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La "collection flamande" chez Malavida
Dossiers/Hommages
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![]() Pour tout spectateur avide de se plonger dans les contrées inconnues du cinéma mondial, de découvrir de nouvelles merveilles qui seraient restées oubliées, Malavida est un éditeur particulièrement précieux, dont nous attendons toujours les sorties avec impatience. Préférant la surprise à l’éternel retour, Malavida privilégie aux classiques du patrimoine la transmission de leurs propres coups de foudre en s’ouvrant sur de nouveaux pays, de nouvelles cultures, de nouveaux imaginaires.
Après avoir commencé à explorer les merveilles de la République tchèque, de la Pologne, ou de la Suède, après nous avoir offert des Widerberg, des Munk, l’intégrale Has (l’un des plus beaux cadeaux qui soient), avant la Slovaquie et de nouvelles surprises, Malavida se donne pour mission de nous faire découvrir un cinéma pour le moins méconnu, le cinéma flamand, en distribuant pour la France une collection éditée par la cinémathèque Royale de Belgique.
Lors d’une conversation, tentez d’évoquer le cinéma belge et vous n’obtiendrez au mieux qu’un résumé de C’est arrivé près de chez vous, ou un « j’avais bien aimé Toto le héros » et au pire un sourire narquois ou condescendant. Pour livrer une vision quelque peu caricaturale, si l’on excepte la renommée de la Peinture Flamande et celle de Jacques Brel, l’art belge reste ici totalement méconnu, victime probablement de sa proximité géographique avec la France et de ses dimensions francophones. Oublié le berceau de Brueghel ou Bosch ? Et pourtant, comment peut-on faire abstraction du génie fantastique d’un Jean Ray ou d’un Thomas Owen, des hallucinations carnavalesques d’un Ensor ou des visions surréalistes de Delvaux, des fantasmes morbides de Rodenbach. Un peu de curiosité, que diable !. Car la Belgique est bel est bien l’un des plus beaux creusets de l’absurdité poétique, des monstruosités merveilleuses, des villes fantômes dans lesquelles viennent se perdre les hommes. Il suffit d’ailleurs de s’y promener, de côtoyer ses vieux ports ou ses canaux labyrinthes pour aimer y errer et ressentir ce climat de flottement. C’est cette même atmosphère si singulière, ce climat de frontière entre le réel et l’imaginaire, cette propension à l’onirique, que l’on retrouve dans le cinéma flamand et que Malavida, en collaboration avec Kroniek Van De Vlaamse Film, nous propose de découvrir à travers quelques films qui tentent d’offrir un éventail exhaustif.
![]() ![]() Le voyage commence au milieu des années 50 avec Les Mouettes meurent au port, emblématique dans l’histoire du cinéma belge et parfois même considéré comme le « premier film flamand ». Les mouettes meurent au port est une œuvre étonnante dans sa conception même puisque le fruit de la collaboration de trois co-réalisateurs : un cinéaste amateur (Rik Kuypers), et de deux critiques de cinéma (Roland Verhavert, Ivo Michiels, également écrivain). Marqué des stigmates de la guerre Les mouettes meurent au port évoque le destin d’un marginal meurtri au gré de rencontres féminines qui lui apportent un peu d’amitié et de pureté. Le film de Kuyers/ Verhaevert/Michiels baigne dans un réalisme poétique urbain fascinant ; porté par une stylisation qui touche parfois à l’expérimental.
Poursuivons dans la contemplation, avec Si le vent te fait peur et Y Manana qui donnent l’occasion de prendre contact avec l’univers unique d’Emile Degelin, véritable poète de l’image. Les années 60. A l’heure où tous les critiques et les cinéastes n’ont à la bouche que les mots « Nouvelle Vague », Dégelin conçoit un cinéma aux objectifs radicalement opposés, plus préoccupé par la métamorphose de la réalité que par le désir d’en être sa plus fidèle représentation. Ainsi la relation incestueuse entre un frère et une sœur dans Si Le vent te fait peur se mue en ballade hypnotique dans une Belgique désolée qui évoque visuellement bien plus le Polanski de Cul de Sac ou de ses courts métrages que les œuvres d’un Godard. C’est en effet du côté absurde d’un Samuel Becket que semble puiser son inspiration, que l’on retrouve dans le burlesque et décalé Y Manana, perle d’humour non sensique au ton totalement différent de Si le Vent te fait peur, peuplé de gags de cinéma muet qui rappelle parfois Tati ou Etaix.
![]() ![]() Le cinéma flamand s’intéresse régulièrement à la littérature en puisant dans les classiques de son patrimoine, en les entremêlant dès les années 70 à des considérations subversives à la fois anti-bourgeoises et féministes. Plus encore que l’illustration servile des romans, il opère à une relecture à travers le prisme de préoccupations sociales, livrant les avatars d’un grand cinéma populaire marqué par un sens critique aigu. Immense succès là-bas, Mira (Vons Rademakers, 1971), suivant sa sulfureuse et impétueuse héroïne et ses soupirants dans la Flandre du début du XXe siècle, se présente comme un puissant portrait de femme libérée incarné par la superbe Willeke Van Ammelroy (que nous retrouvons durant toute la sélection) à laquelle il est impossible de rester indifférent.
