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Leïla Kilani - "Sur la planche"

Sorties salles
Posté par Bénédicte Prot le 2012-01-19



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"Sur la planche" comme un funambule au-dessus du vide, comme un condamné, "sur la planche" comme on s'accroche à un radeau... Le titre évocateur du premier long métrage de la Marocaine Leïla Kilani (sélectionné à la Quinzaine des réalisateurs du dernier Festival de Cannes) est rigide, dur, comme la voix qui s'adresse à nous d'un fourgon dans la nuit tangéroise : "Je ne vole pas : je me rembourse... Je ne me prostitue pas : je m'invite". Pour Badia, "mieux vaut être debout tenu par son mensonge qu'allongé, écrasé par la vérité des autres", et la tension dans sa litanie prolonge la tension permanente de son existence, que le film nous communique au fil du long flashback qui suit la scène d'ouverture. Sur la planche s'articule autour du combat de deux forces contraires, de l'individu insoumis contre l'implacable système, et la résistance, l'effort du premier pour ne pas être broyé par le second est palpable pendant tout le film. Badia veut décider de son sort précisément parce qu'elle n'a pas le choix et le film de Kilani, qui a certes pour toile de fond une crise sociale profonde, se fait le récit de sa révolte à elle, sauvage et étouffante.
 
Avec son amie Imane, Badia décortique des crevettes à la chaîne (au kilo, jamais à la pièce – ici l'individu est absorbé dans une masse d'êtres semblables, nié) dans une usine d'une blancheur aveuglante parmi des dizaines d'autres "filles-crevettes", ces travailleuses aux uniformes également blancs qui sont reléguées au vieux port, loin des respectables usines textiles de la "Zone franche" de Tanger. Le motif de l'anéantissement de l'être humain devenu bétail qu'illustre bien l'intérieur de l'usine est développé pendant tout le film. On le retrouve dans la sensation d'être happé par la multitude qu'éveillent les bruits et le mouvement de la grande ville, toujours présente sans qu'on la voie autour des personnages, que la caméra serre de près pour ne pas les y perdre. On le retrouve aussi dans les allers-retours constants des travailleurs et ceux des filles, entre leur routine quotidienne sans autre jour que celui des néons et leurs nuits à vadrouiller d'une petite combine à l'autre – car il faut rester astucieux, ne pas se laisser engourdir, dans la transe des journées qui s'enchaînent.
 
 
Une partie des efforts que déploient nos filles-crevettes, comme des organismes résistant à un environnement hostile, consistent en effet à se définir a contrario par rapport au système dont on est un rouage mais qu'on méprise : Badia ne cesse de se laver, de frotter sa peau jusqu'au sang pour se débarrasser des odeurs marines et avec elles de sa condition d'ouvrière du plus bas étage. Pour elle, qui change plusieurs fois par jour d'habit (donc de "costume"), il est important de masquer sa condition, de paraître autre chose, une "fille bien" par exemple, comme celles de la Zone franche – c'est-à-dire que son mensonge utilise les codes mêmes qu'a établis le système pour s'en jouer, pour le manipuler.
Au-delà du minimum à atteindre pour assurer la simple survie de leur dignité d'êtres humains, il s'agit pour Badia et Imane de se hisser au-dessus du statut dégradé qu'elles abhorrent, de s'en extirper (Badia refuse de "se mélanger"), de s'en débrouiller en quelque sorte, car c'est bien sur "la débrouille" que reposent nombre d'existences à Tanger. C'est comme ça que Badia arrive à se faire passer pour une ouvrière du textile et pénétrer la Zone franche. C'est comme ça que de mensonges en stratagème, son amie et elle ont l'occasion de participer à un délit organisé dangereux mais bien rétribué dans lequel les précipite le climat d'urgence qu'on sent dans tout le film. Mais, en voulant se libérer de leur condition sociale, elles deviennent les jouets d'un réseau tout aussi inextricable.

 
 
 
 
On est peut-être "tenu par son mensonge", mais au moment où elles essaient de se redresser et de conquérir une indépendance, Imane et Badia semblent bien vulnérables, bien exposées aux dangers qu'emporte le fait de jouer un rôle dans une entreprise criminelle. Elles ne comptent plus les crevettes mais elles comptent les téléphones volés. De nouveau, elles sont des pions livrées en pâture à la dure réalité des choses – finalement, le "système D" reste un système, une mécanique écrasante à laquelle l'individu n'a aucune chance d'échapper même en se débattant comme un beau diable. Badia a beau croire qu'elle manipule la réalité en en écrivant une version différente, elle n'échappe pas à ses codes et même quand elle croit en jouer, elle ne fait paradoxalement qu'en confirmer l'immuabilité. Le combat de l'ouvrière peu qualifiée contre Tanger l'impitoyable est perdu d'avance, c'est une amère bataille contre d'indifférents moulins à vents qui vous laisse abattu, sonné.
L'amertume ne vient cependant pas exactement du fait que la lutte de Badia est perdue d'avance. Si la résistance permanente dans laquelle elle vit inspire d'abord un certain respect, on est aussi captivé mais tenu à distance par la tension qui se dégage à chaque moment de ce personnage qui ne desserre jamais les dents, qui contrairement à ses compagnes ne danse jamais, ne rit jamais. Ses stratagèmes et artifices la coupent du monde au lieu de lui permettre de s'y insérer. L'écrasement des individus dont rend compte le film est certes terrifiant mais c'est surtout le regard de Badia qui l'est, à en avoir le frisson. En même temps, cela signifie que derrière son apparente conclusion tragique, Sur la planche laisse entrevoir la direction de la porte de sortie. Si le sort de Badia (et pas des autres filles) est tout tracé, c'est parce qu'elle ne sait pas ployer et qu'en résistant à tout, elle résiste à la vie. C'est parce qu'en se battant désespérément pour survivre, Badia oublie de vivre et d'espérer.
 
 




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