillane a pourtant exaucé en donnant chair à l’écran à son célèbre privé Mike Hammer…
N’était cette très étonnante particularité, il n’est pas certain que
Solo pour une blonde (
The Girl Hunters) aurait fait l’objet d’une ressortie en salles cet été, quelques mois après son passage à Cannes en séance spéciale.
En dehors de son étonnant casting, c’est une production assez étrange, tournée pour partie à New York (pour les extérieurs) et pour le reste en Angleterre, avec, dans le rôle de la belle blonde du titre, Shirley Eaton, qui, un an plus tard, deviendra mondialement célèbre en étant plus que blonde, carrément entièrement dorée à l’or fin, dans
Goldfinger.
Il est d’ailleurs aussi question d’espionnage, dans
The Girl Hunters, au cœur d’une intrigue, comme souvent chez Spillane (le film est évidemment l’adaptation de son roman éponyme), un peu embrouillée, où la résolution de l’intrigue vaut probablement moins que le chemin accompli pour y parvenir et les coups de poing et répliques assassines distribuées ça et là. Le film ne manque ni des uns, ni des autres, et le physique de Spillane (trapu, coupe en brosse, coup de taureau, l’antithèse du glamour) accentue clairement le côté hard boiled des aventures de Hammer.
Solo pour une blonde est d’ailleurs à son meilleur quand il est le plus violent ou sadique, au bord de la perversité (Hammer faisant avaler une balle (!) à un tough guy pas si tough – moins que lui, en tout cas – ou réservant une fin explosive au méchant de l’histoire, fin que l’on ne révèlera pas). On suppose que Spillane s’est également beaucoup amusé à composer un Hammer réduit au début du film à l’état de semi-clochard alcoolique.
Mais en dépit de la curiosité de le voir interpréter sa créature et la modeler certainement de la façon la plus fidèle qui soit *, il faut bien dire que son interprétation pêche évidemment par manque de subtilité. Spillane n’était pas comédien, ne l’est pas resté ensuite (à part quelques rares rôles clins d’œil bien des années plus tard, notamment dans un
Columbo), et le film aurait gagné à être porté par un acteur un peu plus charismatique, notamment face à un comédien aussi expérimenté que Lloyd Nolan, par exemple.
Mickey Spillane et Shirley Eaton
La mise en scène est tout ce qu’il y a de plus classique mais efficace, compte tenu du budget de production manifestement réduit, qui empêche le film de prétendre au rang de perle oubliée du film noir.
Solo pour une blonde confirme aussi que la singularité de son réalisateur Roy Rowland était décidément celle d’un seul film. A l’époque, Rowland était déjà un "vétéran" d’Hollywood, ayant débuté au milieu des années 30, longtemps cantonné aux courts-métrages d’édification des masses diffusés en complément de programme (
How to Start the Day,
How to Figure Income Tax,
How to Raise a Baby,
How to Read,
How to Watch Football,
How to Eat… ce genre) avant, pendant la guerre, de se voir confier des longs-métrages. Il s’est illustré un peu dans tous les genres, avec une prédilection pour les westerns (
Le Convoi maudit,
Le Voleur de minuit,
L’Aventure fantastique,
Terreur dans la vallée…) et les films noirs (
Sur la trace du crime,
Témoin de ce meurtre,
Slander…), souvent bien troussés mais sans grande originalité.
La vraie curiosité de sa filmographie et probablement son meilleur film, le plus fou, le plus unique, celui qui, pour le coup, mériterait absolument une nouvelle exhumation, c’est
Les 5 000 doigts du Dr. T. (1953), adapté du Dr. Seuss (celui du
Grinch et de
Horton), qui a marqué à vie un certain Jean-Paul Goude. Mais c’est une autre histoire, qui nous emmène loin de Mickey Spillane…
* Avant Solo pour une blonde
, Mike Hammer avait déjà été incarné plusieurs fois à l’écran : sur le grand par Biff Elliot dans I, the Jury
(1953), par Robert Bray dans My Gun is Quick
(1957) et évidemment par Ralph Meeker dans En quatrième vitesse
(1955), de Robert Aldrich, qui reste la plus fameuse adaptation cinématographique de Spillane à ce jour ; mais également déjà sur le petit écran, par Darren McGavin (1959). Depuis, on visualise surtout Stacy Keach quand on pense à Mike Hammer…