Il ulule encore quand la lumière se rallume et que le regard conserve encore quelques instants le don obsédant de percevoir du monde la musique. Howl fait au spectateur la jolie surprise de le laisser habité totalement par le mugissement puissant, dépravé, illuminé, long de douze pages et infiniment jazz qu'a composé Ginsberg en 1955. Il parvient à faire résonner par la force du "h" expiré de l'initiale du titre la diphtongue qui suit, prononcée gueule ouverte sur les toits du monde. Howl n'est donc pas un film "sur" Allen Ginsberg, icône de la Beat Generation – tant mieux. Ce n'est pas non plus un long métrage sur son poème Howl, oeuvre jusqu'à ce jour adulée comme un manifeste qui a valu à l'éditeur Lawrence Ferlinghetti d'être poursuivi en justice pour obscénité en 1957, un an après sa publication. Le film de Rob Epstein et Jeffrey Friedmann est bien mieux que ça : c'est une lecture, une lecture un peu proprette, bien subdivisée en quatre récits différents présentés en alternance, mais aussi très respectueuse, y compris au regard de l'humilité et la simplicité du jeune Ginsberg timide qu'on découvre à San Francisco en 1955 en train de lire Howl en public pour la première fois.

"... I saw the best minds of my generation destroyed by madness, starving hysterical naked,
dragging themselves through the negro streets at dawn looking for an angry fix"
Le coeur du film est bien le texte, presque nu, et il nous le donne à entendre de quatre façons, à travers ses quatre volets, qui chacun pris individuellement sont en fait quatre longues séquences montrées presque en temps réel. Ainsi on entend la première lecture de Howl par son auteur, qui sous ses airs inoffensifs, consciencieusement rendus par l'acteur James Franco, devient ce jour-là un prophète. À travers une interview enregistrée deux ans plus tard, où le spectateur est assis à la place du journaliste, un Ginsberg plus sûr de lui, sur le visage duquel point une barbe, nous apprend la genèse du poème, qui recouvre sa genèse en tant que poète, de sorte que le récit de sa vie fait figure d'exégèse et inversement. Le jeune homme évoque son père le poète à impressionner et sa mère lobotomisée morte, Carl Solomon le dadaïste à qui son "ululement" est dédicacé, le langage, les drogues, le jazz, l'homosexualité, Jack et le beau visage de Neal Cassady, l'illumination enfin qui jaillit des cloaques et des motels déglingués pour réunir dans l'ampleur d'un élan william-blakien tous les lieux, les temps, les êtres et les phénomènes sus-mentionnés. Le troisième événement du film est le procès de Ferlinghetti, dont l'avocat, qui a les traits de Jon Hamm (le Don Draper de Mad Men, parfait en complet veston), orchestre un débat assez délicieux sur la définition du mérite littéraire d'une oeuvre et sur la nécessité littéraire de l'usage de l'argot et de la mention récurrentes des organes génitaux. Enfin, les co-réalisateurs nous proposent une mise en images animées de l'intégralité de Howl, parfaitement lu par Franco. On y voit la chorégraphie des mots, ses chutes et ses ascensions, ses copulations infinies, ses éclaboussures et sa beauté élégiaque. On suit le prétérit obstiné de Ginsberg jusqu'au fond de l'enfer dantesque où ont rampé "plus grands esprits de ma génération" et on est écrasé par le présent continu de Moloch la machine industrielle et urbaine ("Moloch! Solitude! Filth! Ugliness! ... Children screaming under the stairways! Boys sobbing in armies! Old men weeping in the parks! Moloch! Moloch! Nightmare of Moloch! ... Moloch whose mind is pure machinery! Moloch whose blood is running money!"). Et puis on se relève d'un coup galvanisé par le présent simple de l'invocation répétée "I'm with you in Rockland!", par la parfaite communion avec Solomon, sacrifié pour la rédemption de tous, après quoi le verbe disparaît totalement dans la lumière de la présence totale.
"Holy Peter holy Allen holy Solomon holy Lucien holy Kerouac holy Huncke holy Burroughs holy Cassady holy the unknown buggered and suffering beggars holy the hideous human angels!
...
Holy the sea holy the desert holy the railroad holy the locomotive holy the visions holy the hallucinations holy the miracles holy the eyeball holy the abyss!"

Sans prétention, Howl rend au poème qui l'inspire le meilleur hommage qui soit. Non content d'en redire les mots, il imite la manière dont Ginsberg modèle la forme sur le fond. De même que celui-ci reproduit par sa scansion et son vocabulaire mélangé, tantôt mystique, tantôt voyou, les détails du monde dont il est un si fin observateur, avec leurs aspérités et leurs surfaces glissantes, leur vulgarité ou leur solennité, avec leur texture en somme, le film épouse délicatement la musique de la prose ginsbergienne. Plus encore, Epstein et Jeffrey Friedmann ont trouvé en Franco un acteur capable non seulement d'assumer l'allure d'Allen Ginsberg, mais surtout capable de prendre sa voix, qui est la clef de ce texte culte qui ne raconte pas simplement la genèse d'un poète mais aussi la genèse d'un poète américain, qui a parcouru tout l'espace de son pays, horizontalement (en voiture) et verticalement (de l'académie aux bas fonds et depuis sa "chambre mal rasée" via ses saillies hallucinatoires), et qui au passage, comme Whitman poussant son cri ou le Henderson de Saul Bellow, a enfin trouvé sa voix, un vernaculaire sauvage, à la fois oratoire et argotique, dont l'énergie vient précisément de cette hybridité éhontée. Et quand Ginsberg/Franco cesse de rugir, psalmodier, susurrer, clamer, et quand la lumière se rallume, dans l'esprit du spectateur, il ulule encore.
"Holy forgiveness! mercy! charity! faith! Holy! Ours! bodies! suffering! magnanimity!
Holy the supernatural extra brilliant intelligent kindness of the soul!"
