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Martin Scorsese – "La Valse des pantins" ("The King of Comedy", 1983, reprise)
Sorties salles
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On dit souvent que, in fine, "le public a toujours raison". Il arrive quand même très régulièrement qu’il se trompe dans les grands largeurs. Ainsi de cette Valse des pantins réalisée en 1983 par un Martin Scorsese encore auréolé de la gloire cannoise de Taxi Driver (Palme d’or 1976) et sortant d’un Raging Bull (1980) ayant incontestablement fait date dans l’histoire d’Hollywood (ses huit nominations aux Oscars, dont deux statuettes, particulièrement pour Robert De Niro et ses trente kilos pris en quatre mois… et reperdus ensuite). Gloire que le succès plus mitigé de New York, New York (1977) n’avait qu’à peine écornée. Rien en tout cas qui ne laissait supposer possible un tel échec commercial pour The King of Comedy, qui fut même qualifié de "bide de l’année" par plusieurs médias américains, ce qui a sans doute amené Scorsese à regrettrer ensuite publiquement de l’avoir tourné. Comment expliquer alors que chaque nouvelle vision de ce film soit, au contraire, un pur moment de jubilation ? Et pourquoi a-t-il été un tel échec ? Probablement autant un problème de forme que de fond… Avec les trois films cités précédemment, faisant suite à Mean Streets, Scorsese s’inscrit comme l’un des grands cinéastes de la décennie 80 naissante (et au-delà), mais surtout comme l’un des plus ambitieux et avides de laisser une trace dans l’Histoire de son Art. Nous sommes alors dans les années charnière de l’évolution du Nouvel Hollywood : en 1979, Coppola est à nouveau palmé à Cannes avec son film le plus "monstrueux" (Apocalypse now) mais, un an plus tard, Cimino va essuyer un échec mémorable avec La Porte du Paradis, la même année,donc, où Scorsese triomphe avec Raging Bull. On attend de ce dernier un nouveau tour de force cinématographique, toujours épaulé par son alter ego De Niro. La Valse des pantins est d’ailleurs programmé en ouverture du festival de Cannes 1983. Et voilà qu’il revient avec un film "déceptif" (sûrement l’un des premiers à forger un concept lexical qui n’a pas fini de faire florès), apparemment modeste dans le fond comme dans la forme. Le public ne saura pas voir au-delà des apparences, la critique guère davantage (1). Et si tout le monde était passé à côté du meilleur film de Martin Scorsese ? ![]() Robert De Niro (et les silhouettes de Liza Minnelli et Jerry Lewis)
L’hypothèse n’est pas si provocatrice que ça et certainement encore moins au regard de ce qu’est devenu le cinéma de Scorsese depuis près de trente ans. Qu’il rate ou réussisse ses films (dans des proportions malheureusement plus équilibrée que son statut de grand Auteur protégé ne le laisse croire), Scorsese ne déroge presque jamais à la tentation du "sur-cinéma", ce que l’on pourrait aussi dénommer (dans ses plus mauvais moments) le "cinéma filmé". Dit encore autrement, d’un cinéma qui ne se veut pas seulement bigger than life mais plus grand que les autres films (ce qui est singulièrement patent dans ses remakes, Les Nerfs à vif et Les Infiltrés, débouchant invariablement sur des impasses artistiques aussi spectaculaires que prétentieuses). The King of Comedy est pratiquement à l’exact opposé de ce cinéma, qui ne repose sur aucun effet de signature revendiqué (excepté, peut-être celui, d’ailleurs très beau, du fameux travelling arrière de De Niro saluant dans sa cave un public imaginaire). Après Raging Bull, largement tourné à Hollywood, Scorsese retrouve certes son cher New York mais il s’agit finalement davantage de celui d’un Sidney Lumet que du sien. Et pas tellement parce que, comme Network, La Valse des pantins prend le miroir aux alouettes de la célébrité télévisuelle comme décor, ici plutôt traité comme toile de fond que comme sujet principal. C’est la facture du film et son sujet qui sont "lumetiens". On sait que, en bon représentant du "Vieil Hollywood" (ou, plus exactement, de l’époque intermédiaire entre l’Ancien et le Nouveau), Lumet faisait de ses histoires et de ses comédiens (donc, de ses personnages) les fondements de son cinéma. Depuis Alice n’est plus ici (autre