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Rithy Panh – "Duch, le maître des forges de l’enfer"
Sorties salles
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Imaginez, au début des années 80, un film de près d’1h45 donnant la parole à Rudolf Höss, Arthur Liebehenschel ou Richard Baer, soit les trois responsables nazis d’Auschwitz, un film dans lequel, devant la caméra d’un ancien pensionnaire des camps, ils expliqueraient posément et avec une lucidité certaine en quoi consistait leur mission, pourquoi ils l’accomplissaient et ce qu’ils en pensaient, 35 ans après les faits. Toutes proportions gardées, c’est un peu ce que nous offre aujourd’hui Rithy Panh avec Duch, le maître des forges de l’enfer. Et, grâce à la personnalité de Kaing Guek Eav (dit Duch), il est probable que ce film soit bien plus intéressant, ambigu et parfois presque troublant que celui qui aurait fait le portrait en creux de la barbarie nazie. Après avoir été un cadre aussi efficace que zélé de l’Angkar ("Organisation", en khmer) et notamment dirigé le camp de prisonniers M13 non loin d’Angkor, Duch devint en 1975, après la "chute" de Phnom Penh symbolisant la prise du pouvoir des Khmers rouges sur le Cambodge, le directeur du trop fameux camp S21 ("Tuol Sleng") où l’on estime qu’au moins 12 380 prisonniers ont trouvé la mort, presque toujours après y avoir été torturé. La fonction du camp, pour le coup très différente des camps d’extermination nazis (sans parler des camps de concentration), était en effet d’obtenir de chaque "ennemi" du nouveau régime communiste dix noms d’"impérialistes" à arrêter et torturer pour, à nouveau, obtenir de chacun dix nouveaux noms, et ainsi de suite, dans une "logique" de terreur totalement démente. De cette véritable machine de mort (du nom du beau et poignant documentaire que Rithy Panh avait déjà consacré au S21 en 2002), seuls sept prisonniers ressortirent vivants, lorsque les troupes vietnamiennes libérèrent la capitale des Khmers rouges, en 1979. Comme presque tous les cadres et dirigeants de l’Angkar, Duch vécut ensuite assez paisiblement pendant vingt ans, dans un petit village de la campagne, profitant d’une certaine manière d’une guerre civile plus ou moins larvée qui continua à faire rage une bonne dizaine d’années. Jusqu’à son arrestation en 1999, lorsque le climat politique fut suffisamment pacifié pour permettre aux autorités, sous l’insistance des Nations unies et de la communauté internationale (qui n’ont pourtant pas toujours eu une attitude très claire par rapport aux Khmers rouges lorsqu’ils étaient au pouvoir), de commencer un travail d’introspection judiciaire sur cette période, et surtout de réconciliation nationale finalement assez semblable à ce qu’il s’est passé en Afrique du Sud après la fin du régime d’apartheid. ![]() Longuement filmé et interviewé, pendant plusieurs centaines d’heures avant qu’il ne soit jugé une première fois en 2009 (dix ans après son arrestation ; preuve que, trente ans après les faits, la société cambodgienne demeure à vif sur le sujet (1)), Duch ne semble pas cacher grand-chose de son passé, ce qui est d’ailleurs probablement faux. Il n’est pas très facile de dire s’il regrette vraiment le rôle qu’il a joué au sein de l’Angkar et puis particulièrement à Tuol Sleng. Officiellement, oui, et il est évidemment dans une logique de pardon en prélude à son procès, dont il espérait bien ressortir acquitté des charges de crimes de guerre, crimes contre l’humanité et meurtre par préméditation retenues contre lui. Mais on sent bien à plusieurs reprises, et avec un certain effroi, sa fierté à avoir accompli, aussi efficacement que possible, la tâche qui lui fut confiée. De même, lorsque Duch revendique de n’avoir agi que pour ne servir que son pays et le peuple cambodgien, dans une logique collective bannissant l’intérêt individuel (nul autre régime politique, sans doute, ne nia à ce point la singularité de ses "sujets", dont il s’arrogeait évidemment le droit de vie et de mort), il est manifeste qu’il ne se voit plus "vertueux" qu’il n’est (si l’on peut se permettre d’employer un tel qualificatif à son égard) puisque, dans un terrible aveu inconscient, il regrette au fond que tout ça se soit terminé trop vite, avant que l’Angkar ne le reconnaisse comme son "fils prodige", comme il le dit lui-même dans un français qu’il maîtrise très bien. La vanité est loin d’être absente des propos de Duch, celle-là même qui était considérée comme l’un des plus grands des crimes au Kampuchea démocratique. Car la grande particularité de Duch, qui aurait logiquement dû l’envoyer lui-même à une mort quasi certaine, ou au moins en "rééducation prolétarienne" à la campagne, est qu’il est un érudit, ancien enseignant, amateur de belles lettres françaises (Balzac, Vigny… dont il connaît des citations par cœur), l’antithèse absolu de l’"homme khmer nouveau", aussi ignorant qu’une page blanche (2), que fantasmaient les Khmers rouges (3). Cette érudition lui donne une prestance et une qualité d’élocution (n’empêchant pas les incohérences et contradictions dans ses argumentations) incontestablement "séduisantes" et rendent ses propos d’autant plus passionnants et précieux. Car il est parfaitement apte à conceptualiser ce qui s’est alors passé au Cambodge, à théoriser