Pour les gens de ma génération (et de celle(s) d’avant, probablement ; d’après, c’est moins sûr…), il y avait une devinette qui faisait fureur dans les cours de récréation : "Sophie, Charles et Pierre font la course ; qui gagne ? C’est Sophie, car Sophie Desmarets alors que Charles Trenet et Pierre Fresnay". Blague idiote mais qui, après tout, dit bien que, pendant quelques décennies, Sophie Desmarets a fait partie du paysage de la France populaire, que son nom était familier à chacun, sans qu’un enfant de la communale sache forcément exactement de qui on parlait.
Avec Michel Serrault et Jean Poiret dans "La Tête du client"
En l’occurrence, on parlait d’abord d’une comédienne de théâtre qui y a connu l’essentiel de ses plus grands succès. Elève du grand Louis Jouvet dès la fin des années 30 (elle aurait presque pu faire de la figuration dans Entrée des artistes, de Marc Allégret, en 1938…), premier prix de comédie moderne au Conservatoire en 1944, si elle a joué du Montherlant ou du Molière à ses débuts, elle a très vite trouvé sa vraie famille, celle qu’elle n’a jamais quitté vraiment, sur scène ou devant les caméras : celle du boulevard. A peine plus âgée (d’un an) que ses consœurs Jacqueline Maillan, Maria Pacôme ou Rosy Varte (très récemment décédée), elle partagea avec elle les principaux premiers rôles féminins des pièces de Marc-Gilbert Sauvajon, André Roussin, Marcel Mithois, Barillet et Grédy, Armand Salacrou ou du maître Georges Feydeau. Fleur de cactus ou Peau de vache furent ainsi deux de ses grands succès et elle fut évidemment un des piliers télévisuels du célèbre Au théâtre ce soir.
La télévision fit d’ailleurs énormément pour sa popularité, puisque, en dehors des adaptations théâtrales ou téléfilms qu’elle y tourna très régulièrement dès le début des années 60, elle fut aussi l’un des piliers des Grands enfants, émission d’humour des Carpentier largement basée sur l’improvisation et dans laquelle il fallait une sacrée repartie pour exister face à des Poiret et Serrault, Roger-Pierre et Jean-Marc Thibault, Francis Blanche ou autres Jean Yanne. Puis la radio, plus tard, avec des participations régulières aux Grosses têtes de Philippe Bouvard.
Avec Bourvil et Sara Franchetti dans "Le Mur de l'Atlantique"
La carrière cinématographique de Sophie Desmarets fut très riche également mais essentiellement concentrée dans les années 40 à 60, celles d’une autre époque de la comédie à la française, ayant pris un drôle de coup de vieux avec l’essor de nouveaux comiques aussi différents que Pierre Richard ou les jeunes "hippies" du café-théâtre post-68.
Des débuts cinématographiques d’abord dans l’ombre de Danielle Darrieux sous la direction d’Henri Decoin (Battement de cœur, Premier rendez-vous), alors que Sophie Desmarets n’avait pas vingt ans, puis marqués par le rôle de la femme du célèbre héros de Ponson du Terrail Rocambole (interprété par Pierre Brasseur) dans un diptyque (Rocambole et La Revanche de Baccarat) signé Jacques de Baroncelli, en 1948. Deux ans plus tard, Sophie Desmarets épousera le fils du réalisateur, Jean, fameux critique cinématographique du Monde.
Quelques films d’André Hunebelle, Jean Boyer, André Berthomieu, Raoul André ou Carlo Rim, pour bien mesurer à quel point Sophie Desmarets fut un pilier de ce qui sera bientôt rejeté comme le "cinéma de papa" mais qui remplissait souvent des salles moins exigeantes qu’aujourd’hui *. Elle croise parfois la route de cinéastes un peu plus ambitieux, comme Luigi Zampa (Rome-Paris-Rome) ou déjà un peu en bout de course (Arc de Triomphe, de Lewis Milestone). Sacha Guitry lui confie deux jolis rôles, dans Si Paris nous était conté, en 1955 (mais qui n’y a pas tourné ?) et surtout Les Trois font la paire (1957), alors que le "Maître" était mourant et presque constamment alité.
Mais, sur grand écran, la fantaisie de Sophie Desmarets fit surtout merveille dans l’adaptation de La Famille Fenouillard (1961) signée Yves Robert (l’un des premiers grands succès de bande dessinée en France), dans le rôle de Léocadie Fenouillard (et femme de Jean Richard), La Tête du client (1965), de Jacques Poitrenaud, avec le duo Poiret/Serrault, Francis Blanche et la toute jeune Caroline Cellier (dans le rôle de sa fille), ou Toutes folles de lui (1957), de Norbert Carbonnaux (réalisateur dont Godard lui-même était assez fan !). Elle sera encore la femme de Bourvil dans Le Mur de l’Atlantique (1970), de Marcel Camus, de l’étrange aventure de La Raison du plus fou… (1973), de François Reichenbach (avec Raymond Devos), ou l’épouse trompée par Robert Stack dans le beau Un second souffle (1977) de Gérard Blain (mais trompée pour la divine Anicée Alvina, alors on pardonne tout à Elliott Ness…). Son dernier rôle au cinéma (et le dernier tout court) fut pour Gérard Jugnot, dans Fallait pas !..., en 1996.
Sophie Desmarets s’est éteinte à Paris, le 13 février 2012, à l’âge de 89 ans.
* Très ironiquement, elle fit partie du même jury du festival de Cannes qu'un certain François Truffaut en 1962. Jury qui, en couronnant le film brésilien d'Anselmo Duarte La Parole donnée, ne restera pas vraiment dans les annales...
Sa scène face à Michel Simon dans Les Trois font la paire :
Commentaires
De : darryweb
sophie desmarets et darry cowl ont tourné ensemble dans un des derniers films de guitry 'les trois font la paire' avec Michel Simon; Sophie et Darry sont partis jour pour jour à 6 ans d'écart.