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Matteo Garrone – "Reality"

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Posté par Gaël Martin le 2012-10-12



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Matteo Garrone continue, après Gomorra, son étude sociologique de l'Italie. Après s'être concentré sur la puissance économique et sociale de la Mafia, il s'interroge aujourd'hui avec Reality sur le rapport qu'entretiennent les Italiens au spectacle.

On a beaucoup dit de Reality qu'il était un film dénonçant les effets pervers du succès populaire de la télé-réalité, mais c'est survoler (tel les plans qui ouvrent et ferment le film) Reality que de dire cela. Le cinéaste est bien plus corrosif, en un sens, quant à sa vision de l'Italie. Luciano loin de sombrer dans la folie, se conditionne, au contraire à son devenir. C'est sa nature même de vouloir être spectacle.

Nando Paone et Aniello Arena dans "Reality"
Nando Paone et Aniello Arena

Comment peut-il en être autrement ? Introduit comme animateur de mariage, il excelle également comme hâbleur public, maître de sa poissonnerie au coeur d'un véritable amphithéâtre. La scène offerte par le marché est un retour à la Commedia dell'Arte. Situé dans le vieux Naples, elle est une avant-scène du spectacle télévisuel. Luciano est un homme dont la vie dépend du regard des autres, financièrement et socialement parlant. Luciano est un acteur qui joue sa vie, quitte à frayer avec l'économie illégale, banalisée, voire encouragée dans les rues de Naples. Le regard est alors menaçant, source d'ennuis qu'il faut absolument éviter. Luciano est un homme conscient de sa nature de comédien, qui se sait observé, qui en joue mais qui le craint aussi. Le lieu n'est pas des plus rassurants en effet ; il suffit de visionner le superbe documentaire que Giovani Cioni a consacré aux catacombes napolitaines : In Purgatorio. Les Napolitains usent d'images et de métaphores pour évoquer la mainmise de la criminalité organisée sur leur quotidien et leur imaginaire mais redoute de la nommer. On le sait, Garrone est accusé d'avoir graissé la patte à la Camorra, pour pouvoir tourner ses précédents films. C'est en tout cas ce qu'a déclaré un collaborateur de justice. La suspicion est, pour la Mafia, une arme. Dans le cas de Garrone, un vrai handicap pour son adaptation de Gomorra, ouvrage s'attaquant violemment, avec talent et courage aux mafias italiennes. C'est tout l'enjeu de sa mise en scène : aboutir à créer un climat de suspicion. D'abord autour des trafics de Luciano, puis progressivement, alors que la suspicion se fait de plus en plus pesante : c'est le jeu auquel il s'est inscrit qui le pousse à se méfier de ses clients, potentiellement jury de l'émission. Le cinéaste réussi de façon talentueuse à montrer le malaise des Napolitains, sans en nommer l'origine criminelle. Pour survivre en milieu hostile, le spectacle, le jeu et le masque sont vitaux mais finissent par étouffer celui qui utilise cette mise en scène.

Raffaele Ferrante (au centre) dans "Reality"
Raffaele Ferrante (au centre)

C'est là qu'intervient un autre promoteur du spectacle : le Vatican, drapé de son costume de l'Église catholique. On voit, en effet, notre Luciano passer de son arène personnelle napolitaine à celle, bien plus large, des réalisations de l'Eglise. La comédie qui rythmait, bon gré mal gré, le ton du film se fait de plus en plus solennelle et l'on se retrouve fasciné, aux côtés du héros, par la puissance spectaculaire mise en place par ce système religieux. Un système qui fait, pourtant, passer l'homme au second plan, se noyant dans la masse, jusqu'à disparaître. Luciano étouffé par le climat de suspicion qui le broie dans son amphithéâtre, disparaît dans la masse religieuse et les plans d'ensemble. C'est là où se niche la subversion du film. Loin d'être une attaque frontale et attendue de la télé-réalité, le film met en lumière les mises en scène du quotidien. Elles se révèlent bien plus perverses que les spectacles télévisuels, qui ne sont que fiction, autant pour nous spectateurs, que pour les personnages du film. Guy Debord écrivait que "dans un monde réellement renversé, le vrai est un moment du faux" ; Garonne, avec finesse, rejoint cette affirmation. Si bien qu'ici la fiction qui s'assume comme telle est bien plus vraie, si l'on peut dire, que ce qui s'affirme comme la réalité.

En pénétrant, par effraction, dans les studios où se déroule l'émission, Luciano gagne en sérénité. Il a rejoint un monde qui s'assume comme irréel et regarde, à travers une vitre, les coulisses d'un plateau de tournage qu'il reconnaît comme étant sa réalité de personnage de fiction. Avant que le film se termine, Garrone offre à son personnage ce qui lui manquait jusque là, une vision globale de la réalité. Loin de sombrer dans la folie, Luciano s'extrait d'un monde oppressant devenu fou.




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