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Matthew Weiner - "Mad Men" (saisons 1 & 2, DVD)

Sorties DVD
Posté par Florence Sacchettini le 2010-08-31



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Mad Men est une série glaçante. En particulier sa saison 1. Les éléments narratifs (la vie des success men d'une entreprise de publicité, dans les sixties new yorkaises), les décors, les costumes serrés, les corps engoncés, la prégnance des codes sociaux, les lieux clos, concourent à condenser au plus haut degré l'impression d'enfermement, de carcan, d'emprisonnement que procure la vision de la série, dont les auteurs ont travaillé les plans pour qu'ils soient, dans le moindre détail, les plus précis et figés possibles : il n'y a presque pas de mouvement dans Mad Men, et quand il y en a, ils sont lents, et rectilignes. Derrière l'image de papier glacé terriblement réactionnaire d'une époque parfois regrettée (les early sixties, âge d'or de la société de consommation occidentale, celui des hommes, des vrais, à qui tout réussit, temps béni où les femmes, impeccables, étaient toute entière dévouée à ces messieurs, à la maison comme au bureau : le monde parfait décrit par la pub, en somme), affleurent l'horreur des traumatismes de la guerre pas si lointaine, la cruauté de l'ambition et de la rivalité professionnelles, mais aussi la détresse et la méchanceté des mères de famille frustrées, les souffrances des histoires de familles brisées, le chagrin du manque d'amour : toutes choses qui ne sont jamais dites, et ne commencent à être montrées (seulement imagées (1) – ce qui est l'un des grands talents de la série) qu'au cours de la saison 1, pour se développer au cours de la saison 2.

Don Draper, celui que tout le monde voudrait être, sauf lui (Jon Hamm, opaque)
Don Draper, celui que tout le monde voudrait être, sauf lui (Jon Hamm, opaque)
 
Mad Men donne à voir une reconstitution "historique" (donc une re-création toujours subjective) du monde de l’advertisement américain des années 60. Mais, bien au-delà, ce recul temporel et narratif de quelques décennies pris par les auteurs fait de Mad Men une grande série politique au sens large (celui d’une proposition d'une vision du monde), dont l'effet est dévastateur. Et comme d'habitude dans les - bonnes - séries, c'est le générique qui résume cette vision du monde, au point que sa vision pourrait remplacer celle de l'ensemble des saisons, pour les flemmards... ou pour ceux que l'addiction, et ses longues heures passées affalé devant l'écran, rebute.
L'homme contemporain n'est pas le Sisyphe tragique de l'Antiquité qui s'obstine à pousser le rocher qui toujours redescend et qu'il faut remonter, c'est un homme perdu, déboussolé, sans but, en lutte avec la vacuité, qui tombe d'une tour de bureaux, tandis que défilent les images stéréotypées des femmes idéales qu'il a inventées. Donc, bien que clairement située dans les années soixante, la série reprend dans son générique une image, une figure, une quasi icône de l'interrogation contemporaine (l'homme qui tombe) qui nous est devenue étrangement familière depuis l'attentat des Twin Towers. Mad Men semble nous dire que depuis longtemps - et en même temps, à l'échelle de l'histoire de l'humanité, les 60's c'était il y a une ½ minute -, les hommes chutent, et que rien, ni les codes de la bonne société, ni les beaux costumes, ni l'argent, ni encore les femmes, ne peuvent les retenir.

Car, en l'occurrence, l'homme en question est clairement un être du sexe masculin. La question de l'émancipation des femmes, de la domination des hommes et du combat sourd mais terrible qu'ils se livrent, structure la névrose de nos publicitaires triomphants et déchus : dans la narration des deux premières saisons, c'est la fécondité des femmes (la vie biologique de leur corps fait encore à l'époque office de destin), issue de la virilité tronquée des hommes, qui provoque littéralement la chute. Mais chut... impossible d'en dire plus, sauf à lever le voile sur le suspense ténu que parvient à maintenir la série, suspense invisible, particulièrement réussi dans la saison 1. Mad Men est une série lente, c'est peu de le dire, mais qui ne génère pas l'ennui, même si bien souvent, on pourrait penser qu'il ne s'y passe rien. Comme quand, dans la vie quotidienne, en particulier dans les moments d'ennui, on se surprend à penser qu'il ne s'est jamais rien passé vraiment, que tout est là depuis l'origine, et qu'on réalise ensuite, après coup, que des changements se sont produits, mais qu'on en était comme absent, spectateur des changements inconsciemment à l'œuvre. Mad Men, dont les personnages sont censés être des hommes d'action, qui maîtrisent leurs affaires et se maîtrisent, nous montre qu'ils ne sont en fait que les spectateurs de leur propre impuissance noyée au fin fond de leurs addictions sociales : boire et fumer sont leurs deux activités principales (ces dames savent y faire aussi). Le spectateur par contraste, saisit ce qui a changé entre hier et aujourd'hui, dans les manières (la coke du trader a remplacé le whisky du publicitaire des débuts), et dans le fond (la place des femmes, même si tout est loin d'être réglé, s'est considérablement assouplie, de même que la série évoque également d'autres "questions sociales" qui ont connu un tournant décisif dans les 50 dernières années, comme la question noire et la question homosexuelle).

