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Lee Chang-dong - "Poetry" (Avant-Première)

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Posté par Guillaume Bryon le 2010-08-18



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Poetry est sans nul doute l’une des réussites cinématographiques majeures de l'année. Construit sur une série d’équilibres subtilement agencés, le dernier opus de Lee Chang-dong ne cherche pas en effet à livrer une vision esthétique et préchi-précha de l’usage de la poésie. Source de beauté et d’angoisse, elle permet ici avant tout un saisissement du réel par tout ce qu’on a oublié d’y (perve)voir. Avec pour intuition que ce qui compte vraiment, c’est l’union de tout chose. 

 

On peut voir trois temporalités à l’œuvre dans le fonctionnement du film :
 
-          Celle de l’héroïne. Son passé jamais révélé au spectateur et commençant à échapper à l’intéressée elle-même. Parallèlement à l’apparition par petite touche de son Alzheimer,  la sexagénaire Mija s’attache à intensifier sa perception du présent par l’usage de la poésie. S’il y a une forme de subjectivité, c’est ici une subjectivité qui ne se comprend pas très bien, qui avance à tâtons.
 
-          Une temporalité plus implacable, à la fois essence et pesanteur totalisante. C’est la plus mystérieuse dans le film. Sa présence est nette, parce que le parcours individuel et psychologique de Mija ne fait pas figure de filtre. D’ailleurs les poids de ces filtres dans notre perception du monde sont tels que le professeur de poésie ne semble lui-même pas s’y intéresser directement. C’est un choix habile de ne pas faire de la poésie un concept d’extériorité en soit, mais de lui supposer quelque chose de plus fort. L’intensité des dernières minutes ne permet toutefois pas expressément de caractériser cette dimension plus spirituelle, même si des perspectives taoïstes ou bouddhistes sont évidents.
 
-          Il y a enfin un temps social, souvent factice. Il est constitué de refus, de vérités dissimulées, de moralités travesties. Un univers intensément hypocrite auquel le cinéma sud-coréen est foncièrement attaché. Mais ce temps est fait aussi d’erreurs d’appréciations sur la qualité de chacun, le diktat des idées reçues, et les individus au delà de certains de leurs actes ne sont pas de bêtes bouffons de satires. Quand Mija rencontre un policier un tantinet grivois à son club de poésie, elle n’est d’ailleurs pas exempt de jugements malheureusement hâtifs…
 
Lee Chang-dong ne semble pas pour autant concevoir cette segmentation comme des blocs. La limpidité de la mise en scène de Poetry tient justement à ce que  ses trois ensembles soient en permanence imbriqués. Aucun d’entre eux ne peut constituer un discours définitif. La tranquillité apparente de l’exécution n’empêche ainsi pas l’œuvre de subjuguer par sa densité et sa cohérence. Si la poétique  perd peut-être un peu de son attachement direct au sensible, elle rappelle que par bien des aspects elle peut se rapporter au philosophique.
 
 
Le réalisateur de Secret Sunshine et d’Oasis a su réinvestir ici son goût pour le hors-champ et les individualités décalées fondues dans le quotidien. Si le qualificatif d’épure est devenu galvaudé, disons qu’en matière de système narratif et de mise en scène, Poetry est clairement un film qui choisit de prendre son temps et de respirer. Par des petits miracles permanents, l’oeuvre redéfinit son environnement, de ses plus grands à ses plus petits communs dénominateurs. C’est sans doute pour cela qu’au terme de ce que l’on peut bien qualifier de voyage, le jeune et l’ancien ne s’y limitent plus à leur état passager et se touchent l’un à l’autre du doigt jusqu’à se confondre. Mortifère pour certains, expérience d’unité pour d’autres…
 
Ajoutons de manière didactique que dans son prétexte policier et sa situation de départ, Poetry rappelle curieusement le Mother de Bong Joon-ho sorti cette année, tout en étant son parfait opposé. A la fois par le parcours de l’héroïne que dans l’usage de son analyse de la société coréenne pourtant assez voisine. Sauf que là où le réalisateur de The Host déploie ce qui est bien devenu un cynisme rébarbatif, prisonnier de sa virtuosité, Poetry regarde calmement ses monstruosités cachées. Mija est aussi une sorte de médiatrice vers de discrètes mises en abyme morales qui s’avèrent autrement plus complexes et moins surfaites.
 
Le cinéma coréen contemporain sait être audacieux et original, s’affranchir de certaines conventions et complexes stylistiques. Mais il peut tout aussi facilement dériver vers le nihilisme clinquant, ne se trouvant pas loin de fabriquer ainsi son propre académisme. Lee Chang-dong navigue nettement au-delà de ce piège. Il fait figure d’élément à part dans cette cinématographie, autant qu’un patron. Si l’on peut s’amuser du prix du scenario décerné par le jury cannois (quand Tournée obtenait celui de la mise en scène), la véritable injustice réside dans le prix d’interprétation dont fut dépouillée Yoon Jung-hee. C’est pourtant avec une rare justesse et intelligence que cette légende de l’âge d’or du cinéma coréen fait ici son come-back.

Ecrit et réalisé par Lee Chang-dong. Photo: Hyun Seok KIm. Montage: Kim Hyun. Avec Yoon Jung-hee, David Lee, Kim Hira, Ahn Naesang... 1:85:1 - 139 minutes.

Sortie le 25 août 2010




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