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Nanni Moretti - "La Cosa" (DVD, 1990)

Sorties DVD
Posté par Cyril Cossardeaux le 2010-07-21



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A Culturopoing, on aime bien relever les défis. Comme, par exemple, celui d'escalader le coffret "Les Premiers films de Nanni Moretti" (aux Editions Montparnasse) par sa face la plus escarpée. Ni par Je suis un autarcique (1976), Ecce bombo (1978) ou Sogni d'oro (1981) *, qui constituent effectivement les trois premiers longs-métrages de Moretti, mais par La Cosa, court documentaire d'une heure tourné à chaud à la fin de l'année 1989, alors que le réalisateur est au faîte de sa gloire internationale.
Fin 1989, le moment n'est pas du tout fortuit, ni le film qui précède dans sa filmographie, Palombella rossa (sorti en Italie deux mois auparavant), dont La Cosa constitue une sorte de complément.
 
Fin 1989, donc, le séisme géopolitique qui signe le début de la fin du Bloc de l'Est en provoque un autre, évidemment plus mineur au regard de l'Histoire, et étonnamment dans le pays où il était le moins attendu. Une vingtaine d'années auparavant, à rebours de ses semblables d'Europe occidentale, le Parti Communiste Italien (PCI, prononcez "Pitchi") ose l'émancipation (plus partielle que totale) et prend ses distances d'avec le "grand frère" soviétique. Sous l'impulsion personnelle de son premier secrétaire de l'époque, Enrico Berlinguer, le PCI théorise et applique une nouvelle voie, celle de l'"euro-communisme", que l'on ne détaillera pas ici (malgré notre poing fièrement dressé, on ne s'appelle pas non plus les Cahiers du marxisme). Quand le Mur de Berlin se fait transpercer le 9 novembre 1989, ayant officiellement déjà opéré sa déstalinisation et dressé un bilan volontiers critique du "socialisme réel", le PCI n'était donc par le plus susceptible d'entrer en ébullition.
C'est pourtant exactement la réaction chimique que provoqua son premier secrétaire d'alors, Achille Occhetto, lorsqu'il annonça, le 12 novembre, un grand débat interne auprès des militants pour décider de l'évolution politique selon lui nécessaire du parti et de ses symboles quasi religieux : son logo (les fameux faucille et marteau, alliance du monde agricole et de la classe ouvrière) et jusqu'à son nom et le maintien ou non du mot "communiste". Sacré tabou, dans un pays où le PC local pesait encore entre 25 et 30 % des voix à chaque élection (en France, il était déjà tombé en dessous des 10 %)...

L'affiche de "La Cosa"
 
Ce moment historique, Nanni Moretti ne pouvait pas ne pas le documenter, lui le cinéaste communiste, qui l'avait d'ailleurs magistralement anticipé dès Palombella rossa (anticiper le monde à venir, la marque des grands artistes). Dans ce film-étape fondamental de sa vie de cinéaste, de militant et d'homme, d'une richesse inouie (à quand l'édition DVD ? on repose la question...), à travers son double Michele Apicella, Moretti questionnait déjà son engagement et ce que voulait dire être communiste, en Italie, à la fin des années 80 (peut-être juste être ému aux larmes en regardant Docteur Jivago ?).
Les militants qu'il filme lors de ces longs débats de cellules à Rome, Gênes, Turin, Milan, Naples et, bien sûr, dans le fief rouge historique de l'Emilie-Romagne, se posent les mêmes questions, pour tous extrêmement douloureuses (sans porter de jugement idéologique, la "supériorité" des partis communistes occidentaux sur leurs adversaires politiques a longtemps été l'engagement organique, viscéral même, de ses militants). Certains, surtout les plus jeunes, semblent même sortis de films de Moretti (les autres films de ce coffret, justement) et il est probable que quelques uns des intervenants romains fassent partie de ses proches.
 
Schématiquement, le film montre deux grandes catégories de militants, correspondant aux deux bornes historiques majeures de l'Italie des cinquante années précédentes : le "communisme de guerre", anti-fasciste, de résistance, souvent prolétaire ; et le "communisme révolutionnaire", louchant sur le gauchisme ou l'extrêmisme (le terrorisme des Brigades rouges a évidemment considérablement traumatisé la vie politique italienne des années 70-80), issu de mai 68, d'origine souvent plus "petite bourgeoise" ou "intellectuelle". La Cosa (du nom indéfini de ce qui, selon Occhetto, devait déboucher de ces débats) montre ainsi qu'entre ces deux générations, ces deux conceptions du communisme, ces deux visions du monde, le dialogue n'est pas toujours aisé. Entre ceux qui, au fond d'eux-mêmes, n'ont pas lâché Moscou (ni même peut-être Staline) et ceux qui appellent à un dépassement de l'idée communiste (et sont donc prêts à en jeter le nom avec l'eau du bain), les échanges verbaux sont même parfois violents. Mais l'horizon qui semble indépassable pour tous (honni par les uns, souhaité par les autres), c'est la social-démocratie.

"La Cosa"
 
Ils avaient tous vu juste puisque de ces débats (pipés ?) naquit une cission entre un parti majoritaire "décommunistisé", le PDS (Partito Democratico della Sinistra, Parti Démocratique de la Gauche, aussi appelé L'Olivier, en référence à son nouveau logo) et un parti minoritaire, Partito della Rifondazione Communista (Parti de la Refondation Communiste, terme alors très à la mode dans les milieux communistes, vite tombé en désuétude).
Une stratégie qui n'a pas empêché le fiasco électoral puisque le premier n'a presque jamais dépassé les 20 % et le second jamais atteint les 10 %, malgré le boulevard a priori offert par la disparition du Parti Socialiste Italien en 1994, emporté par le gigantesque scandale de corruption Mani Pulite. Les seuls grands vainqueurs politiques italiens de ces vingt dernières années s'appellent Silvio Berlusconi et Forza Italia, mais c'est encore une autre histoire (qui tient d'ailleurs à coeur à Moretti)...
 
 
PS : Il y aurait une autre belle histoire à raconter, dont La Cosa est presque un épilogue, celle des rapports souvent étroits entre le Parti Communiste Italien (ou ses sympathisants) et le cinéma italien, beaucoup plus féconds qu'en France, par exemple. Mais c'est un peu long dans le cadre de cette modeste critique...
 
 
* Trois films sur lesquels nous aurons l'occasion de revenir dans les semaines ou mois à venir.




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