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Pascal Boucher - "Bernard, ni Dieu ni Chaussettes"
Sorties salles
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![]() Bernard, ni Dieu ni Chaussettes de Pascal Boucher n'est ni un énième documentaire sur une paysannerie éteinte, un monde révolu dont on voudrait à tout prix conserver la trace, ni un ersatz des Profils paysans de Depardon. Il s'agit ici d'un film singulier qui nous montre la vie et le quotidien de Bernard Gainier, paysan beauceron à la retraite mais également paysan anarchiste et surtout un des derniers « diseux » donnant encore à entendre la poésie de Gaston Couté.
Poète libertaire et chansonnier mort à 31 ans au début du 20ème siècle, Gaston Couté, en digne héritier de François Villon, décrit la misère et la dureté de la vie des gens de la terre. Né à Beaugency, à côté de Meung sur Loire où vit Bernard Gainier, en Beauce, il commença très tôt à composer en patois et connut son heure de gloire dans les cabarets parisiens, tout en poursuivant parallèlement une activité de journaliste dans les journaux anarchistes La barricade et surtout La guerre sociale. Bernard se sent compagnon de révolte du poète anarchiste qu’était Couté ; sur les murs de sa maison délabrée sont punaisés pour toute décoration des slogans syndicaux. Paysan à la conscience politique très à gauche, réfractaire à toute forme d'ordre et de pouvoir, antimilitariste et anticlérical, il explique que la naissance de ses convictions anarchistes date de la guerre d'Algérie par le biais d'un camarade d'infortune. Il n'est pas un « bouseux » mais s'inscrit en héritier des « peineux », de cette condition paysanne pauvre et laborieuse qui a usé son corps à travailler la terre. Réfractaire au bourgeois, au rupain « qu'est comme du chien dent, ça r'pousse tout l'temps », au propre sur lui, au beau parleur méprisant les petites gens pour leur saleté et parce que ce sont des « peignes-culs ». Il a Gaston Couté chevillé au corps, comme un frère, il en est le porte-parole qui continue à dire cette poésie écrite en patois, sa « langue maternelle ». Il est connu et reconnu pour cela, il se produit sur scène avec un groupe, Le Ptit crème, il vient même de sortir un CD. Les répétitions se font dans la grange mais également dans ce qu'il appelle son bureau, c'est à dire la cave, où il sert le vin qu'il produit lui-même sur quelques arpents de vigne. Il sillonne aussi les écoles du coin pour parler de Gaston Couté, sans langue de bois. On savoure d'ailleurs la scène où en visite dans un collège il explique aux collégiens présents que les lois sur l'instruction publique ont servi avant tout à préparer des milliers d'écoliers pour la guerre de 14-18 ! Drôle de rencontre. ![]() Drôle de rencontre également dans cette scène surréaliste d’inauguration de la salle Gaston Couté du Musée de Meung sur Loire avec toute l'arrière garde politique (de droite d'ailleurs) : Maire d'Orléans également député, président du Conseil Général sénateur du Loiret. Ils ont le sourire qui dit qu'ils ne savent pas quoi faire d'autre après avoir entendu Bernard dire le poème « L'inauguration », relatant une conversation sur le coût et la démesure d'une inauguration face à la pauvreté d'un paysan. Ils sont bien polis, ils ont applaudi, ils ont dû s'apostropher les uns les autres en disant « quel poète ! quel personnage truculent, et le patois quelle langue ! Comme c'est pittoresque ! ». Ils font la même tête que les politiques qui vont au salon de l'agriculture et sourient à la caméra, sourire un peu crispé, un peu gêné, le sourire de celui qui ne fait pas partie de ce monde et qui ne semble même pas réussir à en avoir une représentation réaliste, pertinente, consciente. Cette conscience de ce que peut être la misère, la peine au travail, la rudesse de la terre et le chant de cette misère. Le documentaire donne à voir ces rencontres, cette vie là, loin de nous, encrée dans la ruralité et bien au delà, dans la terre, le labeur, le rude, le pas beau, pas confortable, rugueux. Tout cela n'est pas dénué de poésie et de lyrisme, la poésie de Couté en témoigne. Celles-ci sont mises en valeur également par la façon dont Pascal Boucher filme la Beauce, comme un paysage flamand, hiératique, immobile mais saisissant de beauté et de construction graphique. La part belle est également faite au son, surtout à celui du vent que l'on entend bien distinctement, ce vent dont il est également question dans les tout premiers plans grâce aux éoliennes et au moulin. La poésie des éléments; la terre, le vent résonnent ici et font de ce documentaire également une oeuvre esthétique. Le réalisateur a tourné seul avec Bernard, il l'a approché pendant deux ans avec quelques interruptions. Ce rythme de tournage très lent est en harmonie avec son sujet, avec le rapport à la temporalité de Bernard qui vit au rythme de la nature, des saisons, le film est structuré autour de celles-ci. Il prend d'ailleurs fin avec l'hiver, on voit Bernard dans sa vigne à l'aube, tel un spectre dans la brume hivernale qui disparait sous nos yeux.
![]() Pour en savoir plus sur le film : www.lesmutins.org/bernardnidieunichaussettes/
Pour commander le CD : www.ptitcreme.fr/bernard2.html
Pour (re)découvrir Gaston Couté : http://gastoncoute.free.fr/
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