Lectrices, lecteurs,
Auteures, auteurs,
Editrices, éditeurs,
Téléspectatrices, téléspectateurs,
Vous n’êtes pas sans savoir que la mode du moment vient aux formats extrêmes, soit longs, très longs (depuis le Titanic, le cinéma hollywoodien s’obstine à monter des films de plus en plus longs, dont la durée justifie l’énormité indécente du budget, laquelle indécence est amplifiée par le retour sur investissement de ce même budget en quelques semaines d’exploitation), soit courts, comme l’ensemble des séries, déclinées depuis Les feux de l’amour en plusieurs saisons, adaptables au gré des réactions de téléspectateurs représentatifs.
Nous sommes donc, et c’est bienheureux, passés de Dallas dans les années 80 à des séries plus dynamiques et modernes, telles que Friends, dans les années 90, et plus récemment Lost, Californication, ou encore Heroes.
Et c’est sur cette dernière série que mon esprit va s’attarder en présence du vôtre, tout au moins, j’ose l’espérer.
Pour ceux qui ne connaîtraient pas encore, ou qui ne s’intéressent pas à cette série, particulièrement, je vais me faire fort de vous en résumer le propos : Heroes met en scène, sur 3 saisons, pour l’instant, l’éveil des dons de quidams, leur sort et la politisation progressive de ces pouvoirs ; d’aucuns volent, d’autres sont télépathes, ou bien se déplacent à l’envi dans le temps, certains encore empruntent les pouvoirs des autres « héros », et enfin, un grand méchant loup qui tue tous les gentils pour leur prendre leurs pouvoirs en les scalpant. En soi, rien de spécial, si ce n’est l’adaptation au format télé des aspirations cinématographiques contemporaines, à savoir celle des super-héros (Iron Man, Daredevil, Spiderman, etc.).
Comme vous n’êtes pas sans l’ignorer, Hollywood déborde de générosité à l’égard de ses scénaristes, lesquels sont au bas mot une quarantaine sur la rédaction de chaque série, reformulant encore et encore les épisodes en fonction des retours des téléspectateurs, qui sont un véritable baromètre de satisfaction.
Et c’est là que le bât blesse, que le héros n’est plus si héroïque, et que le téléspectateur commence à s’ennuyer ferme. Les deux premières saisons, intéressantes, énigmatiques et pleines de promesses permettaient le dévoilement progressif de tout un programme génétique dont nos héros étaient des cobayes. Le fantôme de notre époque pointait le bout de son nez prométhéen, et comme d’habitude, une sorte de morale judéo-chrétienne, remontant au Golem ou à Jekyll et Hyde, sanctionnait les mauvais choix, et approuvait les autres.
Voilà donc un premier intérêt : cette série, comme d’autres, reflète notre impuissance sociale à sauver le monde, des héros, involontaires mais sur-responsabilisés, nous secondent voire nous représentent dans ce combat pré-apocalyptique. Mais ils sont à leur tour dépassés par une confrérie scientifique qui, nous l’apprendrons, était à l’origine de leurs pouvoirs. Au fur et à mesure de l’évolution de chaque épisode, l’histoire se complexifie, les personnages unanimement mauvais deviennent plus tendres et se révèlent profondément humains malgré leurs actes réprouvés. Ce qui est vraiment digne du plus vif intérêt… les scénaristes, prévoyant l’usure des téléspectateurs introduisent judicieusement de nouveaux personnages : chez les Petrelli, par exemple, les deux frères ont des pouvoirs, l’un sait voler, et celui-ci brigue le mandat de la présidence des Etats-Unis, l’autre est un bon Samaritain et absorbe les pouvoirs des autres ; puis, peu à peu, la mère révèle une face cachée de son pouvoir, et le père ressuscite et incarne un leader des « bad heroes »…
Deux saisons satisfont note curiosité, les personnages se densifient, Sylar (le grand méchant loup) devient de plus en plus humain et nous touche par son incompréhension naïve, naïve au regard de sa cruauté criminelle, des manigances politico-politiciennes.
Là encore, un intérêt vivace nous guide au long des épisodes puisque, en Sylar (de son vrai nom Gabriel, facilement identifiable à l’ange de la mort biblique), nous reconnaissons la nouvelle figure du citoyen démocratique, il sait tout, il est informé en temps réel, et constate, malgré la puissance qu’inspire le savoir, sa totale impuissance face aux événements les plus dramatiques à travers le monde entier. Comme lui, nous savons que le monde politique (incarné par la famille Petrelli, qui brigue, je le rappelle pour ceux qui ne suivent pas, le mandat présidentiel américain) est prisonnier, pieds et poings liés, d’accords que la morale réprouve mais que l’économie approuve, celle du monde génétique comme celle du monde pétrolier ou des « affaires ».
De plus, les scénaristes optent pour la facilité, certes, mais l’efficacité aussi, en créant des personnages différents auxquels nos imaginations prolixes s’identifieront avec plus de facilité s’ils nous ressemblent : la bimbo, « cheerleader », est ni plus ni moins indestructible (n’ayant qu’une faiblesse fatale, un talon d’Achille, à savoir la décapitation, propre à la culture japonaise traditionnelle), un policier devient télépathe et découvre que son père est un psychopathe télépathe, lui aussi (Oedipe classique, et représentatif de cette Amérique double, voire bipolaire, puritaine et putaine), un peintre a le pouvoir (chamanique) de coucher sur ses toiles l’avenir tel qu’il se réalisera (mais on notera, avec un certain amusement, que l’avenir qu’il peint est toujours sombre, inévitablement, irrémédiablement sombre)… bref, il y a toujours quelqu’un qui peut nous plaire, un aspect qui nous parle, et là, je dis merci ! Non parce que j’ai besoin de ça, mais parce que, n’en ayant pas besoin, ça me fait plaisir et réfléchir – ce qui n’est pas commun, de nos jours, comme vous l’approuverez, j’espère. Ils ont tous peur, ces « heroes », de cet avenir sombre, représenté dans la série comme une explosion nucléaire en plein New-York (tiens, tiens…), ils s’y collent avec un certain courage, mais aussi une acceptation fataliste qui n’est pas sans rappeler la nôtre, citoyens libéraux, face à une marche du monde qui, parce qu’elle est irrévocable, nous effraie et nous résigne.
Mais là où je crie « ô rage, ô désespoir, Hollywood ennemi », c’est à l’ouverture de la saison 3. A force d’écouter les feedbacks du public qui commençait à vaciller dès la moitié de la saison 2, les scénaristes ont été amenés à simplifier toute cette trame… Finalement, tout se transforme en oppression supra-citoyenne, les « heroes » sont conspués, recherchés, clandestinement déportés en tenues oranges (tiens, tiens, Guantanemara, arriba, Guantanamera…), on évoque ad libitum le « Patriot Act », les scénaristes se replient fébrilement sur le traumatisme du 11 septembre – et nous autres, Européens, exclus de cette trame universaliste qui ne profite désormais plus qu’aux autochtones de l’attentat du WTC…
Je ne médirai pas plus sur Hollywood qui, quoi qu’il en soit, développe plus de talent que le PAF dans le choix et la réalisation de ses séries.