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Raphaël Siboni – "Il n’y a pas de rapport sexuel"

Sorties salles
Posté par Cyril Cossardeaux le 2012-01-10



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Il y a quelques idées force qui ressortent de ce montage par le plasticien Raphaël Siboni de séquences de "making off" des vidéos X tournées par HPG, figure majeure du porno français depuis plus de vingt ans. Quelques évidences toutes bêtes mais que, sans doute, seul un film travaillant sur la déconstruction d’un genre par son dispositif même permettent vraiment d’appréhender.
D’abord celle-ci : si, comme Lacan, dont il s’agit de l’un des plus célèbres et provocateurs aphorismes, HPG et Siboni proclament qu’Il n’y a pas de rapport sexuel, c’est parce qu’il ne se passe a priori rien d’autre à l’écran qu’une "collaboration professionnelle" entre comédien(ne)s-collègues plus ou moins amateurs sur un tournage, qu’il soit X ou non. Raphaël Siboni n’a sans doute pas par hasard fait débuter son film avec quelques courtes séquences qui ne laissent planer aucun doute : en dépit d’une illusion de réalité créée par la pénétration, le X est aussi le royaume de la fiction, du simulacre et donc de la simulation, même dans le gonzo (genre pratiqué ici par HPG), qui prétend pourtant à un surplus de "vérisme".
Signe que cette évidence ne va pas tellement de soi, on ne peut pas non plus s’empêcher de ressortir de la vision d’Il n’y a pas de rapport sexuel avec ce constat un peu idiot : la chair est triste, hélas, globalement, sur les tournages porno (les tirages de gueule sont plus nombreux à l’écran que les franches rigolades), et les sentiments semblent absents. Mais depuis quand le monde du travail serait-il peuplé de sentiments bienveillants pour ses collègues et collaborateurs ?

"Il n'y a pas de rapport sexuel"

Du coup, cette simulation révélée au grand jour appelle un autre sujet de réflexion, en forme de digression, car le film ne l’aborde pas du tout (ça n’est pas son propos, mais rien ne nous empêche que ce soit le nôtre). Le rapport sexuel (au sens lacano-sibonien) dans un film ou une vidéo X étant aussi inexistant que le meurtre ou la torture (la violence physique, plus généralement) dans les films qui les représentent (1), toutes ces scènes étant également simulées, quels sont les fondements de notre inconscient collectif qui nous rendent la représentation de la violence à l’écran beaucoup plus "acceptable" que celle du sexe ? Si l’on met de côté la représentation du viol pour rester dans la mise en scène du sexe entre adultes consentants, en quoi l’image d’une pénétration d’un sexe par un autre (pour rester dans le cadre étroit de la pornographie hétérosexuelle) est-elle d’une nature ontologiquement radicalement différente de celle d’un membre tranché par une lame de sabre ou explosé par une rafale d’Uzi, par exemple ? La réalité de l’acte d’un côté ("pour de vrai") et sa simulation de l’autre ("pour de faux") ? Cette distinction est-elle toujours vraiment opérante à l’heure où la sophistication des effets numériques rend le simulacre de plus en plus crédible et provoque chez le spectateur l’illusion de sa réalite (qui reste une "illusion", certes) ?
Curieux, quand même, qu’au milieu de ces débats (pas si inintéressants que ça) qui agitent régulièrement le landerneau médiatico-politique sur l’effet pernicieux ou non des images violentes, la question suivante ne s’invite pour ainsi dire jamais : pourquoi l’image de deux PERSONNAGES se donnant mutuellement du plaisir par un acte sexuel reste-t-elle plus immorale et inmontrable que celle de ces mêmes personnages s’entretuant ?... (2)
Fin de la digression mais, espérons-le, peut-être pas fin d’un débat jamais vraiment ouvert…

"Il n'y a pas de rapport sexuel"

Il y a, cela dit, dans le film de Siboni et HPG, deux scènes qui font exception sur cette question du réel et du simulacre. Et qui sont, du coup, parmi les plus troublantes et énigmatiques d’Il n’y a pas de rapport sexuel.
La première semble si inattendue au regard de ce qui la précède que l’on est en droit de se poser la question de sa "mise en scène". Lors d’un temps mort d’une scène hard champêtre comme HPG doit probablement en filmer des dizaines chaque année, on y voit, de loin, le couple de comédiens s’étreindre "gratuitement", visiblement mus par un profond désir physique l’un pour l’autre (et peut-être aussi par des "sentiments" réciproques, mais on n’en saura jamais rien, et c’est aussi ce qui fait le mystère de la scène), juste après avoir baisé assez mécaniquement, et apparemment sans passion, devant la caméra (un exercice de "gymnastique", comme le définissait joliment John B. Root dans l’entretien qu’il nous avait accordé il y a trois ans). Scène étonnante, car on se dit que le trouble érotique peut difficilement naître, d’un coup, quand on a déjà partagé une telle intimité…
La seconde scène est plus émouvante, durant laquelle on comprend qu’une jeune femme à la sexualité visiblement peu épanouie réalise son fantasme devant et pour la caméra d’HPG : celui de "se faire prendre" par un inconnu qui passerait outre son physique très éloigné des canons de la beauté du X (3). Pour le coup, sa jouissance semble bien réelle et le tournage de cette scène agir pour elle comme une révélation : "oui, le plaisir sexuel, c’est aussi pour moi et j’en veux encore !". Et l’on se dit alors qu’il s’agit finalement du plus bel argument qui soit pour légitimer la pornographie, ou au moins la dédiaboliser.

