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Max Ophüls – "Les Désemparés" (1949)
Sorties DVD
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Si l’on considère sa magnifique adaptation de Lettre d’une inconnue comme un film à l’"esprit" au moins autant européen (et plus précisément Mitteleuropa) qu’américain, Les Désemparés est la première réussite majeure de Max Ophüls à Hollywood, dans le cadre d’un vrai "film américain". Ce sera d’ailleurs la dernière, puisque, sans que ce ne soit délibéré de sa part, Ophüls achèvera finalement sa carrière en France (La Ronde, Le Plaisir, Madame de, Lola Montès), retrouvant le pays où, comme pas mal d’autres cinéastes germanophones (Wilder, Siodmak, Lang…), il avait transité avant-guerre avant de rejoindre la Californie pour fuir le nazisme. L’élégance légendaire de la mise en scène d’Ophüls (louée entre toutes par Kubrick, par exemple) masque assez bien le fait que Les Désemparés, sans être une série B, soit un film à petit budget, avec un planning serré de 29 jours de tournage. Pour être franc, sa première partie ne le hisse guère au-dessus de la mêlée des productions de série, ici dans la veine "mélodrame noir", comme il s’en tournait à l’époque à la chaîne. N’étaient quelques beaux et virtuoses travellings dans la maison des Harper (le travelling, LA figure de style ophülsienne par excellence), pour lesquels le cinéaste a beaucoup bataillé auprès de ses producteurs (qui souhaitaient un découpage plus traditionnel et moins coûteux), il n’y a pas grand-chose de Max Ophüls dans ces vingt premières minutes (sauf la scène en extrait ci-dessous). Le film prend clairement toute sa dimension à l’arrivée dans le récit de Martin Donnelly, sorte d’"assistant maître-chanteur" venant menacer une "Mère Courage" ayant camouflé le corps de l’amant de sa fille, mort accidentellement. James Mason, rendu star quasiment du jour au lendemain dans son Angleterre natale grâce à Huit heures de sursis (Carol Reed, 1947) et ici au début de sa prestigieuse carrière hollywoodienne, apporte tout son génie à l’ambivalence et à l’ambiguïté de son personnage de petit escroc sans envergure. La réussite du personnage ne doit pas qu’à Mason, le scénario et la mise en scène créant dès leur rencontre une relation très intéressante entre le maître-chanteur et sa victime (Joan Bennett, plus connue jusqu’alors pour ses rôles de femme fatale, comme chez Renoir – La Femme sur la plage – ou Lang – La Femme au portrait, La Rue rouge). Le film a l’intelligence et la pudeur de ne jamais placer explicitement cette relation sur le terrain de la love story (même si la quête de rédemption de Mason est évidemment mue par l’amour). Il joue tout autant sur le parallélisme de leurs situations, l’un comme l’autre prisonniers de leur statut : Mason d’un patron sans scrupules, Bennett d’une famille qu’elle dirige en l’absence de son mari (en déplacement professionnel de longue durée, on ne le verra jamais, elle doit gérer seule la situation) et surveillant sans cesse ses moindres faits et gestes. ![]() Joan Bennett et James Mason
Tout en étant en partie un contresens (Lucia Harper est une maîtresse femme, qui n’a pas le temps de laisser place au doute, à peine le fait-elle à la fin du film), Les Désemparés est un assez joli titre français (l’original étant The Reckless Moment, que l’on pourrait laidement traduire par le "moment téméraire"), car ce qui unit ces deux êtres que tout doit opposer (milieu social, aspirations, caractère, intrigue criminelle…) est effectivement de l’ordre d’un certain désarroi, d’un poids parfois trop lourd à porter, pour des raisons différentes. On sait que, de Liebelei à Lola Montès en passant notamment par Lettre d’une inconnue ou Madame de, Ophüls était un grand cinéaste des héroïnes. Les Désemparés s’inscrit donc bien dans cette lignée mais sa thématique rappelle tout autant celle d’un Douglas Sirk (lui aussi grand peintre des personnages féminins forts). Il n’est d’ailleurs pas impossible que Sirk s’en soit, au moins inconsciemment, inspiré pour ses grands mélodrames des années Universal (ce qui expliquerait aussi que Todd Haynes revendique l’héritage du film dans l’ADN de Loin du Paradis). On pense en particulier au personnage (pourtant masculin) de Fred MacMurray dans le très beau Demain est un autre jour, pareillement prisonnier de sa cellule familiale (mais loin de protéger cette famille qui l’étouffe aussi, lui veut la fuir et faire revivre un amour de jeunesse). Le dernier plan des Désemparés est à cet égard le plus ironique et cruel qui soit, qui voit, après le dénouement extérieurement "heureux" de l’intrigue, une Joan Bennett paradoxalement défaite dire au téléphone à son mari qu’il lui manque, littéralement enfermée entre les barreaux de sa rampe d’escalier… En bonus de cette belle édition made in Carlotta, une courte analyse du film par Todd Haynes et une longue interview de l’historien du cinéma américain Lutz Bacher (auteur de Max Ophüls in Hollywood), extrêmement documentée sur la genèse du film (dont cette critique s’est largement nourrie). La scène où Joan Bennett découvre le cadavre de l’amant de sa fille et décide de s’en débarrasser seule. Une scène muette et sans musique de plus de cinq minutes, pour laquelle, là aussi, Ophüls s’est beaucoup battu auprès de ses producteurs, effrayés par sa longueur. Ressorti en salles la semaine dernière, le film est pour la première fois disponible en DVD depuis aujourd'hui. Retrouvez d'autres articles sur Max Ophüls : Max Ophüls - "Lola Montès" (Version inédite et restaurée) "Lola Montès" retrouve tout son lustre
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