La mort soudaine , prématurée (67 ans…), brutale d’Alain Corneau (douze jours après la sortie de ce qui restera son dernier film, Crime d’amour) nous laisse face à un mystère irrésolu. Est-ce vraiment le même cinéaste à qui l’on doit Série noire et Le Prince du Pacifique (pour ne citer que les deux extrêmes de sa filmographie) ? Comment un réalisateur aussi talentueux pendant la première partie de sa carrière a-t-il pu ensuite à ce point presque donner raison aux critiques "savants" qui ne l’ont jamais traité, au mieux, qu’avec condescendance, le plus souvent avec mépris ?
Alain Corneau faisait partie de cette génération de cinéastes venant une dizaine d’années après la Nouvelle Vague, n’ayant donc plus à mener le combat de modernisation du cinéma français. Et surtout de cinéastes soumis, dès leurs plus tendres années, à la fascination de cet autre modèle culturel, le modèle américain, si loin (traverser l’Atlantique était encore exceptionnel), si proche (les bases militaires US étaient nombreuses dans certaines régions françaises). Fascination pour le cinéma américain, évidemment, mais pas seulement : pour Yves Boisset, Jean-Claude Missiaen, Bertrand Tavernier, Alain Corneau et quelques autres, elle passait tout autant par la musique (le jazz, la musique des années d’adolescence, bien plus que le rock’n’roll) et la littérature (surtout le roman noir).
Au fond, leur films (du moins la plupart) ne parlent que de cela, parfois de façon plus ou moins détournée, quelquefois aussi très explicitement. Pour Corneau, ce fut Le Nouveau monde (1995), l’un de ses plus gros échecs, celui qui commença à lui faire perdre la main, commercialement parlant. Mais ne brûlons pas les étapes…
Stefania Sandrelli et Yves Montand dans "Police Python 357"
Pour ceux, nombreux, qui ne l’ont jamais vu, le tout premier long-métrage d’Alain Corneau a de quoi créer un choc. France Société Anonyme (1974) ne ressemble en effet à rien de commun, sinon à une époque ou le cinéma français se permettait plus d’audaces qu’aujourd’hui. Celles de ce film noir de politique-fiction à moitié incompréhensible, au climat instillant un malaise persistant, comme sous l’emprise de psychotropes (c’est d’ailleurs son sujet), Corneau les paiera au prix d’un échec public cuisant. Le film, pas particulièrement apprécié du pouvoir giscardien, disparaîtra quasiment des radars de longues années, lui conférant un véritable statut de film-culte.
Plus d’un cinéaste ne se serait jamais remis d’une telle entrée dans la carrière. Pour Corneau, ce fut tout l’inverse, lui, qui, deux ans plus tard, s’offre un casting de stars pour un film de genre plus assagi et d’une maîtrise impressionnante chez un cinéaste encore si jeune. Le couple Montand/Signoret, François Périer, Stefania Sandrelli, Mathieu Carrière mais aussi Orléans (retour aux sources pour Corneau, natif du Loiret) font aujourd’hui encore de Police Python 357 un film chéri des programmateurs télé.
1977 voit déjà l’accomplissement d’un vieux fantasme : tourner sur le sol américain (en l’occurrence, plus précisément canadien). La Menace marque sa première collaboration avec Yves Montand, ici associé à Marie Dubois et à la belle Carole Laure (qui y fait ses débuts dans le cinéma français), et s’achève par une séquence assez spectaculaire, ayant durablement marqué les esprits.
Mais c’est en 1979 qu’Alain Corneau signe certainement son chef d’œuvre, un film qui réussit la curieuse et paradoxale prouesse de "trahir" Jim Thompson (son roman The Hell of a Woman, si stupidement traduit en français Des cliques et des cloaques, voit notamment sa fin profondément modifiée) et d’en proposer la transposition la plus intelligente jamais vue sur un écran. En confier l’adaptation et l’écriture des dialogues à Georges Perec était pourtant une idée saugrenue ; elle s’avère géniale. Le film est d’un humour noir totalement désespéré, peignant avec une rare justesse l’univers glauque de la grande banlieue d’une France en crise, et porté par un casting vraiment exceptionnel, au sommet duquel règnent la toute jeune Marie Trintignant (future actrice fétiche de Corneau, jusqu'à sa tragique disparition), un Bernard Blier prodigieux de veulerie matoise et un Patrick Dewaere à son zénith (si le mot peut avoir un sens pour un homme aussi profondément tourmenté…), dont ce seul film suffit à en faire le plus grand comédien que le cinéma français ait jamais connu.
Trop noir, le film est un semi-échec, commercialement compensé par le suivant, qui renoue avec un casting cinq étoiles, peut-être même un peu trop clinquant : encore Montand mais aussi Deneuve et Depardieu (soit le couple qui vient de triompher dans Le Dernier métro), le jeune premier qui monte Gérard Lanvin et un surprenant Michel Galabru en flic. Le Choix des armes peut être vu comme un film melvillien (Corneau souhaitait d’ailleurs initialement Lino Ventura à la place de Montand), qui annonce le remake bien ultérieur du Deuxième souffle.
