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Monte Hellman - "Road to Nowhere"
Sorties salles
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Lâcher une clé anglaise dans la machine Réalisateur culte des années 70, Monte Hellman revient sur les écrans avec un nouveau film, Road to Nowhere, son onzième long métrage et le premier depuis vingt et un ans. Présenté à la 67ème Mostra de Venise, ce thriller, dont l’action se déroule dans le milieu du cinéma hollywoodien, sort dans les salles françaises le 13 avril 2011. "Toutes les routes sont les mêmes ; elles ne mènent nulle part. La question importante que doit se poser le voyageur pour trouver son chemin est donc la suivante : est-ce que cette route a un cœur ?" D’après Castaneda
Le dernier film de Monte Hellman, Road to Nowhere, est accueilli en France avec une déférente froideur. Pourtant, Hellman était attendu dans le pays qui, le premier, a assuré sa reconnaissance. En effet, cinéaste culte, il n’avait plus rien réalisé depuis vingt et un ans. Le prestige accordé à l’auteur de The Shooting (1966) et de Two-Lane Blacktop (Macadam à deux voies, 1971) n’a d’ailleurs fait que s’accroître avec les années et son silence artistique. Ce prestige, il repose sur quelques traits qui définissent son style : une mise en scène épurée au service des thématiques de l’errance et de l’inquiétude morale qui en font un précurseur du cinéma américain moderne. Si l’on en juge Road to Nowhere, qui présente une façon de faire radicalement différente de ce que l’on peut connaître du cinéma d’Hellman, on mesure le désappointement de ses thuriféraires. Dans ce film très découpé, l’image, via l’emploi de caméras vidéos, fait l’objet d’une approche technologique et esthétique surprenante de la part d’un cinéaste souvent considéré comme "naturaliste". Enfin, l’histoire-puzzle qui nous est contée affirme le goût pleinement assumé de Monte Hellman pour le cinéma de genre, en l’occurrence le film noir.
![]() Shannyn Sossamon et Tygh Runyan
Cette histoire, la raconter de manière détaillée s’avère être un exercice difficile. Dans ses grandes lignes, Road to Nowhere est un thriller dans lequel un jeune cinéaste voit le film qu’il tourne, inspiré par un scandale politique dont les deux principaux protagonistes ont disparu dans de mystérieuses circonstances, être gagné lui-même par le climat trouble de l’histoire qu’il met en scène. Les fausses pistes et les flashbacks multiples conduisent à autant de glissement entre le tournage et la fiction, entraînant de nombreuses confusions sur l’identité des personnages et le bon niveau d’appréhension du récit pour le spectateur.
Partant de ces éléments, on n’envisagera pas Road to Nowhere sous l’angle des maladresses que beaucoup y voient : une œuvre trop théorique et complexe, écrasée par la comparaison avec d’autres films à la thématique proche comme Mulholland Drive (2001) de David Lynch ou L’Etat des choses (1982) de Wim Wenders. Proposons une approche plus fructueuse qui cherche à révéler la raison interne qui a pu conduire Monte Hellman à réaliser ce film. L’entrée sera celle du cinéma de genre et, plus spécifiquement, du film noir. Comme le précise Charles Tatum Jr dans son ouvrage sur le réalisateur, Monte Hellman éprouve une fascination quasi enfantine pour le cinéma populaire le plus rigoureusement codifié : "J’avoue me satisfaire presque uniquement du cinéma d’hier. Visionner de vieux films est autrement plus enrichissant que découvrir ce qui se fait aujourd’hui. (…) J’adore (…) les films des années trente et quarante, et d’une manière générale le film de genre – y compris, naturellement, le film noir" (Monte Hellman, Yellow Now, 1988, p. 19). A vingt-deux ans d’écart, Monte Hellman réaffirmera la même chose durant l’interview qu’il nous a accordée. Cette admiration apparaît d’emblée dès ses premiers films. Ainsi, durant la période où il travaille pour Roger Corman, il réalise deux films qui pastichent ces films noirs qu’il aime. Sa première réalisation, Beast From Haunted Cave (1959) s’inspire lointainement de Key Largo (1948) de John Huston. En 1965, il écrit avec Jack Nicholson le scénario de Flight to Fury, véritable exercice de style autour de Beat the Devil (Plus fort que le Diable, 1954) de Huston à nouveau. On trouve dans ce film les situations et caractères emblématiques de ce genre de récit : vols, trahisons, personnages sans scrupules et, déjà, un avion qui s’écrase comme dans Road to Nowhere. ![]() Dominique Swain
Mais Monte Hellman n’en reste pas à ces jeux superficiels avec les figures-types du film noir. Sa connaissance du genre porte aussi, de manière plus profonde et authentique, sur l’esprit même de celui-ci. Cet esprit, le romancier Dashiell Hammett l’exprime par la formule elliptique : "Lâcher une clé anglaise dans la machine". Un geste aveugle fait éclater une situation initiale en une multitude de morceaux épars. Des films comme The Big Sleep (Le Grand sommeil, 1946) d’Howard Hawks ou The Maltese Falcon (Le Faucon maltais, 1941) de John Huston illustrent précisément cette théorie. Même s’ils s’éloignent du film noir à proprement parlé, les films suivants d’Hellman, The Shooting et Two Lane-Blacktop prolongent cette conception du récit en la transposant dans le western et le road movie. Dans ces deux films, la "clé anglaise" d’Hellman est une jeune femme qui, par son intrusion dans l’histoire, fait éclater les alliances entre les hommes, dégrade leurs comportements et les conduit à la mort. Celle-ci dérègle également le déroulement du récit, brise sa linéarité pour conduire la narration vers des voies qui ne mènent nulle part.
