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Olivier Assayas - "Carlos" (avant-première)

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Posté par Cyril Cossardeaux le 2010-07-05



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Commençons cette critique par ce qu'elle ne pourra pas être et sera donc pas. Je ne me livrerai pas à une analyse comparée des versions télé (5h30) et cinéma (2h45) de Carlos, faute d'avoir pu voir la première en entier. Le 1er épisode, jusqu'au matin de la prise d'otages de la conférence de l'OPEP à Vienne en décembre 1975, donnait pourtant vraiment envie de voir la suite et on peut ici s'autoriser une petite digression pour déplorer que Canal + ne propose pas à ses abonnés un vrai service exhaustif de consommation à la demande aussi simple et pratique que celui d'Orange Cinéma Séries. Fin de la parenthèse.

Avoir vu ce 1er épisode permet néanmoins de comprendre le choix opéré par Olivier Assayas pour le cinéma : celui des coupes radicales dans le récit, ayant pour conséquence de priver le spectateur de scènes qui, sans être vraiment clés pour la suite du récit (qui reste clair et cohérent au moins pendant les 3/4 du film), s'avèrent très étonnantes, tout en mettant l'accent sur quelques aspects fondamentaux du terrorisme révolutionnaire du début des années 70 : son internationalisme parfois un peu improbable (la prise d'otages de l'ambassade de France à La Haye par des gauchistes japonais, auxquels Carlos prêta son concours) et son côté bricolé limite Pieds nickelés (ahurissante scène d'attaque à la roquette d'un avion de ligne El Al sur la jetée d'Orly, en plein milieu des badauds !).
Sur ce dernier point et même sans cette scène particulièrement spectaculaire et éloquente, le film constitue néanmoins un étonnant témoignage d'une autre époque, celle d'avant le tout-sécuritaire, où détourner un avion ne semblait pas beaucoup plus difficile que prendre le métro. Même les plus aguerris des terroristes guerilleros semblaient faire avec les moyens du bord (et un armement souvent inapproprié) mais que dire des forces de l'ordre, totalement à la rue ?
On ne peut pas s'empêcher de penser que, au-delà du regard que l'on peut porter sur leurs causes et leurs combats, Carlos et ses semblables ont grandement contribué à plonger nos sociétés dans un état chaque jour un peu plus policier...

Edgar Ramírez dans "Carlos"
Edgar Ramírez

Même amputé de quelques scènes fortes, le début du film est extrêmement réussi. Si leur association pouvait paraître étrange, Assayas a su tirer le meilleur profit de l'apport de Dan Franck comme co-scénariste, qui apporte le côté "feuilletoniste" donnant beaucoup de rythme à l'évocation des deux ou trois premières années du futur ennemi public. Après cette entrée en matière assez trépidante, Carlos s'attarde longuement sur ce qui restera certainement comme le plus haut fait d'armes du terroriste vénézuélien, la prise d'otages de l'OPEP, commanditée par le FPLP, organisation rivale et beaucoup plus radicale que l'OLP (le véritable objectif de l'opération étant l'assassinat pur et simple des ministres saoudien et iranien du pétrole).
Ce fut à la fois son opération la plus médiatique, son plus grand succès et son plus gros échec (capitulation en ras aéroport algérois mais quand même avec 20 millions de dollars de rançon obtenus à la clé), mais surtout l'événement qui amena Carlos à plus de pragmatisme (et de cynisme) en même temps qu'il marqua sa disgrâce aux yeux du FPLP et sa future errance pendant les vingt années qui suivirent.

La troisème partie, puisque le film reprend finalement le découpage général de la "série", est la moins convaincante, celle où les probables ellipses dictées par la compression du récit sont les plus gênantes. Assayas y fait quasiment l'impasse sur les scènes d'action, ce qui a pour conséquence de faire de Carlos un gros type désœuvré, balotté de pays en pays au gré de la perte de ses soutiens politiques (auxquels la chute du Bloc de l'Est finit par mettre un terme fatal), sans prise réelle sur son environnement, semblant au final assez inoffensif. Certes, la France l'a finalement "enlevé" au Soudan (avec, il faut le reconnaître, moins de panache qu'il n'en mit souvent lui-même dans ses exactions), jugé et condamné (à perpétuité) pour le meurtre de deux policiers de la DST (et du responsable du FPLP en France) à Paris, en juin 1975 (magnifique séquence, toute en "tension relâchée"). Mais il est clair que Carlos était l'"homme à abattre" au moins autant pour les attentats commis en France au début des années 80 (dont il fut le cerveau quand il n'y participa pas physiquement) que pour ce triple meurtre. La version cinéma n'y fait aucune référence, ce qui rend la fin du film un peu confuse et incomplète (notamment sur le rôle des gauchistes allemands pilotés par l'ex-gouvernement est-allemand).