La sortie du double programme Louise un mot d’amour / L’étreinte consacré aux deux trublions Paul Collet et Pierre Drouot constitue également l’un des événements de cette collection. Provocateurs nés, savant concilier parfaitement les aspirations financières et leurs personnalités provocatrices à tendance anarchistes, ils s’affirment comme des figures essentielles dans le paysage flamand, plus proche du cinéma bis, et donc plus transgressif encore. L’étreinte (1969) fit visiblement l’effet d’une petite bombe par son érotisme explicite et les thèmes qui s’en dégageaient. Il est un parfait témoignage d’un cinéma, provocateur, scandaleux à la sexualité libre et joyeusement ironique. Fantaisie érotique sur la guerre des sexes, démythifiant la prétendue fragilité de la femme soumise, jouant sur le « tel est pris qui croyait prendre » d’un maître du jeu tombant dans son propre piège, L’étreinte baigne dans un climat de tabous brisés et d’outrage aux bonnes mœurs typique du cinéma d’exploitation des années 70 telle qu’on pouvait la retrouver à l’époque chez Joe Sarno, Radley Metzger ou même Franco. Prouvant leur capacité à passer d’un ton à l’autre, ils livrent avec Louise un mot d’amour (1972) une œuvre plus feuilletonnesque, à la sensualité plus suggérée, autour d’un beau portrait de femme aristocrate rebelle (Willeke Van Ammelroy à nouveau) et de sa prise d’indépendance à la fin du XIXe siècle. Il flotte à nouveau un beau parfum libertaire et d’érotisme champêtre, romanesque, sensuel et toujours aussi peu ami des institutions.
![]() ![]() Réalisé en 1974, Le conscrit (1974) apporte à nouveau la preuve de la qualité des adaptations littéraires et de cette capacité à la fois à présenter un cinéma engagé et populaire - engagé parce que populaire - obsédé par l’odyssée tragique du peuple flamand au fil des siècles, ce qui donne toujours une dimension empreinte de désespoir aux reconstitutions, mêlant souvent avec brio petite et grande histoire. Tiré du roman semi-autobiographique d’Henri Conscience, Le Conscrit part du même argument que le beau film méconnu de Jean Pierre Denis, Champ d’honneur en évoquant le tirage au sort des soldats appelés sous les drapeaux et la manière dont les riches revendaient leurs tickets perdants aux pauvres pour les faire partir à leur place. Lorsque le héros sera atteint de cécité suite aux conditions déplorables de vie dans la caserne, sa fiancée fera tout pour le ramener à lui. Dans des lumières très diurnes, blanches ou ensoleillées, Le Conscrit frappe par son absence de pathos et la beauté mélancolique de ses personnages.
Dans Pont Brûlé (1975), Guido Henderickx prend le parti de s’échapper de l’écrin du cinéma social et des adaptations littéraires en suivant le destin de ses anti-héros engoncés dans le rythme monotone d’une vie sans bonheur, rongés par les frustrations et les culpabilités du passé. L’irruption d’un ancien amant de la femme suffit à bouleverser le calme illusoire de leur existence et à mettre en relief le mirage de sa tranquillité, lorsque la violence devient l’unique expression du mal être. Misère sexuelle, emprise des préjugés et bêtise collective sont au centre d’un Pont Brûlé qui exhale une tristesse fortement inspirée du cinéma américain des années 70s comme celui du Jerry Chatzberg de L’épouvantail, ou du Bob Rafelson de Five Easy Pieces. Loin de tout manichéisme, ses perdants inspirent tantôt la répulsion, tantôt la pitié, imprégnés d’un lieu qui les a définitivement avalés, contaminés, écrasés par l’immensité d’un décor urbain, industrialisé qui se désagrège, qui les soutient au point d’en devenir un personnage à part entière et de donner son nom au film.
![]() ![]() Autres joyaux de la sélection, deux œuvres d’Harry Kümel, peut-être un peu plus connu que ses contemporains ou prédécesseurs grâce à deux œuvres cultes chéries des amateurs de fantastique, Les lèvres rouges dans lequel il livrait une vision fiévreuse et contemporaine de la légende de Bathory sous les traits de Delphine Seyrig, et Malpertuis.
