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Morris Engel, Ruth Orkin, Ray Ashley - "Le Petit fugitif"
Sorties salles
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Le petit fugitif, c’est Joey, un môme de six ans à la bouille toute ronde, la coupe au bol et au sourire auquel manquent les dents de devant. Lorsque leur mère doit quitter Brooklyn pour une journée, et que son grand frère Lennie lui fait une mauvaise blague et simule sa mort, Joey s’enfuit à Coney Island, ses manèges, sa plage, l’évasion qu’elle propose. Le petit fugitif est aussi ce film de 1953 qui inspira en partie certains réalisateurs de la Nouvelle Vague. Dans Les 400 coups de Truffaut sorti en 1959, on suit le parcours initiatique d’un jeune garçon en fuite, qui s’échappe de son milieu modeste pour rêver sur les Grands Boulevards, un gamin à la gouaille sans pareille, incarné par Jean-Pierre Léaud, qui incarne l’espoir et l’insouciance de l’enfance confrontés à une certaine réalité sociale. Joey s’échappe de son quartier de Brooklyn pour vivre son rêve de conquête de l’Ouest, monter sur un poney comme les cow-boys enfourchent leurs chevaux, dégommer les boîtes de conserve du chamboule-tout et jouer avec son revolver en plastique, comme John Wayne dégaine le sien, un vrai, dans les westerns que l’on connaît. Antoine Doinel a un meilleur ami, Joey a un grand frère qui l’embête, qui s’amuse (un peu) de sa crédulité. Outre sa difficulté d’être, le lien fraternel existe grâce à l’admiration que chacun porte à l’autre et une indéniable complicité. Dans Bonjour Ozu filmait la force du lien fraternel, deux mômes faisant vœu de silence au sein du foyer familial pour tenter de faire céder leurs parents et obtenir une télévision. Dans Où est la maison de mon ami ? de Kiarostami, un garçon se retrouve confronté à la dureté de la vie, tandis qu’il essaye de retrouver un camarade qui a oublié son cahier de devoirs à l’école, afin de lui éviter une punition. Tous ces films disent la force et le courage des enfants, qui sont des personnes à part entière. Ils disent également l’incroyable richesse du monde particulier qu’est celui de l’enfance. Dans Le Petit fugitif, Joey joue avec un appareil photo et se rend compte que l’image qu’il voit est inversée (résultat pragmatique d’une loi d’optique). Il ne peut comprendre seul le phénomène, mais ne le cherche pas vraiment : il retourne le décor visible depuis l’objectif, ainsi tout rentre dans l’ordre (l’ordre qu’il connaît), adaptant de cette manière le monde à son univers, faisant de malicieux petits arrangements avec la réalité. Comme l’explique Alain Bergala -qui s’est occupé du dossier pédagogique du film à destination des écoles- dans son Hypothèse du cinéma : Petit traité de transmission du cinéma à l’école et ailleurs, «les plus beaux films à montrer aux enfants ne sont pas ceux où le cinéaste essaie de les protéger du monde, mais souvent ceux où un autre enfant joue le rôle de tampon, d’intermédiaire, dans cette exposition au monde, au mal qui en fait partie, à l’incompréhensible. (…) Ce semblable, à qui on peut s’identifier même quand on ne comprend pas plus que lui le mal qui l’environne (on s’identifie alors à son incompréhension), protège des agressions du monde telles qu’elles sont présentes dans le film, sans les cacher pour autant.» Le jeune Joey est de ces héros là, et c’est la grande force du film. ![]() Le Petit fugitif est littéralement un film à hauteur d’enfant, puisque la caméra spécialement créé pour l’occasion, petite, légère, et donc discrète, se faufile comme un rien entre les badauds qui ne la remarquent pas. L’absence d’encombrement matériel facilite le jeu du jeune Richie Andrusco, acteur non professionnel que les réalisateurs ont découvert quelques jours avant le début du tournage… sur un carrousel de Coney Island ! Cette caméra qui permet une esthétique entre fiction et documentaire, inspira Jean-Luc Godard qui envoya son directeur de la photographie Raoul Coutard à New York pour s’occuper de son acquisition. Morris Engel, passionnant photographe de la vie américaine et sa femme Ruth Orkin également photographe, se sont occupés de l’image et de la photo du Petit fugitif : un cadre toujours très composé, un noir et blanc légèrement granuleux, presque tactile, peu de plans larges puisque le film est centré sur le personnage de Joey, un parti pris visuel qui colle parfaitement à l’histoire. Ray Ashley s’est quant