N’êtes-vous pas fatigué de tous ces films qui commencent indubitablement par un flash forward, où le personnage principal se présente au spectateur en voix-off à l’aide d’aphorismes sur son environnement et la vie en générale, ainsi que par quelques sentences mystérieuses et accrocheuses ? C’est l’un des très nombreux poncifs scénaristiques dont s’embarrasse City Island, projet indé monté un peu autour d’Andy Garcia, acteur très doué mais qui peine souvent à trouver sa place à Hollywood.
L’habillage du film de Raymond De Fellitta fait un peu peur en prenant pour prétexte un énième titre relatif à une petite communauté new-yorkaise (ici un étrange village de pécheur), italo-américaine de préférence… Dés la première minute on nous fait bien comprendre que la grande affaire du film, c’est le secret de famille, chose encore une fois rebattue à toute les sauces ; mais le réalisateur-scénariste ne se démonte pas puisqu’il y adjoint un autre grand arcane scénaristique qui a bien fait son miel depuis le Théorème de Pasolini : l’irruption d’un étranger dans une cellule familiale, venant bouleverser chacun de ses membres.
Pendant ses vingt premières minutes, City Island ressemble ainsi à une épouvantable parodie de film indé US, allant en prime superficiellement flirter avec Todd Solondz ou Larry Clark (le personnage du jeune fils fasciné par les femmes obèses et s’en régalant sur des sites pornos est à ce niveau très consternant, pas mieux pour la grande sœur strip-teaseuse). Si l’on y ajoute une mise en scène complètement standard et une photographie au mieux blafarde, on aurait très vite fait d’expédier au fond de l’oubli cet objet.

Pourtant en fin de compte on passe un moment plutôt agréable. Attention, il n’y a rien à retenir en soit d’important du film, qui s’évertue méthodologiquement à frôler le tragi-comique sans jamais franchir les lignes jaunes de la transgression… Non il s’agit juste de profiter de ce envers quoi De Fellita est le plus manifestement doué : les dialogues et les confrontations entre les personnages. City Island contient ainsi deux grandes scènes d’engueulades familiales assez dantesques et d’une réelle force comique. Ici surgit surtout la vraie qualité d’écriture présente dans ce métrage, que l’on retrouve aussi dans une autre séquence très drôle, celle où le personnage d’Andy Garcia passe son audition, passant d’une pauvre imitation de Brando à une géniale improvisation. Habile dans sa direction d’acteur, le réalisateur fait passer ainsi en fin de compte plutôt légèrement un certain nombre de stéréotypes.
Il est à contrario franchement dommage qu’avec le personnage assez beau et tragique campé par Emily Mortimer, et l’amitié qu’elle lie ici avec le héros, on ait cette sensation que le réalisateur ne va pas au bout de quelques belles idées, qu’il reste prisonnier de son cadre scénaristique verrouillé et sécurisé… Résultat : l’épilogue est aussi consternant que le début, et le cœur du film malgré quelques belles esquisses d’humour n’aura au final jamais osé vraiment développer quelque chose. Un joyeux chaos guimauve simulé, et un zest gris : voilà comment on pourrait définir ce
City Island. On en sort surtout en se disant que Garcia est vraiment un acteur sous-exploité, ou que la très sexy Juliana Margulies fait trop de télé… et si on a un sourire aux lèvres, il est un peu trop anecdotique et fugace.
Ecrit et réalisé par Raymond de Fellita. Musique: Jan A.P Kaczmarek. Photo: Vanja Cerjul. Montage: David Leonard. Avec Andy Garcia, Julianna Margulies, Emily Mortimer, Alan Arkin...100 minutes.