Les livres sur les acteurs de cinéma, on ne les compte plus. Ceux qui envisagent l’histoire du cinéma sous l’angle de ceux qui sont devant et non derrière la caméra, c’est déjà plus rare.
Lorsque Philippe Garnier a publié son Caractères chez Grasset, en 2006, ça n’était pas tout à fait son propos. Dans La Politique des acteurs, le cinéaste et critique Luc Moullet, avec l’espièglerie qu’on lui connaît et le degré de mauvaise foi nécessaire, démontrait que Cary Grant, Gary Cooper, John Wayne ou James Stewart étaient tout autant auteurs de leurs films que les réalisateurs qui les avaient signés. Si Garnier la cite dans son livre, c’est surtout pour regretter que, depuis sa parution en 1999, la "thèse" de Moullet n’ait pas fait école et suscité de travaux similaires sur d’autres comédiens.
Car les personnages (qui ne sont d'ailleurs pas tous acteurs/trices) auxquels s’intéresse Garnier n’ont que rarement connu les honneurs des têtes d’affiche et des débuts de générique, ou alors de productions un peu fauchées (mais parfois pas moins passionnantes pour autant). C’est bien tout le sens du sous-titre du livre : "moindres lumières à Hollywood", traduction française de l’expression "in the leak light", qui désigne ces comédiens qui sont moins bien éclairés que les vedettes des films, parfois dans un coin du plan, souvent dans un bout de scène. Il y en a tant que c’est un véritable annuaire que l’on pourrait leur consacrer. Philippe Garnier, qui connaît Hollywood comme sa poche, surtout le Hollywood disparu depuis longtemps, qui en a fait profiter les lecteurs de Rock & Folk comme de Libé ou bien encore les téléspectateurs d’Antenne 2 à la glorieuse époque de Cinéma, Cinémas, dont il fut l’une des chevilles ouvrières, ne s’intéresse qu’aux vrais "character actors", ceux qui ont une personnalité qui transpirent à l’écran, ceux qui étaient des personnages, sur mais aussi surtout en dehors des plateaux.
Il y a environ 25 ans, Raymond Chirat consacrait un ouvrage de référence aux "excentriques du cinéma français" des années 30-50, les irremplaçables Julien Carette, Robert Le Vigan, Jean Tissier, Saturnin Fabre, Pauline Carton... Il y a un peu de ça chez Garnier, transposé en Californie, mais son propos est plus large. Et le spectre qu’il couvre au fil des différents chapitres qu’il consacre à chacun va des vrais acteurs de complément, pas toujours crédités (il est vrai qu’il fut un temps où les génériques ne duraient pas dix minutes…), dont les noms ne nous disent d’ailleurs pas toujours quelque chose (je vous félicite si vous êtes capables d’associer, sans Google images, un visage aux noms de Paul Kelly, Allen Jenkins, Will Wright ou Nat Pendleton), jusqu’à des comédiens qui, sans jamais avoir tout à fait atteint le statut de star, sont souvent au Panthéon personnel des amateurs du Hollywood de la grande époque. On pense ici au merveilleux Arthur Kennedy (dont le nom est associé à Walsh, Hawks, Mann, Lang, Ray, Wyler, Minnelli, Ford… on en passe), à Gloria Grahame (elle aussi grande interprète de Lang ou Ray, entre autres), à la délicieuse Jean Arthur (héroïne de Hawks, Capra ou Wilder) ou bien encore à notre Simone Simon nationale, à tout jamais la Féline de Tourneur, mais pas seulement (ne pas oublier notamment ses rôles très marquants chez Renoir ou Ophüls), qui, en 1988, à 78 ans, faisait encore preuve d'une telle verve que Garnier retranscrit ses propos presque tels quels.