Ahmad Kaabour dans "Carlos"
Ahmad Kaabour

Un peu comme si la performance (vraiment exceptionnelle) d'Edgar Ramírez dans le rôle-titre, et particulièrement ses spectaculaires transformations physiques, finissaient par prendre le pas sur le récit et la peinture des personnages du film. Sans doute aussi celui-ci souffre-t-il alors de la disparition d'un deuxième personnage aussi fort que celui de Carlos, celui de Wadie Haddad, le charismatique leader du FPLP, dont Ahmad Kaabour offre une interprétation saisissante.
C'est l'inévitable côté Mesrine de Carlos. Ça n'est pas un reproche, d'ailleurs, les deux films de Richet et d'Assayas partageant nombre de points communs, notamment celui d'avoir su donner une vraie complexité à leurs "héros" respectifs, dont ils laissent les spectateurs juges de leurs idéaux comme de leurs actes (même si on sent plus de distance chez Assayas que chez Richet par rapport à son sujet, même si Carlos ne manque pas de séduction).

Même si j'aime beaucoup Clean, très réussi et émouvant, je ne pouvais m'empêcher de penser devant Carlos que, enfin, Olivier Assayas avait trouvé un sujet plus en accord avec le cinéma qu'il aime et a toujours défendu (avec talent et un certain courage quand, au début des années 80, les Cahiers du Cinéma conservaient un vieux fond de méfiance marxiste-léniniste pour le cinéma de genre américain ou ne connaissaient encore rien au cinéma made in Hong-Kong, dont Assayas fut l'un des premiers grands prosélytes en France). Sans jamais tomber dans le piège de la pyrotechnie ou de l'épate facile, on sent Assayas plus à l'aise pour filmer certaines d'action que pour évoquer, au hasard, les affres bourgeoises provinciales des Destinées sentimentales...
Sans compter que, du coup, sa passion du rock (et du meilleur : The Lightning Seeds, The Feelies, New Order...) se marie comme jamais à sa mise en scène plus nerveuse.
Puisque, en voyageant de pays en pays pour un tournage épique (un tour de force en soi que ce film ait pu être mené à bien), Assayas a dû plusieurs fois changer de fuseau horaire, puisse-t-il maintenant ne plus revenir à l'heure d'été...






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Commentaires
De : Boebis

Quelle phrase de conclusion!

J'irais bien voir le film, mais c'est assez frustrant de ne pas pouvoir voir la version longue. De plus, Assayas a un truc très bizarre dans son rapport à la série télé. Quand j'ai vu qu'il faisait une série, comme beaucoup, je me suis dit, enfin un réalisateur Français qui comprend que les séries peuvent être ambitieuses et de qualité. Enfin beaucoup doivent se le dire, mais peu ont la célébrité suffisante pour être suivis par les chaines de télé. Mais en fait pas du tout, il voulait juste faire un film de cinéma avec l'argent de la télé. (d'ailleurs tous les films de ciné sont financés en partie par les chaînes en France donc ça n'a rien de novateur). Franchement, j'ai été choqué de voir son mépris pour la télé... assez lamentable et qui n'a visiblement pas compris ce qu'il s'était passé depuis 10 ans en matière de série.

Et de même, la sélection à Cannes qui est complètement idiote car ça n'a pas de sens de mettre une série à côté d'autres films, et cela non pas parce qu'une série est en soit moins noble que le cinéma, comme le cinéma n'est pas moins noble que le théâtre. C'est pas ça le problème. Ou bien il faut faire entrer toutes les séries (de qualité) à cannes, pourquoi pas mais, c'est une autre question. Mais bon c'était de toute façon parait il une manière pour le festival de remercier Canal + qui arrose généreusement le festival...

