Après avoir perdu de sa splendeur avec l'accueil mitigé de ses deux films précédents, M. Night Shyamalan tente d’élargir sa palette en dirigeant son premier blockbuster. The Last Airbender est en effet une nouvelle tentative de lancer une franchise « fantasy » sur grand écran, en adaptant la populaire série animée de la chaîne Nickelodeon.
La tentation du virage.
Grand melting pot d’influences spirituelles et mythologiques, surfant aussi sur la popularité des années 2000 pour le cinéma d’arts martiaux aux Etat-Unis et en Europe, le dessin-animé était un parfait représentant des passerelles entre occident et orient dans une production audiovisuelle de plus en plus mondialisé, avec une tendance peut-être à une forme de synthèse assez consensuelle. En lançant aujourd’hui ce film, Nickelodeon et son studio partenaire Paramount tentent vraisemblablement de redynamiser le merchandising et les produits dérivés d’une série d’animation qui n’a duré qude trois saisons avant de s’arrêter en 2008.
Pourtant le genre en soit semble s’être quelque peu épuisé auprès du grand public avec les recettes décevantes de La Croisée des mondes et du second opus de Narnia… Et la sortie d’une adaptation de Dragonball par une Major américaine l’an dernier s’est révélée être une totale catastrophe. Autant dire que M. Night Shyamalan ne s’est pas nécessairement pris une assurance vie hollywoodienne en acceptant de scénariser et de diriger cette commande. S’il semble avoir sauvé le minimum des meubles au box-office US, il a de fait été éreinté comme jamais dans sa carrière par la critique américaine et il ne fait pas de doute que ce film va aussi être en France une étape de plus dans l’écrémage de ses admirateurs.
The Last Airbender mérite pourtant à plus d’un titre le déplacement et la curiosité, à tout le moins de ne pas se fier à sa réputation de catastrophe artistique. En réalisant un film « pour ses enfants », l’auteur de The Village n’est pas seulement en service commandé, il tente de plier véritablement la série à sa vision et à son univers. Cela passe sans doute par certains accrocs rythmiques, peut-être en partie dû à des faiblesses et hésitations, mais qui tiennent aussi essentiellement à ce que l’on attend d'un film de cinéma en général, à la tolérance que l'on a aussi envers la batardise intrinsèque à une telle production de majors.
Un autre question se pose qu'habitué à l’overdose narrative et à la construction empirique de personnages, le genre Fantasy s’est rarement appuyé sur les dimensions poétiques et atmosphériques pour plonger au contraire dans les affres des complexes de la littéralité… Au cinéma, la magie et le décor n’y sont souvent plus qu’un vague artifice propre au spectaculaire que les metteurs en scènes tentent surtout de crédibiliser aux yeux du public. Quand à la puissance graphique, ces dernières années elle est surtout passée par l’iconisation et la pose, pures dérives illustratives. Même adapté d’un serial télévisé qui n’était pas sans s’inspirer de divers œuvres cinématographiques, ce pouvait encore être les options prises puisque dominantes pour digérer dans l’adaptation les contenus de ces œuvres.
A beginning is a vey delicate time.
Comme Lynch pour Dune l’avait déjà tenté avec moyennement de succès, il est manifeste qu’en écrivant son scénario Shyamalan a avant tout tenté de faire exister un certain nombre de visions et d’émotions dans l’espace de grandes scènes emblématiques, sensées condenser, intégrer en arrière plan où éluder nombre de composantes. On s’amusera d’ailleurs de voir que le prologue et l’entrée en matière entre Dune et The Last Airbender ne sont pas sans similarités. Même destiné aux enfants, ce dernier n’est d’ailleurs pas exempt d’une certaine dimension géopolitique dans ses luttes métaphoriques, chaque éléments figurant un idéal de vie en communauté: la Nation exacerbée pour le feu qui s’en prend à des petites tribus (l’eau), des peuplades nomades (l’air) et un royaume (la terre)… Shyamalan ne cherche pas à nous décrire plus qu’il n’est besoin cet autre monde, seulement à le faire exister dans sa logique d’emblée.
