Alfred Hitchcock l’a théorisé depuis longtemps : plus votre méchant sera réussi, meilleur votre film sera. C’était il y a longtemps mais quand même après que Lewis Allen ne réalise
Je dois tuer, en 1954. Alors accordons-lui l’intelligence (à lui ainsi qu’à son scénariste Richard Sale, par ailleurs réalisateur lui-même et qui connaîtra un petit succès avec
Pour que les autres vivent, en 1957) de n’avoir eu besoin du conseil de personne pour écrire le personnage de John Baron et le confier à Frank Sinatra.
En 1954, la carrière cinématographique d’"Ol’ Blue Eyes" redémarre tout juste après un sérieux passage à vide. Disons qu’il n’a pas encore fait taire tous les sceptiques pour qui le chanteur, idolâtré par à peu près tout ce que les Etats-Unis de l’époque comptent de femmes, n’est pas encore tout à fait un comédien.
Je dois tuer n’est pas une grosse production (sa durée assez courte, 1h12, son sujet, le style de sa mise en scène, son casting pourraient même en faire une sorte de "super série B"), bien moins imposante que le
Tant qu’il y aura des hommes de Fred Zinnemann qui vient de relancer Sinatra un an plus tôt, mais l’enjeu n’est en pas moins important pour lui d’endosser l’habit d’un tueur sans aucun scrupule, celui du méchant absolu, lui, l’un des héros de l’Amérique de l’après-guerre.
Car John Baron est un professionnel du meurtre comme certains conduisent des trains ou d’autres réparent des téléviseurs. Mais le contrat que lui et ses acolytes sont venus remplir dans la petite ville de Suddenly (qui donne son titre original au film, bien moins explicite et programmatique que le titre français), dans laquelle il ne se passe jamais rien et où le shérif local a tout loisir d’essayer de se faire aimer d’une jolie mère célibataire, n’est pas banal : assassiner le président des Etats-Unis. Pour des commanditaires dont il ignore tout ; tant qu’il est payé, ça n’est pas son affaire. Et son froid professionnalisme en fait d’ailleurs, dans la première partie du film, un très crédible agent du FBI.
Frank Sinatra et Sterling Hayden
Il y a évidemment quelque chose d’assez cruellement ironique à voir aujourd’hui, moins de dix ans avant l’assassinat de JFK à Dallas, comment l’Amérique considérait comme inconcevable que l’on puisse attenter à la vie de son premier personnage *… Et de doublement ironique de voir un très proche du clan Kennedy jouer le rôle du traître ultime à la patrie.
Mais le choix de Sinatra est un coup de génie, lui qui livre ici l’une de ses prestations les plus intenses et constitue clairement (pour revenir au credo hitchcockien) le meilleur atout du film.
Face à lui, les autres personnages font un peu pale figure, souffrant soit d’un trop grand didactisme (l’opposition entre le pacifisme un peu lâche de la mère et l’attitude "good patriotic American" du grand-père, lui-même ancien agent fédéral et "voix de l’Amérique", d’un pays alors paralysé par le Péril rouge, dont
Je dois tuer peut être lu comme une énième métaphore, tant il semble inconcevable que l’ennemi puisse être seulement intérieur), soit d’un miscasting. Excellent acteur et inoubliable la même année dans le
Johnny Guitar de Nick Ray, Sterling Hayden donne ici l’impression de ne jamais trouver ses marques dans le rôle très passif du shérif.
Malgré ses limites, le film tient très bien la route et justifie sa bonne réputation de petit trésor caché, que Wild Side a donc eu l’heureuse idée d’exhumer enfin en DVD pour la première fois en France, dans sa belle collection Vintage Classics.
* En dépit de funestes précédents (Abraham Lincoln en 1865, James Garfield en 1881, William McKinley en 1901), il est vrai anciens.