Commençons cette critique par ce qu'elle ne pourra pas être et sera donc pas. Je ne me livrerai pas à une analyse comparée des versions télé (5h30) et cinéma (2h45) de
Carlos, faute d'avoir pu voir la première en entier. Le 1er épisode, jusqu'au matin de la prise d'otages de la conférence de l'OPEP à Vienne en décembre 1975, donnait pourtant vraiment envie de voir la suite et on peut ici s'autoriser une petite digression pour déplorer que Canal + ne propose pas à ses abonnés un vrai service exhaustif de consommation à la demande aussi simple et pratique que celui d'Orange Cinéma Séries. Fin de la parenthèse.
Avoir vu ce 1er épisode permet néanmoins de comprendre le choix opéré par Olivier Assayas pour le cinéma : celui des coupes radicales dans le récit, ayant pour conséquence de priver le spectateur de scènes qui, sans être vraiment clés pour la suite du récit (qui reste clair et cohérent au moins pendant les 3/4 du film), s'avèrent très étonnantes, tout en mettant l'accent sur quelques aspects fondamentaux du terrorisme révolutionnaire du début des années 70 : son internationalisme parfois un peu improbable (la prise d'otages de l'ambassade de France à La Haye par des gauchistes japonais, auxquels Carlos prêta son concours) et son côté bricolé limite Pieds nickelés (ahurissante scène d'attaque à la roquette d'un avion de ligne El Al sur la jetée d'Orly, en plein milieu des badauds !).
Sur ce dernier point et même sans cette scène particulièrement spectaculaire et éloquente, le film constitue néanmoins un étonnant témoignage d'une autre époque, celle d'avant le tout-sécuritaire, où détourner un avion ne semblait pas beaucoup plus difficile que prendre le métro. Même les plus aguerris des terroristes guerilleros semblaient faire avec les moyens du bord (et un armement souvent inapproprié) mais que dire des forces de l'ordre, totalement à la rue ?
On ne peut pas s'empêcher de penser que, au-delà du regard que l'on peut porter sur leurs causes et leurs combats, Carlos et ses semblables ont grandement contribué à plonger nos sociétés dans un état chaque jour un peu plus policier...
Même amputé de quelques scènes fortes, le début du film est extrêmement réussi. Si leur association pouvait paraître étrange, Assayas a su tirer le meilleur profit de l'apport de Dan Franck comme co-scénariste, qui apporte le côté "feuilletoniste" donnant beaucoup de rythme à l'évocation des deux ou trois premières années du futur ennemi public. Après cette entrée en matière assez trépidante,
Carlos s'attarde longuement sur ce qui restera certainement comme le plus haut fait d'armes du terroriste vénézuélien, la prise d'otages de l'OPEP, commanditée par le FPLP, organisation rivale et beaucoup plus radicale que l'OLP (le véritable objectif de l'opération étant l'assassinat pur et simple des ministres saoudien et iranien du pétrole).
Ce fut à la fois son opération la plus médiatique, son plus grand succès et son plus gros échec (capitulation en ras aéroport algérois mais quand même avec 20 millions de dollars de rançon obtenus à la clé), mais surtout l'événement qui amena Carlos à plus de pragmatisme (et de cynisme) en même temps qu'il marqua sa disgrâce aux yeux du FPLP et sa future errance pendant les vingt années qui suivirent.
La troisème partie, puisque le film reprend finalement le découpage général de la "série", est la moins convaincante, celle où les probables ellipses dictées par la compression du récit sont les plus gênantes. Assayas y fait quasiment l'impasse sur les scènes d'action, ce qui a pour conséquence de faire de Carlos un gros type désœuvré, balotté de pays en pays au gré de la perte de ses soutiens politiques (auxquels la chute du Bloc de l'Est finit par mettre un terme fatal), sans prise réelle sur son environnement, semblant au final assez inoffensif. Certes, la France l'a finalement "enlevé" au Soudan (avec, il faut le reconnaître, moins de panache qu'il n'en mit souvent lui-même dans ses exactions), jugé et condamné (à perpétuité) pour le meurtre de deux policiers de la DST (et du responsable du FPLP en France) à Paris, en juin 1975 (magnifique séquence, toute en "tension relâchée"). Mais il est clair que Carlos était l'"homme à abattre" au moins autant pour les attentats commis en France au début des années 80 (dont il fut le cerveau quand il n'y participa pas physiquement) que pour ce triple meurtre. La version cinéma n'y fait aucune référence, ce qui rend la fin du film un peu confuse et incomplète (notamment sur le rôle des gauchistes allemands pilotés par l'ex-gouvernement est-allemand).

Un peu comme si la performance (vraiment exceptionnelle) d'Edgar Ramírez dans le rôle-titre, et particulièrement ses spectaculaires transformations physiques, finissaient par prendre le pas sur le récit et la peinture des personnages du film. Sans doute aussi celui-ci souffre-t-il alors de la disparition d'un deuxième personnage aussi fort que celui de Carlos, celui de Wadie Haddad, le charismatique leader du FPLP, dont Ahmad Kaabour offre une interprétation saisissante.
C'est l'inévitable côté
Mesrine de
Carlos. Ça n'est pas un reproche, d'ailleurs, les deux films de Richet et d'Assayas partageant nombre de points communs, notamment celui d'avoir su donner une vraie complexité à leurs "héros" respectifs, dont ils laissent les spectateurs juges de leurs idéaux comme de leurs actes (même si on sent plus de distance chez Assayas que chez Richet par rapport à son sujet, même si Carlos ne manque pas de séduction).
Même si j'aime beaucoup
Clean, très réussi et émouvant, je ne pouvais m'empêcher de penser devant
Carlos que, enfin, Olivier Assayas avait trouvé un sujet plus en accord avec le cinéma qu'il aime et a toujours défendu (avec talent et un certain courage quand, au début des années 80, les
Cahiers du Cinéma conservaient un vieux fond de méfiance marxiste-léniniste pour le cinéma de genre américain ou ne connaissaient encore rien au cinéma made in Hong-Kong, dont Assayas fut l'un des premiers grands prosélytes en France). Sans jamais tomber dans le piège de la pyrotechnie ou de l'épate facile, on sent Assayas plus à l'aise pour filmer certaines d'action que pour évoquer, au hasard, les affres bourgeoises provinciales des
Destinées sentimentales...
Sans compter que, du coup, sa passion du rock (et du meilleur : The Lightning Seeds, The Feelies, New Order...) se marie comme jamais à sa mise en scène plus nerveuse.
Puisque, en voyageant de pays en pays pour un tournage épique (un tour de force en soi que ce film ait pu être mené à bien), Assayas a dû plusieurs fois changer de fuseau horaire, puisse-t-il maintenant ne plus revenir à l'heure d'été...