Que de chose à dire sur un film que je n'ai pas vu...^^ Enfin j'irai sûrement le voir, même si Clean et Demon Lover m'avaient pour un temps vacciné contre Assayas.

De : Cyril C.

Difficile de parler de "série" (d'où mon usage des guillemets dans la critique) à propos de la version de "Carlos" diffusée sur Canal +. Je pense, en tout cas, qu'Assayas ne la perçoit pas comme ça et il est difficile de lui donner tort. C'est une version plus longue du film, comme (toutes proportions gardées et sur des sujets fort différents) l'un de ses maîtres, Bergman, avait pu le faire pour "Scènes de la vie conjugale" ou "Fanny et Alexandre".
En tout cas, ça ne peut pas du tout être considérée comme une série, avec saisons qui se succèdent, personnages qui disparaissent/apparaissent, cliffhangers à chaque épisode, au sens où on l'entend pour des "Lost", "24 heures" ou "Desperate Housewives".

Que, comme beaucoup d'autres "auteurs" de cinéma, il continue à avoir un discours condescendant par rapport aux séries télé, c'est un autre sujet. Effectivement difficile à comprendre quand on observe ce qui se passe (parfois, pas toujours non plus) à la télé (américaine, mais pas seulement) depuis une vingtaine d'années.
Mais je pense qu'Assayas fait partie de ces cinéastes/critiques/cinéphiles qui entretiennent un rapport assez "fétichiste" avec le cinéma et continuent à le mettre sur un piédestal (même s'il avait aussi travaillé pour Arte - "L'Eau froide" - à ses débuts de réalisateur). Mais je peux me tromper ;-)

De : Ishmael

J'avais lu dans une interview à l'époque de Cannes qu'il considérait que le "film" était entre le cinéma et la télé, quelque chose d'autre au milieu, mais pas vraiment l'un où l'autre...

De : Ishmael

Ce qui est amusant c'est que l'affiche de la version télé essaye de se la jouer blockbuster US... Alors que l'affiche cinéma est d'une platitude sans nom, comme quoi il n'y a plus de repère en ce bas monde :D

De : Cyril C.

Pas faux ;-)

De : Boebis

Il a dit par exemple "Jamais ca ne m’a traversé l’esprit de faire de la télé."...http://blog.slate.fr/projection-publique/2010/04/22/carlos-assayas/

Donc soit, c'est un film en 3 parties, pas une série. Après c'est un film dont on a pu voir la version complète qu'à la télé... s'il y a bien une différence entre un film et une série, ce n'est pas le cliffhangeur, ou que les personnages apparaissent et disparaissent, ni même la durée, c'est juste le média et la diffusion. Donc par exemple que logiquement c'est l'importance de l'image qui est moindre pour la télé, et où inversement les dialogues priment.

Tout ça pour dire que faire un film de cinéma fait pour être vu sur grand écran mais diffusé sur grand écran dans une version rabotée, je trouve pas que ça soit une super idée :-)


De : Boebis

Mais le truc qui m'a énervé c'est vraiment le fait qu'Assayas a eu la liberté artistique et les moyens financiers pour faire de la télé audacieuse et ambitieuse, grace à Canal qui a fait de Carlos sa vitrine et a mis plus d'argent que de n'importe quelle série française, et qu'au lieu d'en profiter pour faire de la télé autrement, comme les scénaristes et les réalisateurs de télé rêveraient d'en faire, il a fait bêtement un film pour le ciné.

De : Cyril C.

Arguments intéressants, cher Boebis, mais que je me permets de ne pas trop partager ;-)
Je ne suis pas d'accord sur l'idée que ce distingue une série d'un film, c'est le support (ou le média). Encore moins sur l'idée que ce serait la prédominance des dialogues qui en constituerait la principale différence esthétique. Je ne pense pas qu'on puisse dire que le cinéma de Guitry, de Rohmer ou "La Maman et la putain" d'Eustache aient une esthétique de série (rien de péjoratif d'ailleurs !), et pourtant, qu'est-ce qu'on y parle :-)
A l'inverse, une immense série comme "Twin Peaks" ne se distinguait pas particulièrement par la la prééminence de ses dialogues, qui y étaient moins importants que l'atmosphère et les personnages.

Donc, je me répète, la version télé de "Carlos", pour moi, n'est pas une série mais un film (ou téléfilm, peu importe, à vrai dire), découpé en trois parties.

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