
|
Michael Haneke - "Amour" (Palme d'or 2012 du Festival de Cannes)
Sorties salles
|
![]() ![]() |
|
Amour est un film de Michael Haneke. Si, si ! Et l'étonnement ne s'arrête pas au titre, ici le mal, le mal sans raisons, le mal inné inscrit dans la chair de l'homme que le cinéaste autrichien scrute avec une froideur implacable depuis toujours, le mal qui récemment dans Le Ruban blanc se retrouvait dans tous ses degrés et ses nuances, à travers les enfants d'un village, et ce si superbement que l'oeuvre, palmée d'or à Cannes, semblait le point d'orgue apaisé et vibrant d'une quête opiniâtre, ce mal donc, omniprésent chez Haneke, a ici disparu, il s'est évanoui. Les gens ici sont absolument charmants. Le vieux couple dont on évoque ici l'amour, interprété par Jean-Louis Trintignant et Emmanuelle Riva avec une tendresse merveilleuse, est absolument délicieux, et les autres personnages sont parfaits dans leur fonctions respectives : la fille soucieuse, l'ancien élève déférent. Le seul "mal... mal... mal... MAL...MAL !" qui survienne ici, gémissement affreux, c'est la cruauté de la vie même, la cruauté de la vie qui s'achève, nécessairement, et sépare les vieux amants dans une longue agonie. Et c'est douloureux, c'est solitaire, c'est long, et c'est dur, terriblement dur, c'est humiliant aussi, mais c'est comme ça, et la volonté n'y peut rien. Cet état d'impuissance insupportable, cette douleur complètement désemparée, dans Amour Haneke les communique avec une humanité poignante qu'on ne pouvait jusque là que deviner, gardée qu'elle était derrière la barrière glacée d'un parcours intellectuel systémique. Elle survient là comme une bourrasque de larmes (qui a secoué Cannes et recueilli une autre Palme), presque une expérience harassante, qui laisse le spectateur brisé, mais aussi, discrètement, profondément soulevé.
C'est bel et bien un déchirement que cause la première scène, bruyante et brutale. Une porte est défoncée, elle s'ouvre sur un appartement dominé par une odeur infecte, et la dépouille d'une femme est découverte. Un crime a eu lieu. On apprend dès ces premiers instants, par la manière forte, que le spectacle que Haneke va nous donner à voir (ce qu'il fait en retournant vers nous le regard attentif d'autres spectateurs filmés et alignés devant nous, car c'est le spectacle de la vie, la nôtre aussi, qu'on va regarder) ne sera pas tendre. Pourtant, le tableau du quotidien du petit couple de vieillards formé par Riva et Trintignant traduit un apaisement. Les airs de piano qu'affectionne le réalisateur sont là, réconfortants, et on est touché par les petites habitudes des personnages, elle l'ancienne pianiste qui jouit avec une délicatesse particulière de la lecture et de l'art, lui qui partage avec elle tout cela et enfile en arrivant chez lui de grosses baskets de rando confortables qui le font sembler un môme. Ils se connaissent si bien, ils apprécient si bien la douceur de cette vie ensemble, entourés des choses qu'ils aiment et de quelques souvenirs, qu'on ne peut que se dire qu'on est devant l'amour. Le coup n'en est que plus cinglant, quand l'un d'eux donne les premiers signes d'un mal irrémédiable causant une lente dégradation du corps et des facultés jusqu'à un état végétatif suivi plus ou moins rapidement de la mort. Les premiers signes sont plus qu'inquiétants, ils sont d'emblée fatidiques, comme la sensation d'une tumeur qu'on sentirait pour la première fois sous sa peau. Ensuite, une chaise roulante fait son entrée dans la maison. En rêve, de l'eau inonde l'appartement, et rien n'arrête son avancée. On assiste ainsi à l'avancée du mal, étape par étape, et à la torture de celui des deux qui n'agonise pas, et qui voit sa chère moitié dégradée physiquement, bredouillante jusqu'à perdre tous les mots, et n'être plus qu'un amas mugissant qu'on nourrit à la petite cuillère. C'est bien d'une torture qu'il s'agit puisque l'époux en bonne santé et le spectateur y sont totalement soumis sans possibilité de se débattre. "Il faut faire quelque chose !", s'exclame Isabelle Huppert, la fille du couple, mais "Quoi ?! Qu'est-ce que tu veux faire ?!", lui répond-on.
La partie la plus dure commence quand la raison s'en va. Quant la tête n'est plus là, c'est là que le conjoint encore en bonne santé perd vraiment l'autre. Et il perd tout le monde qu'ils ont construit ensemble (et dont ils pouvaient encore jusqu'ici partager des bribes), ce monde qui est leur amour, ce monde sans lequel un des deux laissé seul n'est plus rien – car on se souviendra des parents qu'ils ont été ou de leur influence musicale peut-être, mais qui saura encore toutes les petites choses qui formaient leur vrai monde. C'est pour cela que le film a droit à deux affiches, une pour chacun des personnages, en train de regarder l'autre. C'est pour cela que les vieilles mains de celui qui sait qu'il va rester seul deviennent incertaines et que chaque geste est lourd. Quand l'autre meurt, on meurt aussi. Amour est en cela le plus impitoyable des films de Haneke, pourrait-on dire. La disparition des êtres est inéluctable et totale, et parfois assez lente pour qu'on se mette même à la souhaiter. Un crime a bien lieu ici. Un crime cruel. En même temps, cette dissociation de l'univers du couple par rapport à tout le reste et la plénitude en forme d'union de cette bulle que le bélier des pompiers du début éclate sont ce qui nimbe le film d'une beauté pénétrante comme une réconciliation. Haneke essaie ici de dessiner le mot "amour" assez parfaitement pour qu'il se passe de tout article défini. L'univers du couple se met à recouvrir "la vie" dans son ensemble. Cet amour était leur vie, et inversement, et cette finitude-là a quelque chose de magnifiquement absolu. En somme, dans le pire des cas, Amour laisse le spectateur stupéfait pour le simple revirement complet qui'il représente dans la filmographie de Michael Haneke. Empiriquement (il suffit d'aller à la sortie des salles après le film pour le constater), la charge émotionnelle de ce film qui est un aboutissement total, qui couronne un chemin de cinéaste pénible et méticuleux en libérant d'un coup toute son humanité, a tendance à laisser bouché bée. Amour n'est pas un commentaire, c'est une présentation, il se "présente", il est là et se passe de mots – ou plutôt ses mots sont différents –, il s'offre inondé de beauté, imposant comme une oeuvre qui ne fait aucun doute. Retrouvez d'autres articles sur Michael Haneke : Michael Haneke - "Le Ruban Blanc"
Commentaires
Pas de commentaires pour le moment Insérer un commentaire : |
