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Mort du scénariste, poète, romancier et dramaturge Tonino Guerra


Posté par Cyril Cossardeaux le 2012-03-26



 
Sa longue collaboration (de 1960 à la mort du cinéaste) avec Michelangelo Antonioni fut tellement marquante et influa tant sur le style et les thématiques du réslisateur italien qu’il est tentant de résumer essentiellement la contribution du romancier, poète, dramaturge et scénariste Tonino Guerra, mort le 21 mars 2012 alors qu’il venait de célébrer ses 92 ans, aux films qu’ils écrivirent ensemble. Il y a d’ailleurs un paradoxe à ce que leur première collaboration, L’Avventura, souvent célébrée comme l’acte de naissance du "cinéma moderne", détourne à ce point définitivement Antonioni du néoréalisme (dont son film précédent, Le Cri, portait encore assez fortement la trace), alors que Guerra débuta au cinéma, quelques années auparavant, avec deux des grandes figures emblématiques du genre qui fit renaître le cinéma italien à la fin de la guerre, Giuseppe De Santis et Cesare Zavattini (1).

Lorsqu’il débute donc en 1956 comme scénariste avec De Santis pour Hommes et loups (2), Tonino Guerra a déjà publié un roman (La Storia di Fortunato, en 1952) et pas de poèmes, généralement pas écrit en italien mais en dialecte romagnol. Même "exilé" professionnellement à Rome pendant plus de trente ans, Guerra restait viscéralement attaché à son Emilie-Romagne d’origine, dans laquelle il est d’ailleurs revenu vivre les vingt-huit dernières années de sa vie, s’éteignant même dans son village natal de Santarcangelo di Romagna.
Toute sa vie, il va la consacrer à l’écriture, travaillant parallèlement à ses romans et poèmes (quelques pièces de théâtre, également, plus tardives), œuvre très méconnue en France car presque pas traduite, et à ses scénarios de films. Résumer sa contribution au cinéma d’Antonioni est d’autant plus erroné et réducteur qu’il travailla en tout sur plus d’une centaine de films au total ! Mais il est clair que c’est sa collaboration à la "trilogie de l’incommunicabilité" (L’Avventura, La Nuit, L’Eclipse) qui imposa son nom et inspirera, pour le meilleur et le pire, des dizaines de films basés sur le vide, celui des grands espaces urbains (alors que Guerra n’avait donc rien d’un citadin) et des confrontations silencieuses de personnages ne sachant plus communiquer.

Michelangelo Antonioni et Tonino Guerra
Avec Michelangelo Antonioni (à gauche)

On retrouvera cette trace dans son travail avec Theo Angelopoulos, dont les films (de Voyage à Cythère aux derniers du cinéaste grec, lui aussi récemment décédé) sont moins "citadins", mais elle est loin d’être commune à tous les films qu’il a écrits. Sans doute Guerra a-t-il été plutôt l’"accoucheur" du cinéma qu’Antonioni portait déjà en lui, dans lequel d’autres cinéastes (au premier rang desquels Angelopoulos, mais aussi Wenders, qui travaillera bien plus tard avec Guerra pour réaliser Par-delà les nuages à la place d’Antonioni) se sont ensuite reconnus. Dans le même ordre d’idée, c’est donc aussi assez logiquement qu’Andrei Tarkovski travaillera avec Guerra sur son film tourné en Italie, Nostalghia. La mort du grand réalisateur russe a certainement mis un terme prématuré à une collaboration qui s’annonçait longue et fructueuse ; les deux hommes n’auront le temps de retravailler ensemble que sur Le Sacrifice mais sa collaboration avec Tarkovski aura suffisamment marqué Guerra pour qu’il lui consacre deux documentaires, dont un qu’il a lui-même réalisé, Tempo di viaggio, réalisé en 1983 sur le tournage de Nostalghia.