grand film scorsesien mésestimé), cela n’a jamais été autant le cas que dans The King of Comedy chez Scorsese. Certes, le scénario est brillant, mais pas non plus d’une ébouriffante originalité : assoiffé de gloire manifestement depuis son plus jeune âge et convaincu de son immense talent de stand up comedian, Rupert Pupkin est persuadé qu’il sera le nouveau Jerry Langford, le roi des comiques cathodiques. Ne parvenant pas à obtenir son attention (et encore moins son soutien) en dépit de tous ses efforts, aidé de Masha, une groupie hystérique de Jerry encore plus psychiquement dérangée que lui, il va le kidnapper pour obliger son network à le programmer dans son show et lui donner ainsi sa chance. Ce sont d’ailleurs les scènes de négociation tripartites avec la police et les producteurs du show qui rappellent le plus le cinéma de Lumet, avec un côté Un après-midi de chien… ![]() Robert De Nro et Diahnne Abbott
La grande force de The King of Comedy est de faire exister ses personnages avec une intensité incroyable, mais surtout avec des degrés d’intensité très différents et parfaitement complémentaires. Rupert et Masha sont dans l’excitation permanente, la logorrhée verbale (c’est la raison d’être de Rupert : occuper l’espace avec sa voix et ses blagues), toujours dans l’action ; Jerry et Rita (l’amour de jeunesse de Rupert, qu’il cherche à impressionner par sa prétendue amitié avec la star de l’écran) sont au contraire, même si d’une façon différente, dans l’effacement, la froideur (pour lui) et probablement la timidité (pour elle). Scorsese fait dans ce film un usage brillant de l’improvisation, assez proche de celui d’un Cassavetes (la présence dans les deux films de Diahnne Abbott n’est pas la seule raison qui fait parfois penser à Love Streams), qui culmine dans la scène où Rupert et Rita s’invitent chez Jerry. La tension palpable pour le spectateur existait aussi à ce moment-là entre les comédiens, l’anecdote voulant que De Niro ait usé de plaisanteries antisémites sur le plateau pour mettre volontairement Lewis en colère. La scène où Masha vampe Jerry ligoté chez elle après son kidnapping est un autre exemple : Lewis était dans la même situation que son personnage, ayant face à lui, impuissant, une comédienne assez imprévisible… ![]() Robert De Niro et Sandra Bernhard
De Niro est constamment prodigieux et, comme Scorsese, il fait amèrement mesurer à quel point il s’est depuis régulièrement égaré. Il est souvent au bord d’en faire trop (comme le film le demande) mais ne tombe jamais dans le piège de l’overacting. Il est surtout d’une incroyable drôlerie (le film dans son ensemble est certainement le plus drôle de Scorsese qui s’est, il est vrai, peu essayé frontalement à la comédie) et pas encore encombré des tics qu’on lui connaît aujourd’hui. Il est intéressant de rapprocher The King of Comedy d’une autre excellente comédie (mais film bien plus mineur dans sa facture) à laquelle il a participé, le Mafia Blues (1999) de Harold Ramis. Mafia Blues est presque drôle "malgré" De Niro, qui en fait des tonnes, et vaut surtout pour la prestation exceptionnelle de Billy Crystal et un excellent Joe Viterelli (2). Dans La Valse des pantins, il est en revanche l’élément comique du film, qui l’entraîne tout entier (comédie grinçante, évidemment, ne fonctionnant pas sur le même mode que les comédies US de ces dix dernières années, par exemple). Sandra Bernhard est une nouvelle venue (le film est pratiquement son premier rôle à l’écran) assez stupéfiante, jouant à merveille d’une physique étrange. Elle est d’ailleurs presque l’actrice d’un seul rôle au cinéma : non pas qu’elle n’ait plus tourné ensuite mais aucun de ses films ultérieurs n’a réellement marqué les esprits. La carrière de Diahnne Abbott est encore plus mystérieuse. Il est vrai qu’elle était moins comédienne que compagne de Robert De Niro à la ville, ce qui explique largement sa présence dans Taxi Driver, New York, New York et La Valse des pantins. Si on y ajoute donc le sublime Love Streams de Cassavetes déjà cité, on constate qu’il lui était difficile de faire mieux en seulement quatre films… ![]() Jerry Lewis et Robert De Niro