HPG (à droite) et l'un de ses comédiens, mi-amateur, mi-professionnel
HPG (à droite) et l'un de ses comédiens, mi-amateur, mi-professionnel

Pour autant, le montage de Raphaël Siboni ne vire pas à l’hagiographie d’HPG ou de la pornocratie en général. L’acteur/vidéaste/cinéaste/pornocrate paraît plutôt sincère et d’un enthousiasme assez naïf dans sa démarche mais une autre séquence vient semer le trouble et jeter une lumière plus crue sur son business. On l’y voit discuter "carrière" avec un tout jeune apprenti comédien bi de 19 ans, après qu’il lui ait fait passer un baptême du feu assez rude (et pour lequel il ne manifeste pas un entrain débordant). Malgré un charisme qui le rend a priori aussi apte à devenir porno star que Nadine Morano est qualifiée pour dispenser des cours de phénoménologie de l’esprit au Collège de France (elle est facile, celle-là…), HPG s’efforce de le convaincre de tenter franchement sa chance, lui faisant miroiter des 8 000 € de revenus mensuels (mais combien de hardeurs peuvent prétendre à de telles sommes et pendant combien de temps ?). C’est une autre facette de la pornographie (du cinéma, plus généralement ?), qui est d’user du miroir aux alouettes (4) pour vaincre les dernières réticences à franchir le pas. Pas la plus glorieuse pour HPG et certainement la plus ambigue, mais qui situe bien l’honnêteté de la démarche de ce film.


(1) Et ne font quasiment que cela pour certains, que l’on regroupe d’ailleurs sous le label très évocateur de torture porn
(2) Est-il si étonnant que dans le récent et très problématique
Shame (qui a profondément divisé la rédaction de Culturopoing), la consommation frénétique et incontrôlée de porno du héros est vécue comme profondément destructrice (pour lui-même comme pour ses proches). Comme si la HONTE qu’on en ressent en était forcément consubstantielle. Même si la thématique du film est un peu plus large et complexe que ça, cette idée est très présente et imprègne le spectateur.
(3) D’une façon générale, HPG s’en tient souvent assez loin et sa production est à des années-lumière du porno chic et glamour d’un Andrew Blake ou même des films Dorcel les plus cossus.
(4) Ici, l’argument massue semble plutôt que le jeune homme pourra plus facilement "niquer les gonzesses" que ses anciens camarades de lycée mieux nés que lui ; celui de la revanche sociale, ethnique aussi (le jeune homme est noir).



Sortie nationale le 11 janvier 2012






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Commentaires
De : Galant

Je n'ai pas encore vu le film, mais comme vous le dites Très Justement dans votre article, je préfère nettement une Scène d'Amour, au lieu des "traditionnels" scènes de Violence et de tueries que l'on voie dans presque tous les films.
Et tant pis pour les Coincés Conditionnés par les religions Judéos-Chrétienne...
Bonne réflexion à Tous

De : Tzara

Pour répondre au débat ouvert en début d'article, je pense qu'on accepte plus facilement le meurtre au cinéma pour deux raisons principales :
- d'abord parce qu'il est moins courant dans la réalité, que le sexe. Du coup, pas de confusion possible : on est bien au cinéma.
- ensuite parce que le meurtre touche moins à l'intime que le sexe, et qu'il est plus difficile en général de fabriquer de la fiction avec de l'intime (sans être ridicule). Alors que le meurtre se rattache plus au genre du spectaculaire, là encore plus proche ontologiquement du cinéma...
Qu'en pensez-vous Cyril ?

De : Cyril C.

C'est probablement l'une des raisons, en effet, Tzara...

De : noodles

meurtre ou sexe ? le problème est ailleurs : pourquoi au ciné on voit pas les gens faire caca ? souvenir ému d'une scène du wenders "au fil du temps" qui nous montre rudiger vogler en plein coulage de bronze dans les dunes... un moment de grande sérénité ( à défaut de poésie).... qu'en pensez-vous cyril ?

De : noodles

autre question essentielle : pourquoi ça ne baise jamais dans les vaisseaux spatiaux? C'est comme si les astronautes, dès qu'on les envoyait en l'air (ah ah) voyaient leur libido réduite à rien....

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