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Philippe Lefebvre - "Une nuit"

Sorties salles
Posté par Bénédicte Prot le 2012-01-05



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 Il sort de chez lui, jette un oeil dans sa boîte aux lettres (par habitude ou parce qu'il attend quelque chose ?), allume une cigarette (pour se donner une contenance, camper son personnage peut-être ?) et constate sans étonnement en débouchant dans la rue qu'il est filé par la police. Cet homme une seconde anodin qui adopte en franchissant son seuil une gestuelle crâne qui pourrait être celle d'un voyou est pourtant bien un flic, un agent de la Mondaine qui entame sa tournée nocturne. Un flic, une nuit, une ville, Paris ; un Paris nocturne et luisant, melvillien, qu'un héros insondable, Simon Weiss (Roschdy Zem) va parcourir de long en large, flanqué d'une jeune fliquette, Laurence (Sara Forestier), qui ce soir-là doit lui servir de chauffeur : en suivant cette trame, dans son troisième long métrage, qui reprend très nettement les codes du film noir, Philippe Lefebvre nous relate de l'intérieur, en nous immergeant dans son labyrinthe obscur, "une nuit" comme toutes les autres qui a en même temps la teinte indéfinissable d'un soir fatidique. Les éléments du récit sont familiers et les codes du genre suivis un peu trop studieusement, mais l'atmosphère recréée, excitante et inquiétante à la fois, est toujours agréable à retrouver. 


 
C'est bien d'immersion et de nuances obscures qu'il s'agit. Dès les premières images, sus-décrites, notre ambigu héros s'engouffre et se fond pendant que le reste du monde dort dans un univers à part, décalé, flou, qu'il nous fait découvrir en même temps qu'à Laurence, de bar à putes en rendez-vous mondain via des clubs privés aussi divers que variés. Entre l'obscurité, les phares aveuglants à travers le pare-brise, les lumières tamisées et les spots criards, on navigue dans un univers où tout semble brouillé, indistinct. Dans l'irréalité lynchienne de la nuit, artifices et impudeur se côtoient, tout est révélé et masqué à la fois (les filles se dénudent, les travestis se griment et s'exhibent, les conciliabules discrets prennent les apparences de rencontres fortuites), de sorte que tout devient trouble. Contrairement à ce qui se passe de jour, la nuit, les contrastes s'évanouissent et tous les chats sont gris, et le personnage de Simon, dont jusqu'à la fin on mesure mal s'il est "clair" ou pas, correspond parfaitement à cet univers. Même son nom est ambigu qui ne cadre pas tout à fait avec son visage et signifie en allemand "blanc". Simon Weiss le bien nommé s'insère parfaitement dans le monde de la nuit et sa palette de nuances de gris. Il y est à son aise ; comme un chat il est nyctalope ("Les gens n'aiment pas être vus la nuit et mon métier, c'est de les voir") et comme la fliquette, on le suit aveuglément.
 


 

C'est que pour vraiment comprendre ce qu'on observe la nuit, on ne peut se contenter d'en être purement un spectateur, il faut en être un acteur. Si la promenade que Lefebvre nous fait faire dans un Paris occulte est assez enivrante, ce n'est pas seulement parce que les scènes et les sons s'enchaînent comme s'ils scandaient une transe, c'est aussi parce qu'on est étourdi par la complexité du réseau qu'on devine, partout présent. L'espèce de road movie ou de parcours picaresque auquel on assiste repasse par des points névralgiques – personnes ou lieux – à travers lesquels tout communique, et c'est l'ensemble des rapports qui en découle qui constitue "la nuit" et en fait une sorte d'organisme autosuffisant, un milieu – une clôture qui se reflète d'ailleurs dans l'éloquence simplicité du titre : Une nuit, point. Par extraction, une nuit révèle la manière dont fonctionne dans la durée ce système qu'est la nuit. Ici, on voit Simon chercher le caniche d'un travesti de sa connaissance, aider le fils d'un ami corrompu (Samuel le Bihan) à éviter les problèmes... et faire des allers-retours qui semblent pour beaucoup insignifiants et ne peuvent avoir que de très loin à voir avec sa mission policière. Les rapports de force sont sous-jacents, mais la menace d'explosion du système qu'ils constitueraient s'ils trouvaient à s'exercer pleinement est tenue à distance par une sorte de courtoisie mutuelle qui met sur le même plan le flic, le malfaiteur, ou l'avocat véreux. Tous les protagonistes de la nuit sont liés entre eux par un mécanisme de rapports personnels et d'échanges permanents d'informations et de faveurs qui confère à l'ensemble du système un certain équilibre (bien illustré par la scène du bowling, qui renvoie à la tension entre les "tontons flingueurs" de Lautner quand ils se trouvent tous réunis par le Mexicain). Si la trahison menace toujours, ce milieu trouble s'articule autour de codes précis, de sorte qu'il repose davantage sur la négociation que sur l'exercice de la force dont il est capable. Ainsi, sur le plan moral comme sur le plan visuel, la situation n'est jamais tranchée, et dans un univers où il semble que même un flic doive se mouiller un peu pour bien faire son travail, il ne nous est jamais permis de décider une bonne fois pour toute si Simon est plus flic que voyou ou inversement. De l'extérieur, on n'a les moyens ni de comprendre, ni de juger tout ce qui se passe la nuit. La nuit et le monde "normal", celui qui vit le jour, sont mutuellement exclusifs.
 