Arthur Kennedy aux côtés de Marlene Dietrich dans "L'Ange des maudits", de Fritz Lang
Deux ou trois choses ont manifestement principalement guidé le choix de Philippe Garnier : la capacité de ses acteurs à attirer cette lumière que l’on ne braquait pas toujours sur eux (dit autrement, leur capacité à "voler les scènes" a priori destinées aux têtes d’affiche dont ils jouaient les faire-valoir), les anecdotes dont leurs vies personnelles étaient souvent jonchées et puis, bien évidemment, le plaisir d’écrire sur ces personnages plutôt que sur d’autres, le plaisir de les faire revivre sur le papier (y compris pour les rares qui n’étaient pas encore morts à la parution du bouquin). Car le spectre temporel couvert par Garnier est bien celui de l’"âge d’or", celui où l’image des comédiens étaient un peu moins policée et où se rencontraient plus facilement des destins hors du commun. Et son livre n’en manque pas !
On n’en citera qu’un, probablement le plus invraisemblable de tous ceux décrits ici et concernant un acteur dont le nom ne m’évoquait strictement rien alors même que je l’ai vu dans quelques uns des rares films qu'il ait tournés (en l’occurrence, La Griffe du passé, de Jacques Tourneur, et La Maison des étrangers, de Joseph Mankiewicz, pas exactement des séries Z, donc…). De son vrai nom William Wolf Daxel, il se faisait appeler à l’écran Paul Valentine, mais aussi parfois Bill Wolf ou Valya Valentinoff, et avait déjà comme particularité un triple passé de danseur de ballet (malgré son mètre 91), de chanteur d’opérette (tessiture baryton) et de… boxeur (qui aurait tapé dans l'oeil de Cus D'Amato, futur "découvreur" de Mike Tyson), plutôt réputé dans les trois disciplines, avant de débuter à l’écran ! Il y aura vite moins de réussite et ne connaîtra son seul premier rôle qu’en 1952, dans un film supposé être l’un des plus mauvais jamais tournés, Love Island. Pas mal non plus, sa vie sentimentale, lui qui épousa successivement une certaine Wilis Marie Van Schaak dont il fit LA star du strip tease des années 40-50 en la renommant Lili St Cyr, puis Flavine Bashi Abdul Ali Khan, qui n’était autre que la nièce du Shah d’Iran de l’époque.
Paul Valentine
Philippe Garnier nous compte tout ça avec son style si caractéristique, forcément imprégné de cette littérature "hard boiled" dont il est également l’un des plus fins connaisseurs et l’un des plus éminents traducteurs (sans lui, Bukowski ou Fante ne nous seraient pas aussi familiers). Aucune importance si certaines anecdotes qu’il évoque ne concernent personne que l’on connaît ou s’il digresse parfois un peu trop à raconter certains films que l’on aura probablement jamais l’occasion de voir, car la fascination, toujours amusée, qu’il entretient pour ses personnages fait de la lecture de son livre une jubilation permanente.
Un avertissement aux futurs lecteurs néanmoins : si vous n’avez a priori vraiment aucun goût pour le Hollywood des années 30-60 (la période majoritairement couverte ici) et si votre "consommation" cinématographique se limite aux dernières sorties, vous risquez de vous ennuyer ferme, comme à une réunion de famille à laquelle vous aurait entraîné une vague connaissance… Mais, si tel est le cas, vous ne savez pas ce que vous perdez !
PS : Je ne peux pas m’empêcher de finir cette chronique sur une note plus personnelle, en citant un passage du livre qui me tient particulièrement à cœur. L’une des grandes spécialités journalistiques de Philippe Garnier, notamment à Libération, est la nécrologie. Voici ce qu’il dit de cet exercice, tout sauf mortifère ou nécrophage : "Les meilleures nécros ne sont pas des dépêches d’agence rebidouillées qui passent pour telles, mais les labors of love et biographies-éclairs qu’elles sont parfois".
Les dix premières minutes d’un film presque tout entier à la gloire des character actors et au casting duquel Philippe Garnier consacre un chapitre complet, En quatrième vitesse (Kiss me deadly), de Robert Aldrich (1955) :
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