Patrick Dewaere et Marie Trintignant dans "Série noire"
Alain Corneau est alors l’un des cinéastes français les plus bankables, de ceux à qui les producteurs peuvent confier stars et gros budget en toute tranquillité. C’est donc assez logiquement à lui qu’est confiée la réalisation du film le plus cher de l’histoire du cinéma français (à l’époque, 1984), l’adaptation, par son auteur, du best-seller "colonial" de Louis Gardel, Fort Saganne et sa pléiade de stars : Depardieu/Deneuve, encore, Noiret et Sophie Marceau, pour son premier rôle post-Boum). Le film ne manque pas d’une certaine élégance mais garde un côté guindé dans lequel on peine à retrouver le cinéaste de Série noire…
Corneau revient donc assez vite au polar, son genre de prédilection, mais ce retour est un échec aussi bien critique que public, peut-être inscrit dans le générique même du Môme (1986) : co-écrit par Christian Clavier (certes pas encore le meilleur ami du futur Président mais peu à l’aise pour écrire un polar ) et interprété, aux côtés de Richard Anconina (que Corneau avait contribué à révéler dans Le Choix des armes) par… Ambre, dont personne n’a plus jamais entendu parler par la suite.
L’échec du Môme indique à son auteur qu’il est sans doute temps de passer à autre chose. Et le changement va être assez radical avec les deux films qui vont suivre, deux adaptations de textes extrêmement littéraires et a priori inadaptables, deux gageures pour lesquelles Alain Corneau ne semblait pas le candidat le plus naturel et qui vont pourtant s’avérer deux réussites assez exemplaires.
Si sa belle adaptation en Inde, superbement filmée, du Nocturne indien (1988) de Tabucchi avec Jean-Hugues Anglade rencontre plutôt un succès d’estime, Tous les matins du monde (1991), co-écrit avec Pascal Quignard est l’un des plus étonnants triomphes du cinéma français. Malgré les présences de Jean-Pierre Marielle, Gérard Depardieu, Guillaume Depardieu (dans son premier vrai rôle au cinéma) ou Anne Brochet, il était peu probable que le public se passionne pour la relation entre le musicien du XVIIIème Marin Marais et son maître Monsieur de Sainte-Colombe. Et encore moins que sa bande originale en forme de best of de la vielle de gambe devienne un best-seller et fasse de Jordi Savall une véritable star…
Le film sera couronné du prix Louis Delluc et du César du meilleur film (Corneau remportant aussi au passage celui du meilleur réalisateur), soit les seules récompenses jamais obtenues par le réalisateur pour un film en particulier (il recevra plus tard les prix René Clair et Henri Langlois, mais plutôt pour l’ensemble de son œuvre).
Kristin Scott Thomas et Ludivine Sagnier dans "Crime d'amour"
Et puis, en exagérant à peine, ce fut un peu comme si Alain Corneau avait connu son apogée, ne pouvant ensuite que décliner…
Ce fut donc l’échec terrible du Nouveau monde, film au sujet très personnel mais plombé par de mauvais choix de production (notons pour l’anecdote qu’on y trouve au générique aussi bien l’ex-wondergirl du cinéma américain de l’époque Alicia Silverstone que le futur Tony Soprano, James Gandolfini), un retour à moitié convaincant au polar avec Le Cousin (1997) et son duo à contre-emploi (Timsit et Chabat dans des rôles dramatiques alors très inattendus), l’étrange Prince du Pacifique (2000), projet porté par sa vedette, Thierry Lhermitte, l’adaptation forcément glacée du Stupeurs et tremblements (2002) d’Amélie Nothomb, avec Sylvie Testud, que Corneau retrouva en 2005 pour un film passé quasi inaperçu, Les Mots bleus. En peu d’années, Alain Corneau était donc passé du statut de pièce maîtresse du cinéma français à has been.
Son remake du Deuxième souffle et son casting plutôt bling-bling (Auteuil, Bellucci, Blanc, Dutronc, Cantona… bien loin de l’esprit de l’original), en 2007, finit de régler son compte aux yeux de la critique : lui qui disait en rigolant qu’il n’avait "pas la carte" aux yeux d’une certaine critique française se voit alors définitivement déconsidéré après ce qui est perçu comme un crime de lèse-majesté et une trahison inattendue d’un cinéaste aussi fin cinéphile que lui.
En parlant de crime, Crime d’amour, son tout dernier film (opposant Kristin Scott Thomas à Ludivine Sagnier) ne semblait pas parti pour arranger les choses. Peut-être la mort de son auteur le parera-t-il de nouvelles vertus…
Sous prétexte qu’Alain Corneau nous a quittés ce 30 août 2010, d’un cancer du poumon, il serait hypocrite de réviser à la hausse la totalité de ses films ; sa filmographie est vraiment bien trop inégale pour cela.
En revanche, pour avoir eu personnellement la chance de le rencontrer, je peux témoigner quel homme charmant, passionnant, enthousiaste, extrêmement cultivé, drôle (le sourire perpétuellement aux lèvres) était Alain Conreau, capable de disserter avec une érudition jamais pédante, toujours humble, de cinéma, de musique (de toutes les musiques : l’étendue de ses affinités en la matière était impressionnante), de littérature, de la vie, tout simplement, pendant des heures sans jamais lasser son auditoire.
Plus encore qu’un bon cinéaste, c’est un grand bonhomme, qui nous manque aujourd’hui…
Commentaires
De : IL venait d'avoir 18 bornus
"Corneau Culture" sur Culturopoing quelque part c'est cohérent (je dis ça pour les fans de goldorak, ceux qui penchaient pour hervé bazin et vipère au poing ayant par ailleurs raison sur l'origine du nom de notre webzine)