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Paula van der Oest - "Ingrid Jonker"

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Posté par Olivier Rossignot le 2012-02-20



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Me cacher des regards comme un secret
dans un sommeil d'agneaux et de coupures
Me cacher
dans l'adieu d'un grand navire
Cachée
dans la violence d'un simple souvenir
dans tes mains submergées
Me cacher dans mes mots


Ingrid Jonker

 

Le biopic est le genre ingrat par excellence, plus propice aux mises en images académiques et paresseuses ou aux performances d’acteur pour la course aux oscars qu’aux chefs d’oeuvre. Même les réussites ne restent pas dans les mémoires comme des œuvres majeures. Ainsi, Aviator n’est pas un grand Scorsese, Truman Capote existe essentiellement pour l’incroyable « imitation » de Philip Seymour Hoffman. Lorsque certains cinéastes sortent des sentiers battus c’est pour mieux s’échapper du genre, comme en témoigne Jane Campion avec son poème Bright Star, Forman adaptant Amadeus, ou tout récemment Eastwood qui ausculte les Etats Unis d’aujourd’hui à travers la personnalité d’Edgar J.Hoover.
 
S’il reste engoncé dans sa facture classique et un visuel sans grande surprise, Ingrid Jonker n’en demeure pas moins solidement et sobrement réalisé, mais surtout sublimé par l’interprétation vertigineuse de Carice Van Houten, littéralement hantée par son personnage, vampirisant le film de sa seule présence. Un regard, une attitude, une façon d’évoluer dans l’espace avec un naturel saisissant et troublant suffisent pour qu’elle magnétise le spectateur. A mille lieues des performances et des imitations de Di Caprio ou Philippe Seymour Hoffmann, Carice Van Houten ne joue pas Ingrid Jonker. Elle EST cette femme meurtrie, passionnée, douloureuse, comme s’il lui suffisait de trouver un rythme de respiration, de s’accorder aux notes de son héroïne, de se synchroniser pour entrer en totale harmonie avec elle. Comme dans Black Book, comme dans Dorothy ou dans En plein cœur, pas un seul instant Carice Van Houten ne laisse deviner l’actrice, jouant subtilement sur les demi-tons, la nuance, tour à tour fragile, émouvante, agaçante, érotique ou hystérique, jouant sur tous les registres de la complexité individuelle.
 
 
Ingrid Jonker est porté par la force de son bouleversant personnage, la poétesse sud africaine du même nom qui mit fin à ses jours en 1965 à l’âge de 32 ans. Fille d’Abraham Jonker, député du parti national puis président de la commission de censure du parlement sous l’apartheid dans les années 60, Ingrid Jonker ne cessera d’être déchirée entre son opposition aux idées de son père et le désir d’être reconnue et aimée. Psychologiquement instable, Jonker multipliera les dépressions et séjours dans les hôpitaux psychiatriques. Deux éléments traumatiques majeurs précipiteront sa chute : son avortement et sa répudiation publique par son père en plein débat parlementaire. Ingrid Jonker fut la maîtresse d’André Brink (rebaptisé ici Eugène Maritz), mais le films’intéresse plus aux relations qu’elle entretint avec Jack Cope (superbe Liam Cunnigham) comme un indétrônable amour malgré les échecs et les conflits, et une liaison intellectuelle extrêmement forte. C’est en effet grâce à lui que sera publié son premier recueil. On aurait certes aimé en savoir plus sur la manière dont Ingrid Jonker, artiste progressiste, s’intégra aux cercles d’intellectuels contestataires de son pays et plus particulièrement aux Sestigers. Ce groupe d’écrivains de langue afrikaner auquel appartint également Brink constitua en effet un mouvement très novateur, autant sur la recherche formelle que la liberté des thèmes abordés – du sexe crument évoqué à l’apartheid ou l’Eglise vertement attaqués - qui traduisait à merveille les angoisses identitaires des Afrikaners.
 
 
La cinéaste contourne habilement les écueils du biopic, ne fournit pas de dates et d’années, évitant au maximum la sensation de déroulé chronologique, accumulant les sauts dans le temps et les ellipses, tout en imposant une construction fluide. Elle transmet son évidente fascination pour son sujet, n’éludant pas ses défauts et ses fuites, son infantilisme ou son incapacité à élever sa fille, comme autant de signes de sa nature insaisissable, émiettée, dispersée de toutes parts. Ces instants choisis, ces bribes d’existence, viennent traduire un état profond, une sensibilité d’écorchée vive, plutôt que de raconter. Paula van der Oest rend hommage à Ingrid Jonker sans sombrer dans l’oraison funèbre ou le panégyrique et la ramène à nous, vivante, soucieuse de nous faire vivre ses craintes, ses mots, ses douleurs, sa lente dérive ; provoquant ainsi un fort sentiment d’impuissance. Ingrid Jonker exhale la tristesse d’un destin, l’impossible quête du bonheur d’une femme trop indépendante, ballotée entre la force de ses mots, la force de tempérament et la fêlure qui s’agrandit, comme si l’excès de lucidité offrait le raccourci le plus évident vers l’aliénation. Aussi peut-on lire sa vie amoureuse libre et libertine tout à la fois comme l’expression d’une nature incontrôlable et obstinée, et celle de son désir ardent d’insoumise, de conquérir son affranchissement, son droit à écouter ses pulsions, hors de la morale usuelle.
 