Pour entrer dans un univers métaphorique quand il n’est pas complètement mis en récit, cela demande un peu de temps, du moins d'autres dispositions. Le tout serait réalisé par Jodorowsky on ne chercherait d’ailleurs même pas à faire état d’autant de griefs narratifs. Les trente premières minutes manquent certes globalement d’intérêt et d’impact, Shyamalan a peut-être manqué quelque chose pour nous faire pénétrer avec plus de fluidité et d’envie dans son film… mais au-delà de cette perfectibilité et de son contexte forcément contraignant de film studio à 150 millions de dollars, la sensation de chaos se trouve être absolument nécessaire pour s’approprier par nous même un monde sensé stimuler des images et des arcanes qui seront de toute façons de résonnances différentes d’un spectateur à un autre. L’avatar est d’ailleurs un être qui part à la conquête d’un équilibre progressif. Le film à l’instar de son parcours prend de l’assurance jusqu’à déchaîner tout ce qu’il a emmagasiné lors de ses quarante dernières minutes, d’une puissance visuelle et poétique absolument remarquable.
Le cinéaste s’inscrit au fond dans le prolongement logique de son précédent film The Happening, où le saut de foi et la dimension fantastique se libéraient d'une mise sous tension scénaristique et rationaliste permanente dans son cinéma. Ce qu’il perd en angoisse contemporaine, et en exploitation de l’art ou de l’imaginaire comme une vaste schizophrénie, il y gagne en liberté et en épanouissement de son trait le plus directement dédié au concept de croyance et de surnaturel. Particulièrement casse gueule, mais The Last Airbender est en recherche perpétuelle d’un rapport au spirituel qui dépasse les fonds de commerce et l’extrémisme.
Flow like water

La maîtrise de l’élément eau ici va de pair avec celle de l’humilité. Une « qualité » parfois contestée à M. Night Shyamalan en tant que cinéaste qui avait en prime le malheur de se mettre en scène lui-même dans ses films en plus de faire basculer ses narrations. La quête de Aang apparaît à ce titre peut-être en résonnance avec celle du réalisateur qui a toujours été sensible aux critiques, parfois jusqu’à la colère dans ses films mêmes. De l’autre côté, Dev Patel en Prince du feu déchu peut aussi apparaître comme cette dimension plus colérique et arrogante du metteur en scène, mais aussi tragique et mélancolique. Aang et le prince Zuko se complètent ici d’une manière très touchante, c’est une évidence que le metteur en scène doit retrouver dans cette dualité ses propres questionnements. Il sera intéressant aussi de constater à quel point Shyamalan a lié contrairement à la série toute la Nation du feu et ce personnage de Zuko à ses origines indiennes… Plutôt que de racisme, accusation stupide, on pourrait investir le film et l’œuvre de Shyamalan sur la part de haine de soi qu’il contient. Zuko rejoint ici un peu le caractère sacrifié du personnage de Leguizamo dans The Happening...
Le mal est interne avant tout, et dans sa manière de le figurer, le film flirt parfois avec la noirceur des Contes de Terremer version Miyazaki fils, autre film de fantasy « différent ». D’une manière générale il y a toujours des handicapés et des malades dans les films de M. Night Shyamalan, une part d’exclusion et de colère qui se retrouve confronté à des éléments souvent très puritains…Cet affrontement au sein même d’un seul personnage est toujours présent dans le monde jamais bêtement manichéen de The Last Airbender. L’un des beaux moments de la première partie du film se trouve être quand un vieux moine vend Aang à son ennemi en dépit de tout ce que la figure du vénérable représente. Il tient même en prime à faire payer au jeune Airbender la manière dont il a abandonné les maîtres qui l’initièrent. Ce malaise reste au cœur de ce personnage vraiment intéressant et déteint dans la sensibilité de l’ensemble.
