Seigneur, quand froide est la prairie,
Quand dans les hameaux abattus,
Les longs angélus se sont tus
Sur la nature défleurie,
Faites s’abattre des grands cieux
Les chers corbeaux délicieux.
Rimbaud, "Les corbeaux". 1872.
Faisant la part belle à la psychologie et à la suggestion, "The Last Winter" est d'un classicisme bienvenu qui renoue, entre mises à jour et variations, avec une tradition fantastique qui puise sa force dans les puissances originelles et telluriques de la Terre. Aux confins d'un monde polaire partagé entre archaïsme et mysticisme, c'est un cinéma profondément chamanique, sous hautes influences cinéphiliques, mais qui sait rester en prise directe avec le monde et n'en n'oublie pas d'être moderne.
Aux confins du monde, tout semble simple, épuré et primitif comme les forces qui s'y débattent. En quelques plans, beaux et archaïques, "The Last Winter" se singularise par une lenteur inhabituelle et méditative associée à un étrange sentiment familier, celui "d'images déjà vues", formes originelles qui sembleraient nous préexister et qui, là, ressurgissent. Au-delà d'une forme de vérité immédiate - je (re)connais ces images -, ce serait un cinéma attentiste, de celui qui "fait surgir d'une image une autre image" dans un mouvement poétique (Gaston Bachelard). On sent, dès lors, tout le savoir-faire et l'érudition discrète d'un auteur qui s'inscrit dans une tradition du cinéma fantastique qui privilégiera la suggestion dans l'attente, le mystère émergeant: ce n'est pas nouveau, mais c'est à propos pour raconter l'histoire d'individus menacés par la naissance de forces vengeresses et destructrices, mais invisibles…
Ce qui animera donc l'œuvre de Larry Fessenden, c'est donc la profonde croyance en la puissance évocatrice des images: un film sur la conviction et son corolaire, le doute. Chaque personnage se voit dès lors investit d'une double mission: survivre face à la menace, mais surtout la reconnaître comme telle, malgré son caractère infigurable et ses manifestations trop ténues pour révéler sa simple existence. Face à ce manque cruel de preuves, il faudra accepter et savoir poser le juste regard: un regard animé par une croyance, celle de la poétique des images, dans l'attente d'une révélation, de l'émergence d'une vérité évidemment terrifiante. Chaque personnage sera alors éprouvé dans sa conviction et sa capacité à convaincre l'autre, dessinant un jeu de relations régi par des tensions et des conflits qui sont, finalement, le premier intérêt du sujet.

Rivalités philosophiques et amoureuses
Epier / Espionner
Au-delà des conflits identitaires classiques – l'écologie contre l'industrie- et d'un triangle amoureux, "The Last Winter" est un film ou l'on se surveille, s'épie, un film de non-dits qui résonnent dans la station grâce à un habile jeu de montage. Cette dimension psychologique s'appuie sur une peinture réussite, car tout en ambiguïté, de caractères humains parfaitement incarnés par des acteurs au jeu très juste (formidable Ron Perlman en beau salaud, car attachant). Le film épouse alors un double mouvement: autant cette menace ignorée par les personnages n'en devient que plus dangereuse – car pouvant agir en toute impunité – autant elle se manifeste, pour le spectateur, avec une force de plus en plus évidente, de plus en plus figurable: ceux qui épient sont épiés eux-mêmes grâce à d'habiles mouvements de caméra aériens qui distilleront des marques de plus en plus évidentes sur le manteau neigeux, de la trace à l'empreinte.
Il faudra d'abord appréhender un son de pas dans la neige, un vent qui soulève la glace et qui fait son œuvre pour libérer la menace puis, enfin, un corbeau, messager symbolique. Viendra, ensuite, la tant attendue révélation, belle et menaçante, mais qui ne pourra que nous décevoir: on aurait peut être aimé confiner cette menace à son caractère infigurable et insidieux et l'on pense à Jacques Tourneur à qui l'on imposa une représentation du démon dans "Rendez-vous avec la peur" (Curse of the demon, 1957). Mais cette petite déception n'entache en rien l'efficacité d'un dispositif privilégiant l'intelligence à l'effet facile.
"Retires tes sandales car tu es sur une terre sainte" (Livre de l'exode, 3:5).
Si cette peur fonctionne si bien, c'est que Larry Fessenden la construit sur des bases universelles, et donc originelles, liées à nos racines religieuses et culturelles. De son territoire d'exploration – "
Territoire des Dieux" dixit l'un des personnages – et ses manifestations – les forces naturelles -, cette menace acquiert une dimension presque sacrée, mystique. Elle exigera la conviction comme une forme de foi, imposera à ses futures victimes une nudité presque virginale avant de leur soustraire la vue, tel Œdipe, personnage "clairvoyant". Cette dimension apporte un souffle certain à l'œuvre, une ambiance chamanique qui met en jeu des puissances… Des puissances ressenties par deux personnages Inuit, peuple chamanique par execellence, dont l'un dira: "Je ne crois qu'en ce que je vois"… Pour le cinéphile, "
The last winter" s'inscrira dans une histoire du cinéma, faisant ressurgir des images lui préexistant, proposant de riches variations sur un patrimoine cinématographique. Au-delà de la filiation directe avec des œuvres telles que "
The thing" de John Carpenter (1982), "
Le renne blanc" d'Erik Blomberg (1952) ou "
Long Week-end" de Colin Eggleston (1978), on trouvera une déclinaison du monolithe de "
2001 l'odyssée de l'espace" (Stanley Kubrick, 1969), une relecture des "
Oiseaux" d'Alfred Hitchcock (1963).
Relectures & variations
The Thing. John Carpenter. 1982.
Les oiseaux. Alfred Hitchcock. 1963
2001, l'odyssée de l'espace. Stanley Kubrick. 1969
Ces multiples variations et relectures pourraient faire la limite d'une œuvre plagiat, mais inspirée: il n'en est rien. Car le propos de l'œuvre, lui, résonne d'une étrange modernité. Au-delà de la problématique écologique, "The last winter" dessine en creux, à l'image des premiers plans du film qui ne sont qu'une vison glaciaire de la "Death Valley" des westerns, un portrait sévère d'une Amérique omniprésente et omnipotente.
De la convocation d'images archétypales du western à une partie de football, l'Amérique est partout et ses valeurs parfaitement représentées par la volonté de leadership et le paternalisme bon-enfant de Ron Perlman. Une attitude condamnable par le réalisateur, qui se permet le détournement d'un film – au titre prémonitoire! – de Werner Herzog, "Lessons of Darkness" (1992), en film publicitaire prônant l'exploitation outrancière de puits pétroliers, en faisant fi de toutes autres considérations. C'est un coup de maître que de transformer ce film sur les ravages de la guerre au Koweït en son contraire d'un point de vue thématique. C'est aussi l'ultime acte de foi d'un réalisateur qui croit en la puissance langagière des images.
Larry Fessender voulait nous donner à voir un autre monde, mais un ultime plan, tétanisant, nous rappelle alors à une la dure réalité, prophétisée par l'un des protagonistes: "Il est déjà trop tard".
Fin de la "leçon des ténèbres"… Bienvenu de "l'antre de la folie". Vous n'avez pas écouté… Vous serez dévoré…
L'Amérique omniprésente

Le western et la "Death Valley"
Football américain
Dvd édité par Pathé