Ingrid Jonker, on l’aura compris se distingue par son approche peu biographique. Avec son scénariste Greg Latter, Paula van der Oest privilégie un angle davantage intime qu’historique ou politique. Délaisser l’aspect purement informatif peut frustrer mais s’avère un choix judicieux, préférant nous imprégner d’une âme plutôt que de nous renvoyer vers le passé d’un pays ou d’une vie, les zones d’ombre incitant le spectateur à venir se pencher plus avant dans sa biographie. Seule la reprise finale du discours de Mandela apparaît comme une mauvaise idée, terminant sur une note démonstrative et scolaire soigneusement esquivée auparavant. Le conflit père/fille intéresse beaucoup plus Paula van der Oest que la dimension politique ou contestatrice du personnage, et de fait, cette relation névrotique et dramatique débouche sur les scènes les plus poignantes du film. Il eût été extrêmement facile de céder au manichéisme en chargeant le personnage d’Abraham Jonker qui, raciste, violent, fanatique, ne peut idéologiquement qu’inspirer la répugnance. Pourtant Ingrid Jonker, accorde une place aussi importante à la douleur du père qu’à celle de la fille. L’interprétation de Rutger Hauer – peut-être l’un de ses plus beaux rôles – y est pour beaucoup dans le trouble et l’ambiguïté provoqués.
 
 
La cinéaste préfère « surprendre » Ingrid Jonker dans ses prises de position, plutôt que d’installer un mécanisme de démonstration, s’intéressant plus à la femme qu’au symbole. Elle n’oublie pas les engagements de Jonker, mais comme des éléments parmi d’autres, intégrés à son cheminement intérieur, comme des à-coups dans une vie disloquée. Ingrid protège et cache les intellectuels de couleur, se révolte en voyant les enfants noirs refusés dans des jardins d’enfants réservés aux blancs, se rebiffe quand les policiers demandent ce que ce « nègre » fiche là sans autorisation. Chaque outrage à l’humain devient le sien, la blesse. Son écœurement lorsqu’elle assiste au massacre de Shaperville [1] la conduisit à écrire son poème le plus célèbre « L’enfant abattu par des soldats à Nyanga ». Crier son amour à Cope, son désir d’être libertine ou son ulcération par les injustices du pays participe d’un même mouvement de désarroi et de mal de vivre. L’affrontement extérieur n’est pas dissociable de celui qu’elle livre à l’intérieur d’elle-même. Aussi, le film n’oublie pas de faire chuchoter et résonner les mots de Jonker, des poèmes magnifiques, rongés par la révolte et la douleur, des poèmes de fissure et d’amour [2]. Il est dommage qu’à la différence d’une Jane Campion dont la forme dans Bright Star épousait les vers de Keats, Paula Van der Oest n’ait pas pris le parti d’une folie narrative, d’une fièvre digne de son héroïne. Quelques instants fugaces, un visage sur une fenêtre embuée, une nudité solitaire dans une pièce vide, des mots-blessures frôlés sur les murs laissent parfois entrevoir ce désir de s’échapper, de s’envoler avec ces phrases affamées et enflammées, de se laisser emporter par elles vers une structure plus inédite et moins sage.
 
Ingrid Jonker évoquera d’autres destins d’artistes femmes qui lentement plongèrent dans la folie comme Unica Zurn, jusqu’au point de non-retour. Elle s’accroche à l’existence par ses mots et ses combats, jette ses poings dans le vide jusqu’à la destruction. Elle fuit la raison, rejette un monde auquel elle ne s’adaptera jamais, rejette la vie même. Avançant dans la mer, Ingrid Jonker rejoint les rivages de la poésie, en un lieu où la beauté du cri et le cri de la beauté ne font qu’un.
 
 


[1] Contrairement à ce qui est montré dans le film, Ingrid Jonker n’a en réalité pas assisté à cette scène. André Brink raconte que, bouleversée à l'annonce de cet enfant tué dans les bras de sa mère, elle courut voir le corps au commissariat, puis libéra révolte et desespoir dans cet élan créatif.
 
[2] Le film remplit pleinement sa mission de donner envie de découvrir l’œuvre d’Ingrid Jonker. Bonne nouvelle : le 1er mars 2012, sort pour la première fois en France une traduction de ses poèmes d’Ingrid Jonker, sous le titre « L’enfant n’est pas mort » aux éditions « Le thé des écrivains ».


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Commentaires
De : Lolo

Le film m'a laissé une impression mitigée mais m'a très certainement donné envie d'en savoir plus. Un portrait très enrichissant.
Petite remarque : Bright Star suit la vie et l'oeuvre de Keats, non Yeats.

De : Olivier R.

Merci, Lolo, il suffit d'un K ou d'un Y pour changer l'âme des poètes, leur pays et leur siècle ... Au temps pour moi, c'est corrigé.

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