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Paul Verhoeven - "La Chair et le sang" (dvd / blu ray)

Sorties DVD
Posté par Gee Wee et Olivier le 2012-09-02



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La chair et le sang sort pour la première fois en blu ray dans une édition restaurée accompagnée de jolis suppléments dont un entretien inédit avec le cinéaste hollandais, et la participation de Jean-François Rauger s'exprimant sur le parallélisme entre la transition Moyen-Age/ Renaissance à laquelle se situe le film, et celle du cinéaste quittant les Pays-Bas pour les Etats-Unis. Culturopoing est partenaire de cet événement. L'occasion pour nous de revenir sur ce chef d'oeuvre. 


Quittant un climat défavorable aux Pays-Bas suite aux chocs de Spetters ou du Quatrième homme, Verhoeven arrive aux USA en 1985 sans avoir mis sa hargne et son esprit subversif au placard. Bien au contraire.
Avec La Chair et le Sang, film épique aux accents moyenâgeux, Verhoeven se tient bien loin du film de cape et d'épées aux princesses immaculées et aux méchants noirs de charbon ou encore de la quête épique pure dont le paroxysme serait Conan (sorti 3 ans avant). Non, et c'est en jouant la carte du film historique à fond que Verhoeven traverse les codes des genres et livre un film autrement plus brutal que ce qu'un titre comme La Chair et le Sang aurait même pu annoncer au premier degré.
 
 
 
La Chair et le Sang est totalement symptomatique de cet art ironique du mirage cher à Verhoeven. Il joue avec le spectateur en s'emparant d'un genre - ici le film d'aventures médiévales - avec un héros, une promise, un méchant, et le pervertise, le désamorce, le débarrasse de tous ses atours manichéens et archétypiques par le biais de la vérité historique et de son regard cruel de créateur, tout en continuant à respecter à la lettre le sens de la péripétie, du coup de théâtre, jusqu'à un happy end qui n'en est pas un. Dans une position instable, le spectateur ne parvient plus à définir où se trouve le héros ni s'il doit se satisfaire de la victoire du bien ou de l'immoralité.
Ce sens du trompe l'œil, Verhoeven le peaufine au fil des oeuvres : ce sera Showgirls avec son ascension d'une stripteaseuse prétexte à la peinture au vitriol de l'Amérique (probablement le film le plus cruellement anti-américain du cinéaste) tout en adoptant l'esthétique affreusement kitsch des revues et en mettant en scène les chorégraphies avec un sérieux aussi imperturbable que s'il avait réalisé Fame.
Ce sera Starship troopers, avec ses Ken et Barbie en guise de protagonistes, mimant le film militariste (s'inspirant de Leni riefenstahl) pour mieux démonter le bellicisme d'un pays. Beaucoup n'y ont vu que du feu prenant à la lettre ce que le cinéaste leur montrait (on put lire des énormités taxant Showgirls de navet kitsch" ou Starship Stroopers de film fasciste).

 
 

Gare à l'approche au premier degré pour le cinéma de Verhoeven, il faut savoir lire entre les lignes. Black Book est peut-être le film le plus proche de La Chair et le Sang dans sa jonction entre subversion et fiction, lorsqu'il mêle la violente remise en cause de la résistance hollandaise pendant la guerre aux péripéties les plus romanesques et rocambolesques de son héroïne. Tandis que la réalité rêvée s'effrite, découvrant un tout autre regard, tandis que les héros voient leurs certitudes - et souvent leurs espoirs sur l'homme, le monde - s'écrouler, le spectateur, lui aussi voit sa vision métamorphosée, transfigurée. Tout le génie du hollandais violent est là, génie de la déstabilisation et des sensations contradictoires, qui en fait peut-être l'un des derniers grands héritiers de Brueghel, la métaphore percée ou le détail caché délivrant la clé du secret.
 