![]() Tygh Runyan et Shannyn Sossamon
Dédié à l’une de ces "clés anglaises, Laurie Bird, l’actrice de Two-Lane Blacktop prématurément décédée en 1979 à l’âge de vingt-six ans, Road to Nowhere reproduit ce geste initial qui consiste à jeter une jeune femme dans un univers d’hommes apparemment soudé. Elle prend les traits ici de Shannyn Sossamon en muse sensuelle et insaisissable autour de laquelle gravitent les fragments de récit. Sous cet angle, le film éclaire les œuvres antérieures d’Hellman d’un nouveau jour : il condense celle-ci dans une perspective commune. On y trouve les gimmicks du film noir traités dans un ton mi-sérieux, mi-humoristique des premiers films et la désintégration des comportements due à l’apparition d’un personnage qui introduit une faille dans le système. Cette vision de Road To Nowhere comme une œuvre-bilan semble d’autant plus fondée qu’Hellman lui-même a cherché à induire cette lecture. Le personnage du réalisateur dans Road to Nowhere devait initialement s’appeler Monte Hellman. S’il porte le nom de Mitchell Haven, ce n’est pas anodin. Comme le précise Jacques Mandelbaum dans son article sur le film : "Peu de gens le savent, mais le véritable nom de Monte Hellman est Himmelbaum ("arbre du ciel"). Sommé par son agent de le changer avant une interview, il s'est alors renommé Haven (quasi "paradis"), avant d'opter pour Hellman ("homme de l'enfer")". (Monte Hellman, un cinéaste entre l'enfer et le paradis, Le Monde, 10 septembre 2010). Le jeune Mitchell Haven, interprété par l’acteur Tygh Runyan, a cependant peu à voir avec le trajet personnel de Monte Hellman et le film met moins en scène les éléments autobiographiques que beaucoup ont voulu y voir qu’un autoportrait de l’artiste en jeune homme, ainsi qu’une évocation vivante de son art saisi dans ses différentes périodes. C’est pourquoi ceux qui s’attendent à trouver dans Road to Nowhere une "signature" stéréotypée, celle du cinéaste de l’errance, en sortiront déroutés, aux autres, le film présentera d’autres indices, plus secrets, qui conduisent vers une relecture enrichissante des films antérieurs et de l’œuvre hellmanienne dans son ensemble.
Signalons par ailleurs que parallèlelement à la sortie de Road to Nowhere, les éditions Capricci viennent de publier Sympathy for the devil, un passionnant livre d'entretiens que Monte Hellman a accordé à Emmanuel Burdeau. Sortie nationale le 13 avril 2011
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Commentaires
De : Guillaume Je me demande si le film n'est pas mon préféré d'Hellman, qui brasse ici les névroses cinéphiliques et le film noir à merveille. L'accueil très froid de la critique et du public?) est en tout cas bien injuste effectivement. C'est amusant et troublant aussi de revoir ces figures de stars avortées du ciné indépendant que sont Sossamon et Swain, qui sont parfaites... Je crois que ça reste très hellmanien: ce n'est finalement pas moins découpé qu'un "Cockfighter" et pour ce qui est du contemplatif et du vertige, ce cinéaste est capable d'injecter le moindre de ses plans de lignes de fuites infinies sans pour autant installer son action dans un espace désertique et dépouillé. Une perspective sur une terrasse londonienne, un couloir, un lac survolé... l'important est ce que l'on fait d'un tel plan. C'est vrai qu'on a peut-être trop identifié Hellman comme un ancètre du Gus Van Sant de Gerry. Mais tout ce qui tourne autour de l'identité et de l'incarnation dans son cinéma s'y retrouve plus exacerbé que jamais. Le film mets assez mal à l'aise dans son traitement du cinéma comme art, à la fois réceptacle de fantasmes et mise à nue radicale, presque glaciale. A ce titre je trouve que le numérique est ici habilement utilisé, avec quelques morceaux de bravoures esthétiques remarquables. Au MK2 Beaubourg il n'y avait aucune pub hier soir avant le film, ce qui facilite l'immersion dés ce premier plan en mode "play"... Insérer un commentaire : |
