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Raymond Depardon, Claudine Nougaret - "Journal de France"
Sorties salles
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Dans l'exercice documentaire, l'écueil le plus redoutable est celui qui surexpose son sujet à force de le vouloir cerner. Voilà un reproche que l'on ne peut faire à Journal de France grâce au regard complice et enamouré de Claudine Nougaret qui apportent de la chair à Raymond Depardon en ayant su appréhender, maîtriser cette « lumière trop flatteuse » dont se méfie le photographe-lui même. Médiatisé ces derniers jours par son portrait du Président François Hollande, et par ricochet par Bernard Henri Lévy qui pour la défense de son Serment de Tobrouk n'a eu cesse de se comparer au photographe-reporter, Raymond Depardon est pourtant plus prétexte dans Journal de France à un carnet de voyage, un « Journal de France » de ces cinquante dernières années, qu'à un panégyrique de sa personne. Il est bon de le rappeler en préliminaire afin de laisser à ce documentaire, toute la place et l'éloge qu'il mérite.
![]() Déserts, Affaire Claustre, Chili, hôpitaux et urgences psychiatriques, Tribunal correctionnel, Claudine Nougaret et Raymond Depardon livrent un documentaire pour mémoire, non exhaustif mais suffisamment fourni, évitant ainsi le second piège de l'exercice documentaire qui frustre si souvent les amateurs et laisse sur le bas côté les néophytes(1). Raymond Depardon photographe-cinéaste de l' intérieur/extérieur mais surtout de l'ouvert/fermé, celui des espaces comme celui du regard et de la parole : Profession reporter qu'Antonioni n'aurait pas désavoué. Construit sur deux routes parallèles, Journal de France, présente deux documentaires entre passé et présent qui restituent l'itinéraire de Raymond Depardon, des années soixante et de ses débuts comme photographe-cinéaste jusqu'à aujourd'hui. Deux routes bien distinctes à l'écran et reliées par la narration en voix off de cette trajectoire, par Claudine Nougaret son chef opérateur son et son épouse. Tandis que Depardon sillonne la France des préfectures et des sous préfectures, celle qui l'a vu naître et qu'il méconnait, Claudine Nougaret déniche les rushs et extraits inédits des images qu'il a filmées de la guerre d'Algérie, l'invasion de la Tchécoslovaquie, le Tchad, La République centre africaine de Bokassa ou l'univers psychiatrique de San Clemente à Venise.
![]() Ainsi tandis que l'un se promène avec sa fourgonnette, sa chambre noire et son trépied dans les villages les plus reculés de France, mimétisant un air des Vacances de Monsieur Hulot; l'autre exhume son histoire et une autre histoire de France : celle des Trente glorieuses, du colonialisme, du « rayonnement » culturel et politique de la France, et surtout celle de l'ère Giscard d'Estaing, pivot central du film(2). ![]() C'est sans grandiloquence que Claudine Nougaret raconte Depardon et c'est ce parti pris de la narration qui confère à Journal de France sa tonalité si particulière, logée entre Charles Trénet et Alain Bashung, une douce France avec ses virages de l'amour et du désamour que le spectateur éprouve, en empruntant la fourgonnette de Raymond Depardon. Car entre la France des clochers et celle réactionnaire, populaire, hautaine des paniers à salade, des urgences psychiatriques de l'Hôtel Dieu ou du Festival de Cannes, en passant par la campagne électorale de Giscard, Raymond Depardon et Claudine Nougaret brossent bel et bien une permanence, loin de l'anecdotique et de l'éphémère de l'actualité. C'est ce sens aigu de l'histoire qui différencie dans son essence même - mais pas seulement - Journal de France d'Un serment de Tobrouk; un Raymond Depardon, aux aguets d'une parole et d'un regard dont il se veut le témoin empathique mais comme absenté, d'un Bernard Henri Lévy surexposé, s'il est besoin de comparer, ce dont se prévaut le second. Le cadre comme le travelling sont toujours une question de morale et d'éthique tant vis à vis du sujet que de la représentation de soi, s'il est besoin de le rappeler, aussi. Filmé par son chef opérateur son, Claudine Nougaret, Raymond Depardon bénéficie ainsi du traitement similaire qu'il a lui même employé dans ses reportages. Cadrage sur le regard attentif avant le cliché, démarche débonnaire, parole économe, le portrait in vivo de Depardon adhère parfaitement à cet itinéraire présenté en négatif et en alternance à l'aide d'extraits courts mais éloquents de ses films, comme celui sur la minute de silence de Nelson Mandela en préliminaire au documentaire Afriques : comment ça va avec la douleur? Ce dernier fil du documentaire, la rencontre entre Claudine Nougaret et Raymond Depardon, l'instant où leurs parcours se rejoignent sur le tournage du Rayon vert d'Éric Rohmer, donne de la cohérence entre ce tour de passe passe passe entre l'un et l'autre, même s'il n'apparaît pas indispensable à la compréhension de ce Journal de France qui suscite par son savant dosage, un réel appétit d'histoires et d'Histoires de France... vues par Raymond Depardon et racontées par Claudine Nougaret. 1) On pense notamment à deux documentaires, « Deux de la Vague » d'Antoine de Baecque et le plus récent « Woody Allen a Documentary» de Robert B. Weide présenté aussi à Cannes, qui passent tous deux à côté, si ce n'est de leur sujet, à côté de leur public en cumulant un excès d'archives inexploitées pour les connaisseurs, surabondantes pour une approche didactique.
2) Après avoir donné son accord pour le tournage de la campagne présidentielle de 1974, Valéry Giscard d'Estaing interdit la sortie du premier documentaire de Raymond Depardon « 1974, une partie de campagne », qui ne sortira en salles qu'en 2002. Mettant ainsi un « terme » à son ambition de cinéaste, cette interdiction conduit Raymond Depardon à couvrir l'affaire Claustre au Tchad et à livrer les premières images de l'ethnologue détenue en otage. Ces premières images après 3 ans de captivité parce qu'elles ont une résonance tant nationale qu'internationale valent à Raymond Depardon d'être condamné pour non assistance à personne en danger.
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