C’est pourtant pour Francesco Rosi que Guerra travailla le plus souvent et cette partie de sa filmographie épouse donc aussi la relative versatilité du cinéaste dans le choix de ses sujets. Car si Guerra a coécrit les grand films les plus politiques des meilleures années de Rosi (la décennie 70), que sont Les Hommes contre, L’Affaire Mattei, Lucky Luciano ou Cadavres exquis, il avait débuté cette collaboration avec La Belle et le cavalier, qui l’avait ensuite amené à travailler sur le film-opéra Carmen ou l’adaptation (assez indigne du talent du réalisateur et du scénariste) de Chronique d’une mort annoncée, de García Márquez. Pas le plus réussi, leur denier film en commun est peut-être celui qui lui tenait le plus à cœur. En adaptant La Trêve, de Primo Levi, Guerra se replongeait en effet ainsi dans de douloureux souvenirs de camp de concentration durant la guerre (mais pas d’extermination, comme Levi), même si ce fut lors de ses deux années de captivité en Allemagne qu’il commença à écrire.

Federico Fellini et Tonino Guerra
Avec Federico Fellini (à gauche)

Au milieu d’une filmographie aussi prestigieuse, il est presque facile d’oublier que Tonino Guerra fut aussi le scénariste de Federico Fellini ! Il est vrai qu’il n’y a a priori pas grand-chose de commun entre le cinéma de Fellini et celui de Rosi, d’Antonioni ou d’Angelopoulos. Cette collaboration s’inscrivit dans une période où Fellini avait cessé, quelques années auparavant, de travailler avec Tullio Pinelli, son alter ego en écriture jusqu’à Juliette des esprits. Fellini travailla un temps avec Bernardino Zapponi (sur Satyricon, Roma…) mais c’est Guerra qu’il choisit pour écrire Amarcord, transposition à l’écran de ses souvenirs d’enfance. Il est vrai qu’il avait quelques raisons pour cela, tous les deux étant originaires de la même région (de Rimini, pour Fellini) et amarcord étant d’ailleurs l'expression romagnole pour "je me souviens"…
Fellini revint pourtant ensuite vers Zapponi pour son Casanova, peut-être parce que Guerra avait travaillé sur celui, "modernisé", de Monicelli dans les années 60 (3). Mais il commande néanmoins un poème libertin à Guerra (La Grande mouna) pour sa propre interprétation des aventures du séducteur vénitien. Et il reviendra vers lui pour deux de ses derniers films, et non des moindres, Et vogue le navire et Ginger et Fred (sur lequel Guerra fera d’ailleurs équipe avec Pinelli).

Autre collaboration de plusieurs années pour Tonino Guerra, celle avec les frères Taviani, dans les années 80, de La Nuit de San Lorenzo au Soleil même la nuit. Le scénariste travailla aussi quelques autres grands noms du cinéma italien, comme Elio Petri (La Dixième victime, Un coin tranquille à la campagne) ou Alberto Lattuada (Une bonne planque), ainsi que sur l’un des premiers films de Giuseppe Tornatore (Ils vont tous bien !).
En tant que cinéphile français, on ne peut avoir qu’un regret : qu’il n’ait travaillé qu’une seule fois avec l’un de nos réalisateurs compatriotes. En voyant où il avait réussi à emmener le cinéma de Jacques Deray avec Un papillon sur l’épaule, il est permis de penser qu’il aurait pu faire des merveilles avec beaucoup d’autres…

Theo Angelopoulos et Tonino Guerra
Avec Theo Angelopoulos (à gauche)


(1) Dans les années 60, Tonino Guerra travaillera également sur trois films de Vittorio De Sica, celui qui provoqua le breakout commercial du néoréalisme avec Le Voleur de bicyclette, mais lui aussi avait changé de cinéma depuis déjà longtemps.
(2) Sur lequel il était d’ailleurs assistant-réalisateur, voie professionnelle qu’il aura vite abandonnée.
(3) Ce
Casanova ’70, pourtant réalisé en 1965, avait en vedette le comédien fétiche de Fellini, Marcello Mastroianni et son physique de latin lover. Choix sans doute jugé trop évident pour le cinéaste, qui en prendra le contre-pied total pour son propre Casanova, en castant Donald Sutherland et en l’enlaidissant, tirant résolument son film dans une direction opposée, beaucoup plus mortifère que glamour.


Une courte scène de Tempo di viaggio :





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