Est-il besoin de présenter à nouveau cette adaptation du chef d’œuvre de Jean Ray ? S’il est impossible de restituer pleinement le génie littéraire de l’écrivain et toute la complexité de ce qui reste l’une des plus belles œuvres fantastiques jamais écrites, Harry Kümel n’en livre pas moins une lecture flamboyante et fantasmatique de l’univers de Ray, pleine de couleurs vives, de tripots enfumés, de visions à la Magritte. Tout confine à l’étrangeté dans cette œuvre à la beauté poétique hors du commun. Mathieu Carrière, Michel Bouquet, Jean Pierre Cassel, Susan Hampshire livrent des prestations emportées qui confinent parfois à l’hystérie. Les labyrinthes de cette maison vivante bercés par la musique de Delerue ne cesseront jamais de vous hanter. Le double dvd présente les deux versions, celle remontée pour Cannes et celle voulue à l’origine par Harry Kümel.
L’avènement de Joachim Stiller (1976) est en réalité l’assemblage de trois épisodes d’une série télé en un long métrage. Rappelant les grandes heures de la télévision francophone cette perle décalée est un pur bonheur de divertissement kafkaïen. De fait, avec ses couleurs pop pleines de vivacité (Ah les dessous colorés de Willeke Van Ammelroy, toujours elle, voisine délurée ouvrant au héros ses seins dépassant largement de son soutien gorge) son univers délicieusement absurde et ludique entre l’inquiétude et la légèreté, L’avènement de Joachim Stiller a quelque chose de très british qui rappelle l’univers d’un Brian Clemens des premières saisons en couleur des Avengers à la série Thriller. Jeu de piste ludique dans lequel la réalité tangible défoule sous les pieds du héros vers une autre dimension sans qu’on puisse se raccrocher à la logique usuelle, le film de Kümel est un plaisir de mystère littéraire et feuilletonnesque, qui se regarde comme on savourerait une nouvelle de Thomas Owen.
![]() ![]() ![]() Filasse De Sichem (1980) est, après le classique de 1934 réalisé par Jan Vanderheyden et Edith Kiel, une nouvelle adaptation du roman populaire d’Ernest Claes, qui peut se voir comme un pendant flamand à Poil de Carotte et à certains romans de Marc Twain. C’est aussi le premier film véritablement grand public de Robbe de Hert, figure de prou d’un cinéma de gauche militant avec le collectif Fugitive Cinema. Ce tournant dans sa carrière débouche sur un film curieux, où le classicisme formel côtoie une vision sociale très acérée et pessimiste. Le cinéaste s’y permet d’ailleurs un raccord direct avec son époque… Le jeune Eric Clerckx y offre une prestation très impressionnante.
Brussels By Night (1983), premier film réalisé par Marc Didden peut se voir quand à lui comme une gueule de bois poisseuse et désespérée, portée par l’interprétation très forte d’un François Beukalers dont le personnage kamikaze se trouve être mine de rien dans la parfaite continuité du Filasse de De Hert. C’est aussi un film plus généralement urbain que noctambule, qui peut se voir comme une tentative de nouvelle vague existentialiste à l’orée des années 80. Un cousin éloigné du renouveau portée en Allemagne par Wenders et Fassbinder et dont les feux sont à cette époque en train de commencer à s'éteindre.
Crazy Love (L’amour est un chien de l’enfer) (1987), réalisé par Dominique Deruddere et justement coscénarisé par Marc Didden, est une adaptation ambitieuse de plusieurs nouvelles de Bukowski. La patte toute particulière de ce que l’on pourra voir plus tard comme une « école belge » en matière de photographie s’y fait ressentir, le film s’avérant très léché et stylisé. On peut l'interpréter comme un tournant dans la production de l’époque. C’est aussi pour Derrudere une manière d’équilibrer plastiquement avec la crudité et la mélancolie contenu dans son récit en trois temps. L'auteur s’attache en tout cas à inscrire cette adaptation dans une poésie formelle assumée et presque revendicatrice. Trois années plus tard, le succès international de Toto le Héros de Jaco Van Dormael sera un peu la consécration de ce qui est déjà à l’œuvre avec ce Crazy Love, à savoir un cinéma plastiquement plus clinquant, peut-être influencé par La Nouvelle Image de Besson,et Beinex (voir du vilain petit canard Carax). L'onirisme de ce cinéma part clairement à la conquète d'un public plus international. Francis Ford Coppola repéra ainsi le jeune réalisateur et lui proposa dans la foulée d’adapter Wait until spring bandini ! de John Fante.
Ajoutons que les éditions présentent des copies restaurées, pour la plupart dans un très beau transfert, qu’elles sont bardées de suppléments : documentaires, bandes annonces, courts métrages… Nous osons espérer que cela vous donnera envie d’embarquer pour ce très beau voyage.
Commentaires
De : Crazy love était déjà disponible en DVD chez l'éditeur anglo-américain Mondo Macabro et ce fut une très bonne surprise, un très bon film dont une des nouvelles adaptée de Bukowski est la même que celle qui sert de trame au film de Bouchitey, Lune froide. Insérer un commentaire : |