Aang est pris en tenaille entre sa vieille âme et son corps d’enfant qui le poussa à avoir peur de ce qu’il devrait abandonner pour être cet « avatar » symbole d’équilibre pour tous les autres. La maîtrise progressive des pouvoirs peuvent ici s’inscrire ainsi avec ceux du héros d’Incassable, de l’aveugle Ivy de The Village, ou aussi à la foi regagnée par Mel Gibson dans Signs pour sauver son fils. Alors que son héros est pleinement associé dans ce film à un environnement fait de magie, il doit pourtant encore questionner sa capacité en la croyance et se confronter à l’extrême fragilité de cette idée pour mesurer jusqu’où peut aller son don de soi… C’est aussi l’un des tours de force de l’appropriation du matériel original par le réalisateur que de le plier à l’enjeu de toute son œuvre.
Du point de vue de l’ « action », Shyamalan se démarque des blockbusters américains récents. Il privilégie la chorégraphie des gestes et aussi celle des effets spéciaux à leur impact. La fluidité de l’air et la force interne et passive de l’élément eau sont des images qui ont comme guidées ses envies de mise en scène. Les combats et entrainements évitent le surdécoupage préférant suivre les mouvements dansés influencés par le Kung-fu et le Tai-chi jusqu’à se faire flottant ou en allant par exemple d’un protagoniste à un autre dans une arène improvisée. Le dernier tiers impose un décor de petite cité polaire unique où va se dérouler un long climax qui prend le parti pris du scénique et du théâtral, des vas et viens poétiques qui neutralisent le simple spectacle de bataille qui à nouveau se fait plutôt chorégraphie et danse. Certains personnages y dévoilent à ce moment de nouvelles dimensions capitales, en même temps que la puissance passe par l’idée de faire du décor un fabuleux point de rencontre et d’échange entre des forces de toutes natures.
On sera juste un peu déçu en fait que l'auteur (ou la production?) n'ait pas eu l'audace d'embarquer sur un tel projet un chef opérateur comme Tak Fujimoto ou Roger Deakins, préférant prendre Andrew Lesnie, le directeur photo attitré de Peter Jackson. Un seul mot sur la 3D de post-production absolument dispensable du film : c’est ici qu’elle aurait trouvée son utilité et sa plus-value, mais puisque le travail en ce sens a été fait au dernier moment et dans une perspective juste cosmétique, il n’est pas vraiment besoin de risquer de se gâcher la nature de la photographie du film dans les trois quarts des salles où il sera projeté avec ces envahissantes lunettes…
Une vague

Pour conclure, il est certain que la frontalité de certaines situations et caractérisations ne feront sans doute pas une nouvelle fois l’unanimité dans l’écriture de M. Night Shyamalan, tout comme ses touches d’humour. C’est d’autant plus difficile peut-être ici qu’il y a moins cette ambivalence capable d’agir comme soupape de sécurité ludique et intellectuelle. Qu’on se le dise pourtant, cet aspect direct, voir naïf, mérite d’être défendu car c’est ce qui permet au réalisateur de nous conduire aux moments de basculements qu’il affectionne. Croire à une histoire, à une démarche, par un dispositif réussi ce n’est pas vraiment l’enjeu au fond chez Shyamalan. Il s’agit surtout d’investir et de concentrer des passages où ses personnages, sa narration et par extension ses spectateurs eux-mêmes sont dépassés par le concept d’adhésion et emportés dans un réel abandon. Musicalement c’est ce que James Newton Howard travaille en permanence dans ses bandes originales pour le réalisateur. Ce sont des moment de dépassement même par la fiction et l’oeuvre où l’on chavire dans quelque chose de naturellement plus sensible et lyrique que tout le reste, où il ne s’agit pas seulement de nous convaincre de ce qu’on nous raconte, mais où ce qui est raconté finit par être le plus fort. Comme le rouleau d’une grande vague qu’on a envie de toucher… Shyamalan est resté fasciné par cette sensation enfantine devant un film, cette mystique propre au cinéma : c’est ce qu’il a choisi de retravailler partout, tout le temps.
Réalisé par M. Night Shyamalan. Scénario: M. Night Shyamalan, Bryan Konietzko, Michael Di Martino. Photo: Andrew Lesnie. Montage: Conrad Buff IV. Musique: James Newton Howard. Avec: Noah Ringer, Dev Patel, Nicola Peltz, Shaun Toub... 103 minutes. 2:35:1.
Sortie le 28 juillet 2010.