Reste Jerry Lewis. Une vieille légende tenace prétend pratiquement que, en solo (après la séparation du duo qu’il formait avec Dean Martin), Lewis n’aurait connu le succès qu’en France. Ou tout au moins son génie n’aurait été reconnu qu’en France. C’est très exagéré car ses comédies des années 60 (Le Zinzin d’Hollywood, Le Tombeur de ces dames, Le Dingue du palace et surtout le brillant Docteur Jerry et Mister Love) recontrèrent un réel succès aux Etats-Unis. Mais il est certain que, cinématographiquement, au début des années 80, Jerry Lewis traversait un terrible creux de la vague dont il ne s’est jamais relevé, ne cultivant sa notoriété qu’à la télévision (notamment comme instigateur de la version américaine du premier "téléthon"). L’année précédant The King of Comedy, l’excellent dernier film qu’il ait réalisé n’avait même pas eu les honneurs d’une sortie en salles dans son propre pays. Il est vrai que le nommer Smorgasbord (du nom d’un plat traditionnel suédois) relevait carrément du suicide commercial. Il est pourtant lui aussi très bon dans La Valse des pantins (apportant aussi au film ses propres anecdotes de célébrité, comme cette scène où une admiratrice lui "souhaite" un cancer après qu'il l'ait rembarrée), avec sa raideur de mouvements si caractéristique, conférant à son personnage une vraie étrangeté. Film de situations et de personnages ne veut certainement pas dire mise en scène absente. Sils ne sont pas ici ostentatoires, les choix de réalisation de Scorsese sont néanmoins bien affirmés et permettent au film de dépasser son apparent "réalisme" un peu plat. C’est bien évidemment le cas des scènes oniriques où Rupert rêve sa vie de future star, particulièrement celle se déroulant dans le bureau de Jerry, qui ressemble à la représentation que l’on pourrait se faire de celui de Saint-Pierre (si Saint-Pierre avait un bureau…), tout en transparence et lumière blanche. Mais aussi des inteventions uniquement en voix off de la mère de Rupert (celle de Catherine Scorsese, la propre mère du réalisateur), dont on n’est finalement jamais sûr si elle existe encore ou n’est pas une nouvelle Madame Bates (du nom de la mère défunte d’Anthony Perkins dans Psychose), ne vivant plus que dans l’esprit confus de Rupert. Et puis surtout cette très belle scène, assez iréelle, où Masha entreprend Jerry, dans un appartement bien trop luxueux pour être le sien, uniquement éclairé par des dizaines de bougies (clin d’œil au Barry Lyndon de Kubrick ?). Ces effets de mise en scène sont au service du récit et de ses personnages, jamais des revendications de virtuosité un peu vaines. Il faut donc voir ou revoir La Valse des pantins et y voir aussi autre chose qu’une illustration de la théorie warholienne du quart d’heure de célébrité, même si l’affiche de cette reprise en salles s’y réfère un peu trop explicitement… (1) Pour compléter les heurs et malheurs des figures de proue du Nouvel Hollywood, notons que, un an auparavant, Coppola avait connu un désastre public bien plus grave encore (d’autant plus grave qu’il était son propre producteur) avec le sublime Coup de cœur, pourtant artistiquement follement ambitieux. Comme quoi, il n’y a vraiment aucune recette au succès… comme à l’échec. (2) Et il est étrange de constater que c’est en reconstituant le couple scorsesien de Raging Bull - Robert De Niro et Cathy Moriarty - que Mafia Blues 2 (pour une fois très opportunément sous-titré en français La Rechute) s’enfonce dans la farce la plus grossière… Retrouvez d'autres articles sur Martin Scorsese : Sinatra par Scorsese ? "Shutter Island" de Martin Scorsese: la bande annonce Martin Scorsese - "Shutter Island" Sinatra, Taylor, Burton : Scorsese danse avec les stars hollywoodiennes Les leçons de l’affaire Scorsese ou la tentation du jugement a priori
Commentaires
De : noodles j'ai tellement vu ce film que certaines images sont restées imprimées sur ma rétine et il m'arrive même de me réveiller parfois en pleine nuit dans la peau de pupkin..... et je ne me rendors que si ma femme me dit :" rupert c'est vraiment toi le plus grand"...... De : noodles la scène où de niro débarque chez lewis et se tape l'incruste est un sommet De : noodles la scène où de niro débarque chez lewis et se tape l'incruste est un sommet Insérer un commentaire : |