à lui occupé du scénario, qui lui a valu en 1954 l’Oscar. De là à conclure à une parfaite réussite … ![]() Le Petit fugitif évoque par ailleurs en plein une figure importante de la littérature enfantine, celle de Pinocchio, le pantin devenu un véritable petit garçon, qui rencontre de nombreux obstacles avant sa transformation finale, fruit d’une expérience qui s’achèvera… dans un parc d’attractions. Dans les deux histoires, le jeune héros est victime de la cruauté mentale des plus grands : son frère qui se fait passer pour mort après que Joey ait tiré à la carabine dans le premier cas, l’escroquerie montée par le renard et le chat pour voler Pinocchio dans le second. Comme au Pays des Récréations du conte de Collodi, Coney Island est « un charivari, un piaillement, un tintamarre endiablé ». Parmi ses figures grotesques, ses visages filmés en très gros plan qui semblent accuser Joey du crime dont il se croit coupable, dans cette ambiance d’abord effrayante, car inconnue, puis complètement épanouissante, Joey va réaliser tous ses rêves d’enfant. Il boit son soda d’un trait, dévore un morceau de pastèque et s’amuse avec sa barbe-à-papa qui va lui coller les doigts, il fait de la grande roue, grimpe en haut des montagnes russes … (un vrai gosse dirait-on d’un adulte ayant le même comportement.) A son arrivée à la fête foraine, Joey monte sur l’un des chevaux de bois d’un grand carrousel (le mot anglais ‘merry-go-round’ invite bien plus au voyage …) et, pris dans le tourbillon du manège, se trouve porté, transporté, loin de la tragédie qu’il croit avoir connu, et fait un premier pas vers son rêve d’être un cow-boy, son revolver en plastique solidement attaché à sa ceinture. Ce parcours initiatique commence plus tôt par des plans en plongée de Joey dessinant à la craie sur le sol, un cadrage qui l’enserre dans cet état d’infériorité éprouvée face aux grands que sont Lennie et ses copains. Plus tard, tandis que Joey déambule sur la plage de Coney Island, c’est une contre-plongée symbolique qui sera de mise lorsqu’il décide d’aider un autre garçon à collecter des bouteilles vides. Alors qu’au début, Joey était seul dans le cadre et que les voix entendues, les voix subies, étaient hors-champ, il prend à cet instant confiance en lui et impose sa propre voix. ![]() I'm a poor lonesome cowboy ... Evoquer l’enfance c’est évoquer le jeu, grâce auquel Joey va grandir et devenir un petit homme. Voulant réussir à renverser les boîtes empilées du chamboule-tout, il va s’entraîner avec tout ce qu’il trouve afin d’y parvenir, et désirant à tous prix vivre son rêve de monter sur un cheval, il va réunir l’argent nécessaire en collectant des bouteilles de Coca vides sur la plage. Joey apprend la persévérance et s’offre le luxe d’utiliser les toilettes pour hommes, un signe de prise de confiance en soi, quoiqu’en toute insouciance, car il n’a pas conscience directement de grandir, et que de retour à la maison, sa mère l’embrassera comme le bébé qu’il est encore à ses yeux. Le Petit fugitif, est une fiction penchant parfois du côté du documentaire, par son aspect technique notamment. Il est également un témoignage sur la vie américaine. L’action se situe en effet dans deux lieux forts de la ville de New York, Brooklyn et Coney Island, où vit modestement une famille monoparentale à l’exact opposé de l’ american way of life, de sa famille bien mariée vivant en banlieue. Cette Amérique des fifties c’est aussi l’utilisation de nombreux symboles presque iconographiques (le base-ball, l’harmonica, les bouteilles de coca, où encore le jean et les converses qui constituent l’uniforme des enfants.) Le Petit fugitif est un document précieux, « le chaînon manquant de l’histoire du cinéma moderne » et les prémisses de la Nouvelle Vague, un film qui échappe à la logique scénaristique classique pour laisser s’exprimer la grâce de l’enfance. Ressortie le 11 février 2009. Retrouvez d'autres articles sur Morris Engel : Concours Culturopoing - Carlotta : Le petit fugitif, des coffrets collectors et des dvds à gagner
Commentaires
De : carteaud Comment a-t-on pu ignorer - moi du moins - un tel film, prémisse de notre "nouvelle vague" ? Courrez-y- vite, amoureux du cinéma ! De : carteaud Comment a-t-on pu ignorer - moi du moins - un tel film, prémisse de notre "nouvelle vague" ? Courrez-y- vite, amoureux du cinéma ! De : miss_rock177 jaime trop le fiilm trop bien fais!! Insérer un commentaire : |