Beth, épouse parfaite ? (January Jones). Elle même semble s'interroger...
Beth, épouse parfaite ? (January Jones). Elle même semble s'interroger...
 
Ce qui relativise le pessimisme formel et foncier de la série, ce sont ses personnages. C'est par eux que le décor se fissure, que les perturbations affleurent, que la vie parvient à exister dans ce grand théâtre froid. Personnages de seconds plans d'abord, surtout des femmes, celles dans les bras desquelles passe Don Draper (Jon Hamm), héros tout en paradoxe des Mad Men. Ces personnages de femmes permettent aux auteurs de montrer qu'un autre monde est possible : car les sixties, c'est aussi, et cela se confirmera vers leur fin, la décennie des émancipations et des utopies. Don, personnage double et donc énigmatique, absent, cruel mais aussi rêveur, créatif, étonnement tolérant, choisit à l'extérieur du foyer de sa quasi-Grace Kelly de femme (encore un personnage traité avec beaucoup d'ambiguïté) non pas des maîtresses femmes mais des figures de la féminité plus variées, plus libres, plus réelles : des femmes du possible encore timide, à l'avant-garde. Comme aimanté, il semble y rechercher lui aussi une porte de sortie, quelque chose qui le sorte du décor qui l'étouffe et le protège.

Parmi les personnages principaux, au milieu de la galerie de portraits d'hommes (où tous les caractères sont présents, composant un kaléidoscope raffiné de la variété et de la complexité masculine) s'ajoutant à celui de Don Draper, que l'on vous laisse découvrir, c'est un personnage de femme que l'on retiendra (Peggy Olson, soit Elisabeth Moss, déjà vue en fille chérie du Président, dans The West Wing).
"Peg" entre comme secrétaire chez Sterling and Cooper. Il lui arrive ensuite ce qui arrive peu, encore aujourd'hui : elle est promue pour son talent et entre dans le cercle convoité et restreint des "creatives" (2). Cette jeune femme, à laquelle E. Moss offre son visage ultra (é)mouvant et toujours vulnérable (beau puis laid, ouvert puis fermé, à l'opposé de celui de Don, monolithique, indéchiffrable ou presque) n'est pas une Rastignac partie conquérir le New York de la pub pour en découdre avec le pouvoir et les hommes. On ne sait pas ce qui la motive, on se sait pas ce qui la pousse, en dehors d'un sentiment tout simple d'injustice et d'une capacité d'obstination hors du commun. Ce personnage est l'un des plus passionnants de la série, l'un des plus complexes, l'un des plus réussis. Elle est maladroite, sans défense apparente, en dehors de sa sincérité vacillante,mais rebelle sans en en avoir l'air, parvenant à se tenir seule au milieu du monde des hommes, coupée de celui des femmes par son ascension professionnelle. Elle offre une bouffée d'air frais dans le bocal étouffant dans lequel les auteurs nous plonge, une issue possible (qui a un prix terrible).

