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Patrice Chéreau - "Persécution"

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Posté par Florence Sacchettini le 2009-12-17



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Daniel (Romain Duris) est un homme qui dit non. Il travaille sur des chantiers et squatte les appartements qu’il rénove - de fait, sa vie est un perpétuel chantier. Il n’est installé ni dans son travail, ni dans ses amours, ni dans ses amitiés, et encore moins dans la vie sociale : il n’est jamais à la place qu’il faut, il est toujours trop loin, ou trop proche. Daniel est chiant, énervant, agaçant : il dit les secrets qui ne doivent pas être dits. Il ne s’assoit jamais. Il observe les gens. Il visite des vieux très vieux (en voilà une idée farfelue ! Des gens si proches de la mort, on n’a pas idée !!!). Dans notre société si policée, si polie, dépolie, dans notre société du lisse (la photographie du film rend justice à nos aspérités, contre Photoshop) où la censure des émotions et des affects est permanente, où (se) regarder est un attentat à la pudeur, un affront aux bonnes mœurs (cf. la scène d’ouverture), Daniel est un ovni, un extraterrestre, un garçon antipathique, à l’opposé de toute séduction, bref un personnage comme on n’en fait plus, et comme il semblerait qu’il soit interdit d’en faire.

Romain Duris
Romain Duris

Pourtant, par delà l’agacement et l’irritation qu’il suscite (sa barbe qui pique traverse presque l’écran), que nous dit cet homme révolté ? Il nous dit le refus et la colère, il nous dit que ce que nous croyons naturel, normal, donné – soit le couple, l’amour, le bonheur - ne l’est pas à tous, ne l’est pas tout court. N’est-ce pas une vérité ? Si nous ouvrons les yeux, ne voyons-nous qu’harmonie, délicatesse et empathie dans notre société ? Nos rapports avec les autres ne sont-ils que douceur, respect et compassion ? Derrière les apparences de la vie en société, les apparences de la fluidité, les apparences de l’évidence, n’y a-t-il pas une grande violence (dans la rue parisienne par exemple, lieu de la violence routière), que certains êtres ne peuvent supporter, pour des raisons que le film expose avec malheureusement un peu trop de démonstration dans sa dernière partie ? Sont-ils fautifs d’être ce qu’ils sont ? Certes non, ou en tout cas pas complètement, ce serait trop simple. Sont-ils rejetés ? Oui, plutôt deux fois qu’une, et à raison parfois, car ils sont sacrément emmerdants. Ce sont des empêcheurs de tourner en rond, qui dérangent, mais qui n’en sont pas moins au cœur d’une vérité, la leur d’abord, mais aussi, à notre corps défendant, la nôtre.

Cet ange noir, ce "non" incarné dans un homme encore en devenir, Chéreau le met en face d’un persécuteur, un persécuteur de l’amour, un "forcené de la love", autant dire un fou. Car comme le refus, l’offrande absolue suscite la méfiance et le rejet. L’amour absolu est toujours une persécution. Daniel rejette donc son persécuteur avec force, mais celui-ci (est-il réel, n’est-il qu’une figure ?) continue pourtant à clamer qu’il l’aime absolument. Se produit alors ce qui se produit toujours face à une parole folle mais vraie : une rupture. Daniel se confie, et se sépare de Sonia. Confronté à l’absolu de l’amour qu’il ne peut donner, il mesure le gouffre en lui. Son persécuteur peut triompher : il a aimé Daniel, il l’a changé. Il peut repartir.

Charlotte Gainsbourg
Charlotte Gainsbourg

Voilà ce que Chéreau montre avec ce personnage incroyable de radicalité, incarné par un Romain Duris impressionnant, d’autant plus impressionnant que le rôle était on ne peut plus casse gueule, et qu’il occupe l’écran de bout en bout, mettant d’ailleurs à distance ses collègues, Anglade, mais surtout Charlotte Gainsbourg (sur la suggestion du metteur en scène ?). Romain Duris, sobre autant qu’il est possible dans la peau de Daniel, réussit à donner à celui-ci la dose suffisante de tenue, d’énergie, et de violence pour qu’il s’incarne, tout en assumant le sale caractère de son personnage. Chéreau ne le lâche jamais, suit tous ces mouvements, dans des plans serrés et  étouffants, qu’on peut trouver trop agités et insistants, mais qui impriment la pellicule de manière terriblement vivante, mettant incroyablement en valeur les corps – habillés et nus - et leurs mouvements. A quelques reprises seulement, la caméra de Chéreau se pose. Dans une très belle scène esthétisée de sexe (chez Chéreau, le nu fait apparaître la mise en scène du beau), pour filmer les vieux (nul besoin de s’agiter quand la mort est proche), pour capter les mots de la confession faite au persécuteur devenu analyste d’un soir, et enfin pour filmer la mort qui surgit, inattendue. Ce que l’on ne veut pas voir, ce que l’on ne veut pas dire, que Daniel met à nu chez les autres et rejette pour lui même, voilà ce qui apaise, enfin !, la camera.

Jean-Hugues Anglade
Jean-Hugues Anglade

Chéreau conclut son film avec Anthony and the Johnsons, rompant avec une bande son électrique et abrupte qui collait parfaitement aux images. C’est (au moins ?) la deuxième fois cette année que des cinéastes français utilisent ce chanteur pour clore leur film. On peut voir dans l’utilisation de ce chant singulier, déchirant et lancinant, le symptôme d’un cinéma français énervant et narcissique. On peut aussi y voir la marque de reconnaissance de deux presque grands films, films très abstraits, films de la narration parlée, qui mettent au centre de leur dispositif la persécution (le personnage de Chiara Mastroianni, en bon personnage féminin, ajoutait la culpabilité au rejet dont elle faisait l’objet et qu’elle provoquait tout à la fois dans Non ma fille tu n'iras pas danser) d’un homme/ou d’une femme qui refusent le jeu social tout en se fuyant.
Ces films dérangeants, dans la forme (surtout le Chéreau), comme sur le fond (surtout l’Honoré, très cruel pour son personnage, alors que Chéreau offre une porte de sortie à Daniel), ces films énervants, parfois trop lents (au début pour Honoré, à la fin pour Chéreau), à l’opposé du cinéma dit de genre, en constituent pourtant un. Ils provoquent le malaise, ne suscitent pas l’adhésion immédiate, encore moins l’enthousiasme spontané, ils sont à mille lieux du plaisir de l’entertainement, et pourtant ils demeurent longtemps dans votre tête, et leurs images, dérangeantes, s’accrochent mystérieusement en vous. Serait-ce parce qu’il arrive que le persécuté (le spectateur) aime vraiment son persécuteur (le cinéaste) et inversement ?






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Commentaires
De : Marion

Concernant l'utilisation d'Anthony and the johnsons je pense que l'analyse est un peu trop franco française quand on voit qu'une grande part des drames américains et autres cette année ont repris l'une ou l'autre des chansons du monsieur. Une petite faiblesse à mon sens pour ce très grand film qui a cédé avec ce titre à une facilité à laquelle Chéreau ne nous a pas habitué. En même temps la facilité n'étant pas ici synonyme de faute de goût, on lui pardonnera... en tout cas moi oui.

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