Laurence, témoin discrète de presque tout ce que fait Simon sans pouvoir le comprendre, représente ce regard extérieur. "Reste à l'écoute", lui enjoint souvent Weiss : c'est qu'elle fait figure d'infiltrée dans un cercle impénétrable – à moins de le rejoindre, car il semble bien un instant qu'elle se trouve happée par la fièvre de la tournée nocturne (elle détache ses cheveux, s'autorise à fumer, accepte un verre...). Sa présence, silencieuse mais constante, sert de contrepoint au thème principal et le met en valeur en accentuant la fracture entre les deux mondes, le jour et la nuit.


 

Le motif de l'indétermination qui est au coeur du film continue de projeter son ombre même quand le jour se lève, ou quand la lumière se rallume dans la salle de cinéma, mais quelque chose dans l'invariabilité du propos laisse le spectateur sur sa faim. Il n'a en soi rien de nouveau, c'est même une des caractéristiques du film noir, avec ses policiers corrompus, ses coups doubles et ses "doulos". La promenade dans Paris, de lieu en lieu, est certes plaisante et réaliste (Philippe Isard, un des co-scénaristes, a travaillé dix-sept ans à la brigade des Cabarets), mais malgré les coups d'accélérateur dans les rues vides et le fait que l'intrigue dévoile la progression d'un engrenage implacable, le scénario reste un peu trop linéaire et l'éventuelle tension présente dans certaines scènes ne trouve pas son paroxysme. Cette légère impression de platitude est entretenue par l'allure un peu télévisuelle du film (il est vrai que Lefebvre a réalisé un bon nombre de feuilletons et téléfilms sur le même genre de thème), qui se retrouve dans la netteté numérique de l'image, dans sa manière de suivre de près la patrouille de Laurence et Simon, dans le rythme et la récurrence des différents personnages – qui appelleraient presque le genre d'exploration psychologique plus profonde, par petites touches subtiles, dans laquelle certaines séries peuvent se permettre de s'engager au fil du temps, un temps dont Une nuit ne dispose pas. Le film, en s'obstinant dans la direction prise sans arriver complètement à se détacher des codes télévisuels, le paie au prix d'un certain inachèvement de son propos quant à l'évolution des personnages, en particulier de son héros insondable, qu'il scrute avec une intensité disproportionnée par rapport à ce qu'il révèle sur lui – car il faut s'engager dans une voie (le mystère), ou dans l'autre (l'enquête psychologique). De fait, même si le charisme de Zem ne rend pas l'exercice déplaisant, les fréquents gros plans sur son visage, clairement conçus pour indiquer l'ampleur de l'obscure tempête qui doit se jouer derrière ce front éloquent, sont un peu trop insistants pour ne rendre l'intensité qu'ils veulent souligner un peu artificielle.

 
L'intensité, pourtant, ne manque pas au film, mais il est dans toute l'atmosphère qu'Une nuit restitue très bien, à la faveur des jeux de lumières et d'ombres et surtout de la musique composée par Olivier Florio (et interprétée par sa formation OolfloO) qui accompagne continuellement nos deux flics, en alternance avec les morceaux à la mode qui sourdent de tous les établissements nocturnes. Avec ses notes électroniques longtemps tenues mais toujours changeantes dans leur insistance mêlée de fragilité, qui rappellent la tension des compositions de Badalamenti (et font du même coup profiter le film de cette association avec l'univers de Lynch), la musique contribue grandement à donner à cette nuit les accents d'un rêve inquiétant, auquel elle ajoute ensuite par à-coups réguliers la tension d'un implacable décompte, additionné de menaçants glissements, avant de plonger plus profondément tantôt dans un chaos indus, tantôt dans des mélodies lascives anxiogènes comme un râle indistinct. Le grain et la dimension trouble qui manquent aux images en HD sont en quelque sorte compensés par la bande originale du film et les références cinématographiques antérieures  auxquelles elle renvoie clairement.

Cet élément de nostalgie est d'ailleurs l'ingrédient qui complète la construction de l'atmosphère du film, d'autant plus captivante qu'elle se rattache à des réalités encore bien ancrées dans l'imaginaire du public à travers la fiction mais en voie de disparition, car les malfrats parisiens du film noir d'antan dont on voit ici les derniers spécimens ont laissé place à une génération nouvelle (représentée par le fils du personnage de Le Bihan) et la brigade qui porte ce nom un peu désuet de Mondaine est amenée à disparaître, comme le souligne Simon Weiss. Nul doute que le genre noir sera affecté par cette évolution et dans ce sens, le film de Lefebvre, avec ses belles références d'une part et ses affinités avec le feuilleton voire le documentaire télévisuel de l'autre, est sans doute représentatif de cet état transitoire. En sillonnant les rues de Paris, il entreprend un important cheminement. 
 





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