Attendu et redouté depuis trente-trois ans par les fans du Huitième passager, Prometheus est à n’en pas douter une date importante dans l’histoire du cinéma américain contemporain. Tout d’abord, parce qu’il marque le retour à la science-fiction d’un des grands noms de ce genre et du cinéma américain moderne en général, Ridley Scott. Mais aussi, en raison de sa campagne promotionnelle internationale sans précédent.
Cette hybridation, entre volonté artistique et pression marketing, nous laissait alors redouter un film conçu bêtement selon un cahier des charges. Toutefois, faute d’être parfait, le nouveau film de Ridley Scott se révèle être une œuvre possédant son identité propre, se suffisant presque à elle-même. Surement pas un regard aussi novateur dans le domaine de la science fiction comme ont pu l’être Alien ou Blade Runner, mais assurément la porte d’entrée vers un univers colossal dont on n’a pas fini d’entendre parler.
Suite au décryptage d'un message vieux de plusieurs dizaines de millions d'années, l'équipage du vaisseau Prometheus se rend sur la lointaine planète LV-223 dans l'espoir de trouver des réponses à l'origine de la vie sur Terre.

Dès ses premières images, Prometheus nous propulse au cœur d’une œuvre dont la majesté et la puissance visuelle font plaisir à voir. Le budget est certes colossal, mais les moyens ne font pas le talent. La maestria visuelle avec laquelle Scott nous immerge dès les premières minutes au cœur de cette quête des origines dans les confins de l’univers, propulse immédiatement le film à des années lumières des actuels blockbusters manchot tel que John Carter ou n’importe quel film de Michael Bay. Quoi de plus cohérent et censé alors pour un film dont la campagne promotionnelle mise tout sur sa puissance révélatrice (les origines de la saga Alien) que de dévoiler dès son introduction des plans d’un monde dont le gigantisme donne le tournis et de les articuler à la pénétration au cœur d’un lieu clos, caverneux renfermant les secrets de la source que ce soit de l’humanité ou d’une saga culte.
De la même façon, tout au long du film, la mise en scène et la direction artistique transparaissent de manière incroyable. Toutes les erreurs stylistiques qui accablaient quelques uns de ses derniers films et tout particulièrement Robin des bois (montage épileptique, élipses spatiales et ralentis "insensés", etc.) sont ainsi éclipsées. Mouvements amples et montage fluide, le tout rendu limpide par la technologie 3D qui ici se révèle être plus qu’un simple gadget et permet au cinéaste de saisir et d’accentuer à la fois l’immensité de l’univers et l’importance des enjeux, aussi bien que la tension et l’immersion lors des séquences en intérieurs.
Les acteurs principaux sont aussi talentueux que bien dirigés et leur mise en avant dans cette histoire énigmatique permet ainsi au cinéaste de déployer assez subtilement, même si trop rapidement, tous les enjeux de son film. Certes les personnages sont fonctionnels mais dans le bon sens du terme puisque tous, mêmes les plus insignifiants, existent et se déploient comme des ressorts narratifs (révéler une zone d’ombre de l’intrigue, une créature, etc.) et thématiques (rapport entre l’homme et la technologie, l’homme et la femme, la foi etc.) à la fois riches et complexes, tout comme c’était le cas dans le premier Alien par exemple, ou même dans Blade Runner.

Ridley Scott prend son temps et peu à peu tout dans Prometheus s’imbrique de façon parfaitement fluide. Nous y découvrons ainsi les bases d’une œuvre nouvelle, encore en gestation et qui avec les années, une fois que le voile de la nouveauté aura disparu, deviendra surement pour toute une nouvelle génération de spectateurs le film de science fiction incontournable, une œuvre culte. Les autres, nous autres, fans de la saga originelle, nous y trouverons, pendant les trois quarts du film, de subtiles références à la fois stylistiques (le vaisseau est version high-tech du Nostromo, l’esthétique noire de Giger, etc.), mais aussi iconiques (les œufs, la muraille représentant le nécromorphe) et surtout thématiques (rapport à l’utérus et à la fécondation, la sexualité latente de chaque créature, etc.) qui structurent l’ensemble de la licence mais aussi et surtout une grande partie de l’œuvre du cinéaste.
Et, elles sont à ce point bien intégrées et bien pensées qu’on regrette finalement le dernier quart du film, monumental et au rythme effréné, mais qui malheureusement tente d’établir un lien direct avec le Huitième passager et le fait de façon tellement grossière et maladroite qu’il remet en question toutes ces allusions jusqu’alors subtiles et provoque ainsi une colossale frustration. Non pas parce que ces références soient les seules questions sans réponses, les zones d’ombres sont le sel de cette saga, mais davantage parce qu’elles soulignent toutes les incohérences du scénario et les raccourcis un peu grossiers qui empêchent le film de s’épanouir en tant que point de départ d’une nouvelle saga.

Toutefois, le film développe des questionnements et des problématiques qui, à l’image de la mise en scène de Scott, s’avèrent titanesques. En effet, si l’ambiance sombre et le ton pessimiste du premier volet de la saga restent présents dans Prometheus, ils ne servent plus les mêmes enjeux. Ici, l’horreur n’est pas le propos (même si les spectateurs friands de ce genre de film seront servis notamment grâce à une séquence chirurgicale anxiogène et terrifiante), le film nous propose une quête sur la place de l’homme dans l’univers. C’est d’ailleurs ce que révèlent et structurent le score somptueux de Marc Streitenfeld, semblant au début anormalement triomphal, ainsi que le premier plan du film, évoquant 2001 : l’Odyssée de l’espace et donc son propos sur l’évolution de l’homme. Enveloppé par le mythe prométhéen dont les versions et les interprétations sont nombreuses, cette quête aussi philosophique que physique ne cesse d’être alimentée, se complexifiant à travers chaque personnage lui conférant peu à peu une dimension surprenante qui nous fait nous interroger sur la chose la plus essentielle que nous possédions, la foi. Le film ne cherche pourtant pas à être trop cérébral, trop métaphysique dans son propos, et préfère rester implicite, marquant le spectateur de façon durable grâce à des images fortes et le poussant à se questionner une fois la projection finie.
Il faut s’y faire, Prometheus n’est pas là pour combler les vides laissés par la saga Alien. À l’image des quatre épisodes précédents, il développe une histoire qui étaye l’univers créé entre autres par Dan O'Bannon, mais construit ses enjeux ailleurs et se révèle alors être davantage un spin-off de qualité, que la préquelle révolutionnaire survendue par les médias.