sa propre action révolutionnaire. Aussi terrible que cela puisse paraître, son attachement intact et manifestement sincère aux préceptes du maoïsme le rend plus "respectable" qu’un repenti qui diaboliserait, sans aucun risque de se faire contredire, le régime génocidaire des Khmers rouges. Et, si on l’a lu, on repense alors au portrait que faisait de Duch l’un de ses anciens prisonniers, l’un des très rares à avoir survécu à ses geôles, François Bizot, dans son formidable livre, Le Portail. Et l’on se dit que le Duch décrit par Bizot, au fond, n’a pas changé, quarante ans après. Qu’il est toujours ce jeune homme idéaliste, convaincu de l’avènement d’une société sans classes, à l’égalité parfaite, non seulement en droit mais de fait. Et l’on mesure, par l’exemple, où peut aussi conduire ce genre de "pureté" politique, à quel délire absolu peut mener le respect aveugle à une idéologie… ![]() Avec tout cela, on n’a pas beaucoup parlé de cinéma… Avec un tel matériau, il est presque superflu, au fond. Il n’est d’ailleurs pas certain que le film gagne vraiment à tenter d’enrichir les propos de Duch de quelques reconstitutions, assez brechtiennes, filmées dans l’enceinte même du S21 (devenu musée), par des hommes que l’on devine avoir été victimes ou bourreaux et qui rejouent là leur propre rôle. L’irruption de nombreuses archives est en revanche un précieux complément, qui provoque toujours le même effet de sidération, que ce soit ces images d’un Phnom Penh fantomatique, littéralement vidé de ses habitants, tous envoyés à la campagne (quand ils n’étaient pas liquidés) ou des centaines de Cambodgiens occupés dans les champs à construire dieu sait quoi sous l’œil de caméras chargées d’enregistrer la discipline d’un peuple voué au labeur perpétuel et absurde. On regrette en revanche que le montage (trop dynamique ?) ne restitue pas la parole de Duch dans sa continuité mais assemble, dans une même séquence, des extraits d’interviews manifestement réalisées à des moments et des endroits différents. On ne mesure pas, du coup, tous les possibles tâtonnements qui ont été nécessaires pour que Duch accepte de se livrer autant, tous les probables "trois pas en avant, deux pas en arrière" que l’on ne peut qu’imaginer, ou la nature de la relation (forcément forte, au fil de centaines d’heures passées ensemble) qui a pu se créer entre Rithy Panh et Duch. Peut-être le cinéaste n’aurait-il pas dû rester ainsi en retrait d’une histoire qui le concerne au demeurant au premier chef (une large partie de sa famille a été victime des Khmers rouges) et à laquelle il consacre d'ailleurs un ouvrage, L'Elimination (coécrit avec Christophe Bataille), à paraître le 12 janvier 2012. Après son incursion dramatiquement ratée dans l’univers de Marguerite Duras avec Un barrage contre le Pacifique, Rithy Panh apporte en tout cas une nouvelle pierre absolument fondamentale à son abondant travail de mémoire cinématographique sur le génocide khmer rouge. (1) Et aussi que certains actuels responsables politiques cambodgiens n’ont pas été irréprochables, loin s’en faut, comme le dit d’ailleurs Duch dans le film, en fustigeant leur hypocrisie. Tactique de défense, évidemment, mais qui est loin d’être dénuée de vérité, les trois principaux dirigeants du pays (le premier ministre, Hun Sen, le président de l’assemblée nationale, Heng Samrin, et celui du sénat, Chea Sim) étant tous les trois d’anciens Khmers rouges, plus ou moins sincèrement repentis… (2) Il y a ici un rapprochement saisissant à faire entre cette théorie du "peuple nouveau" khmer (opposé au "peuple ancien", celui des élites du régime corrompu et pro-américain de Lon Nol, mais, par extension, à peu près tous les Cambodgiens lettrés et citadins, "occidentalisés", d’une certaine façon) dont l’ignorance et le côté presque "primitif" permettaient en quelque sorte de repartir de zéro pour construire une nouvelle société, et celle de l’école de Chicago de Milton Friedman telle que parfaitement décrite par Naomi Klein dans La Stratégie du choc. Saisissant et étrange, tant tout devrait opposer les plus absolutistes des marxistes maoïstes d’un côté et les plus viscéralement anti-communistes de l’autre… (3) Et qui n’était que l’une des plus grandes et sinistres hypocrisies du régime, puisque presque tous les dirigeants Khmers rouges firent évidemment des études, souvent brillantes, parfois même en France, comme Son Sen, Khieu Samphân et bien évidemment le "Frère n°1", Pol Pot. PS : Le procès de Duch aura duré plus d’un an. Le 26 juillet 2010, il est condamné à 35 ans de prison, très rapidement réduits à 30 ans (la cour considérant que ses droits civils avaient été "violés" après son arrestation). En ayant déjà purgé une bonne partie, il lui restait donc 19 années à passer en prison et il pouvait espérer une libération à 86 ans. Duch fit appel de cette condamnation et le jugement en appel sera finalement rendu le 3 février 2012, avec environ six mois de retard sur la date initialement promise par la cour… Le film sera diffusé en avant-première sur France 3 le lundi 9 janvier 2012, à 23h00, avant sa sortie nationale en salles, le 18 janvier 2012. Retrouvez d'autres articles sur Rithy Panh : Rithy Panh - "Un barrage contre le Pacifique"
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