Sorties DVD Posté par Cyril Cossardeaux le 2012-02-18
Qui aurait pu imaginer que cette bonne vieille princesse de Clèves, née au 17ème siècle de l’imagination de Mme de La Fayette, deviendrait la star des héroïnes littéraires de ce début de 21ème siècle ? La faute (et/ou le mérite) en revient évidemment largement à Nicolas Sarkozy, l’ayant vouée en 2006 aux gémonies publiques des lectures/pensums scolaires obligatoires. Nul hasard si, en 2011, sont sortis Clèves, roman de Marie Darrieussecq sur la découverte du sexe par une adolescente dans les années 1980, et Nous, princesses de Clèves, documentaire de Régis Sauder dans les salles (1). Mais s’il ne fait guère de doute que le choix du titre par Darrieussecq est un acte ouvertement "politique", le film de Sauder n’avait pas vocation à répondre au président de la République, même s’il est évident que cela a beaucoup fait pour son retentissement (relatif) à sa sortie au cinéma, en mars dernier. Cela n’a pourtant failli par suffire, puisque sans la volonté de sa productrice Sylvie Randonneix de le confronter à un plus large public, Nous, princesses de Clèves aurait connu le destin de l’immense majorité des documentaires : une diffusion plus ou moins confidentielle à la télévision (plutôt "plus", ici, la chaîne de télé ayant participé à son financement étant France Ô, vue à tort comme une sorte de chaîne "touristique" sur la France de l’Outre-Mer), puis le quasi oubli.
C’eut été regrettable à plus d’un titre puisque Nous, princesses de Clèves a plein de choses à nous dire sur la France d’aujourd’hui et particulièrement sur ses adolescent(e)s (ou en tout cas, certain(e)s d’entre eux/elles).
Le film suit une classe de terminale d’un lycée situé dans les quartiers nord de Marseille, durant l’année scolaire 2007/2008, et tout particulièrement le travail qu’elle accomplit sur La Princesse de Clèves à l’initiative de sa professeur de français. La précision dans la date est importante, car le film, née d’une suggestion d’Anne Tesson, à la fois compagne de Régis Sauder et prof de français du film, n’est pas une réponse directe à Sarkozy, dont la sortie pré-électorale de 2006 est longtemps restée inaperçue, avant de resurgir spectaculairement dans le débat public au printemps 2008, après que, devenu président, celui-ci s’en soit pris pour la troisième fois en deux ans à l’ouvrage (2). Plutôt une coïncidence, donc, pas forcément totalement fortuite pour autant, La Princesse de Clèves étant l’une de ces œuvres littéraires doublement symboliques : fondatrice des lettres françaises et à la base de la codification du sentiment amoureux "moderne" dans l’Art pour les uns, archétype de l’œuvre poussiéreuse inadaptée au monde moderne et singulièrement à un système éducatif auquel n’est de plus en plus assigné que le seul but de former des "forces productives" pour les autres. Nous, princesses de Clèves n’a rien d’un film ouvertement politique et ce débat n’y ait jamais évoqué en tant que tel. Mais il n’en imprègne pas moins l’ensemble du film. Dans dix, vingt ou trente ans (?), peut-être aura-t-il d’ailleurs malheureusement pris une forte valeur de document historique : le témoignage de temps "archaïques" où l’on faisait encore "perdre leur temps" à de futurs salariés/consommateurs (ou chômeurs/consommateurs…) sur le sens profond de livres écrits plus de 300 ans auparavant…
Le montage de Nous, princesses de Clèves enjolive probablement la réalité : ne sont conservés au final que les élèves qui ont effectivement réussi à dialoguer avec le roman (on n’est pas certain qu’ils soient les plus nombreux) et le film ne nous montre quasiment rien du travail pédagogique en amont qu’Anne Tesson a certainement dû réaliser pour que cette langue qui n’est plus tout à fait la nôtre redevienne audible et intelligible à des adolescents qui en sont culturellement très loin. Qu’ils soient issus d’une ZEP marseillaise ou du 7ème arrondissement parisien ne change d’ailleurs fondamentalement pas le problème (Sarkozy a bien grandi à Neuilly…) mais le fait que ces jeunes femmes et hommes (qui ont sensiblement l’âge des personnages de Mme de La Fayette) viennent de l’une des zones urbaines métropolitaines les plus socialement "déclassées" renforce évidemment le message du film. Car, oui, il se trouve que les tourments amoureux de Mme de Clèves ont encore des choses à dire à des adolescents du 21ème siècle ; et, non, ses principes moraux vertueux ou ceux de M. de Nemours ne leur semblent pas issus d’un autre monde que le leur. Cela paraît une évidence, mais puisqu’elle n’est pas partagée à l’Elysée, on ne la martèlera jamais assez : ce qui définit l’Art, c’est sans doute aussi qu’il touche au plus profond de l’âme humaine, par delà les époques et les lieux.
Avec ses nombreuses scènes dialoguées tirées du roman et jouées par les lycéens eux-mêmes, Nous, princesses de Clèves rappelle étonnamment L’Esquive. Comme dans le film de Kechiche, la langue de Mme de La Fayette, comme celle de Marivaux, semble commenter les désarrois amoureux des adolescents. Sans doute aussi influence-t-elle aussi parfois leurs comportements.
Régis Sauder n’oublie pas pour autant que nous sommes au lycée, qui plus est l’année du bac, et que ses "héros" restent soumis à une logique de "performance" et à la sanction du résultat scolaire : avoir ou ne pas avoir le bac. Si la dernière partie du film, qui se resserre sur la préparation à l’examen, peut a priori sembler un peu hors sujet, on en comprend in fine la vertu. Celle de nous rappeler que la compréhension d’une œuvre d’art, fut-elle aussi exigeante que La Princesse de Clèves, ne saurait constituer une garantie de réussite scolaire. Quelques rêves (devenir avocate) venant se fracasser à la réalité d’une note finale en sont une brutale illustration. C’est qu’il faut bien comprendre que c’est autre chose qui se joue là et que l’école (au sens large, de la maternelle au lycée… et même jusqu’à l’université ?) ne devrait pas être prioritairement le lieu où l’on apprend un métier et à faire partie de la grande machine productiviste, mais celui où l’on apprend à devenir un être humain, à comprendre ce que l’on vit et ce que vivent nos semblables. Dussent-ils avoir quelques siècles de plus que nous…
(1) Œuvres auxquelles on doit évidemment aussi ajouter l’adaptation ciné-télévisuelle que Christophe Honoré fit du roman en 2008, renommé La Belle personne.
(2) Il fallut encore attendre quelques mois pour que soient organisées les séances collectives et publiques de lecture du roman et l’apparition des badges "Je lis La Princesse de Clèves".
Commentaires
Pas de commentaires pour le moment Insérer un commentaire :