Entrer ou ne pas entrer dans un monde d'hommes ? Peg (jouée par l'excellente Elisabeth Moss)
Entrer ou ne pas entrer dans un monde d'hommes ? Peg (jouée par l'excellente Elisabeth Moss)
 
C'est par son histoire, celle de Don, et celle de Beth (l'épouse de Don, jouée par January Jones, qui parvient à insuffler de l'humour à sa complexe composition) que l'on sort des apparences, et que l'on accède au monde intérieur. Dans la "vraie" vie des personnages, à l'opposé des images de papier glaçé qu'ils créent (Don, Peggy) ou qu'ils tentent d'incarner (Beth), la tourmente règne, les sentiments sont confus, les désirs contradictoires. A la fin de la saison 2, et malgré une nouvelle rechute de la "fatalité", le spectateur sort un peu la tête de l'eau du bocal, sans que les choix de mise en scène en soient pour autant modifiés (quoiqu'une escapade dans L.A. la folle ouvre une fenêtre fantasmatique et presque iréelle sur un ailleurs décadent ou utopique, au choix). Toujours se répètent, comme une boucle, les rituels des réunions, des alcools à toute heure, des cigarettes qui se (vous) consument, des retours fatigués à la maison, des nuits écourtées par l'insomnie. Le manège banal et finalement terrifiant de ces scènes, produisant l'impression de revoir toujours les mêmes plans, est régulièrement troué par des images et des gros plans (majoritairement des visages) dans lesquels se glissent des éclairs de vérité et qui constituent des accélérateurs narratifs et des trous d'air salvateurs.
Il n'en reste pas moins que Mad Men est LA série la plus hautement obsessionnelle (au sens propre, ce qui s'accompagne donc d'une forme de frigidité rigoriste réfrigérante) que l'on ait vu jusqu'ici : comme le pendant parfait de l'hystérie de True Blood, dont elle est la contemporaine en production.


(1) Pour ne donner qu'un exemple, la scène qui voit Beth assister à l'envol d'oiseaux libérés de leur cage, qui n'est pas sans rappeler celle où le héros des Soprano voyait ses canards s'envoler de sa piscine (saison1), le plongeant dans un désarroi à lui-même incompréhensible, produit l'une des images les plus réussies et les plus émouvantes de ces deux premières saisons, par son économie de moyens et sa force d'évocation.
(2) Il y aurait beaucoup à dire sur le rôle joué par les mots dans
Mad Men : les publicitaires écrivent des slogans, qui au-delà du discours stéréotypé qu'ils produisent, prennent pour eux un sens profond. Ainsi, la personnalité de Don et de Peg nous est-elle régulièrement dévoilée par les mots qu'ils imaginent. Images et mots, apparences et réalité se mélangent ainsi dans un jeu subtil de mise en abîme de la mise en scène, de la création, du travail de scénariste (le scénariste de série, dernier avatar de l'immense publicité télévisuelle que fait d'elle l'Amérique de l'entertainment ?).






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Commentaires
De : Cyril C.

Quel timing ! Au moment même où Florence peaufinait cette brillante analyse, "Mad Men" triomphait aux Emmy Awards, remportant son 3ème Emmy consécutif de "outstanding drama serie" (ce sens de la formule des Américains...) ! Egalant ainsi le "record" datant du début des années 2000 (2000-2002) de "The West Wing" (A la Maison Blanche)...

De : Florence

La diffusion de la saison 3 commence en ce moment sur Canal +.

De : noodles

j'ai mis deux saisons pour comprendre le jeu de mots du titre : Ad Men....

De : Florence

Ah ben merci pour le jeu de mots parce que moi je n'avais même pas pensé qu'il y en avait un ! De toute façon les men sont "mad" (ce n'est pas que péjoratif, hein !) qu'ils soient "ad" ou pas. L'univers de la pub n'est pas qu'un décor c'est sûr, il y a un symbole évident sur la société de consommation et du spectacle, mais cela n'épuise pas la folie et finalement l'humanisme de la série.
Et puis aussi, la saison 3 est superbe, surtout les 2 derniers épisodes, où le politique (assassinat de Kennedy) et le privé se mêle étroitement. Une chute et une libération. mais surtout ne pas regarder la saison 3 avant d'avoir vu la 1 et la 2 : les séries sont faîtes pour être regardées dans l'ordre.

De : mister_kenyatta

Mad Men, Ad Men... Ainsi soit-il !

De : florence

L'épisode 12 de la saison 3, le plus beau de la saison, avec le dernier, est réalisé par Barbet Schroeder.

De : noodles

oui oui... il a dit je sais plus où (cahiers?) qu'on lui avait confié les clés de la rolls...

De : Rose.

Moi j'avais également entendu dire MAD MEN pour MADison avenue ..

De : noodles

alors double jeu de mots.... encore plus classe

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