La brutalité de La Chair et le Sang ne provient pas directement de ses images, elles en sont le témoin ; elles s'impriment sur la pellicule parce que c'est ce qu'il se passe. La véritable brutalité du film se situe dans les ruptures entre deux mondes distincts qu'il met en scène. Passage de Verhoeven des Pays-Bas aux Etats-Unis, passage du Moyen-âge à la Renaissance (le film se déroule en 1502), passage du monde merveilleux des princesses à celui violent de la fange pour Agnès. Les passages se font dans le sang, la lutte est rude et permanente. Pétri de ce mouvement forcé, écrasant, inéluctable qui confronte/affronte les opposés - et en l'absence de tout jugement moral (le temps est seul juge) - La Chair et le Sang est un film lumineux, dont les personnages défendent chacun leur monde avec force hargne.
Si tout cela ne s'applique que d'une façon lointaine à Paul Verhoeven lui-même, il faut tout de même voir que La Chair et le Sang (qui met en scène le passage entre deux époques) inscrit ce passage de ses premières oeuvres hollandaises à celles produites dans d'autres conditions aux USA. Gros budgets, violence explicite ; la subversion reste.
 
La Chair et le Sang raconte l'histoire d'une bande de mercenaires trahis par le seigneur qui les a employés. Promis aux trésors d'une ville, ils devront se contenter d'exil et d'embuscades. C'est en s'emparant des voitures d'un convoi qu'ils ramènent à leur camp Agnès, la promise de Steven, le fils savant du seigneur traître. Martin, désigné chef de la bande par la trouvaille fortuite d'une statue de St Martin, fait Agnès sienne au terme d'une scène de viol dont l'ambiguïté d'Agnès le dispute à la crudité de Martin. Alors que quelques heures auparavant, la jeune demoiselle s'inquiétait de la bagatelle auprès de sa servante et scellait son amour pour Steven en croquant une racine de Mandragore, la voici satisfaisant son inconnu kidnappeur. La lutte est scellée. Autour de la jeune promise plongée brutalement dans le monde réel, Steven et Martin s'affronteront désormais jusqu'à la mort. Le savant face au guerrier. Au-delà de la femme, c'est le monde qui se transforme, qui saigne comme pour changer de chair.
 
Les deux hommes s'opposent par leurs armes, leur mentalité, par le monde auquel ils appartiennent. L'un pourrait être bon, l'autre mauvais, respectivement Steven et Martin, mais le film dépasse ce manichéisme quand leur lutte, aussi violence soit-elle, semble néanmoins saine.
Chacun, si peu conscient de la nature de ce qu'il accomplit, concentré qu'il est à l'accomplir, engage plus que sa seule personne. Les deux hommes se respectent et s'admirent. C'est à celui qui saura vaincre avec ses armes propres.
Martin est un guerrier, brusque, puissant, il mène la bande de mercenaires en se servant habilement des superstitions et croyances religieuses qui règnent encore dans leur esprit. La statue de Saint Martin est un guide qu'il suit allègrement sans jamais perdre de vue la possibilité d'un royaume partagé avec Agnès.
Steven quant à lui est un homme de science, à l'affut des dernières techniques, développant de nouvelles armes. Il fait évoluer l'art de la guerre en même temps que la façon de traiter la peste et préfigure des temps plus rationnels durant lesquels il n'aurait lui-même peut-être pas cru à l'amour absolu d'Agnès promis par la mandragore.

 
 
De ces luttes/mutations, la Renaissance sort vainqueur tout autant qu'Agnès sort transfigurée. La princesse immaculée du Moyen-âge d'Epinal prend un coup de modernité et de maturité. Son personnage, magnifiquement interprété par Jennifer Jason Lee, joue constamment sur l'ambiguïté de ses intentions, sait séduire Martin autant que dévouer un amour immuable à Steven. Elle cristallise ainsi les oppositions et les affrontements entre les deux hommes et les deux époques, reste définitivement le personnage central du film ; qui, telle une muse vient jusqu'éclairer les questionnements qui traversent Paul Verhoeven à son arrivée aux USA. La chair change mais le sang coule, toujours le même.

DVD et Blu Ray sortis chez Opening


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