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Cinema

L'étrange festival, jours 6.0 et 7.0

Dossiers/Hommages
Posté par Olivier Rossignot le 2012-09-13



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 Au fil des jours, on se dit que la programmation va s’essouffler, que les vraies déceptions vont affluer, mais force de reconnaître que jusqu’à maintenant, les surprises ne sont que positives. De deux choses l’une, soit (dans l’ensemble) nous avons vraiment raté les mauvais films, soit le cru 2012 est vraiment très très bon. On optera plutôt pour la deuxième solution.

 

Insensibles - Juan Carlos Medina - 2012 - Espagne


La rumeur ne mentait pas. Insensibles est en effet l’un des très beaux films du festival, une tragédie fantastique intense comme seul le cinéma espagnol est capable d’en offrir.  Car même s’il s’agit d’un film essentiellement français pour son financement, Insensibles porte la marque  reconnaissable de cette sensibilité ibérique à la fois romantique et blessée par son passé, celle qui du Labyrinthe de Pan à Balada Triste fait se rejoindre petite et grande histoire.  Le singulier et fascinant argument de base, qui voit des enfants insensibles à la douleur enfermés pour se protéger des autres et d’eux-mêmes durant des décennies de tourments en Espagne du fascisme au franquisme, se confond aux fractures de David, homme du présent, dont la vie dépend de la révélation de ses origines. Car il ne s’agit pas ici d’un simple suspense dont l’unique ressort serait la résolution d’un mystère. Non, la tumeur du héros – quelle belle métaphore – ne sera soignable que s’il rassemble chaque pièce du puzzle. La douleur collective se mêle à l’individuel dans un chassé croisé temporel subtil et fluide, la quête de David vers ses racines convergeant vers une plongée dans le passé troublé, plaie à jamais béante : ce sont une nouvelle fois toutes les déchirures d’une Espagne rongée par la culpabilité, la faute, le péché à expier qui explosent dans le parcours de David placé sous le signe de la malédiction, comme si son destin était scellé dans l’énigme à découvrir. Le cinéma espagnol ne se remet décidément de ses traumatismes et ne cesse de mettre en scène des fils semblant avoir hérité de secrets inavouables de leurs pères à découvrir pour expier leurs fautes à leur place. Au sens propre comme au figuré, l’Histoire est un cancer. Avec sa photo glaçante, la qualité de son interprétation (quel plaisir de revoir Derek de Lint !),  l’élégance de sa mise en scène prenant toute son ampleur dans un final risqué et hallucinant de beauté baroque, le premier long métrage Juan Carlos Medina promet des miracles pour la suite. On vous en reparlera d’autant plus que nous sommes fiers d’être partenaires de sa sortie salles, le 10 octobre.

 

Vanishing Waves - Kristina Buozyte - 2012 - Lituanie

 

Un film de science fiction planante venu de Lituanie ? Il y avait de quoi nous intriguer... Et si les plus belles histoires d’amour étaient celles que l’on rêve, celles que le cerveau installe dans son paysage infini ?  Le postulat de Vanishing Waves, premier film Kristina Buozyte n’est finalement pas éloigné de Sternberg et de son amour – impossible - éclaté par le temps dans le splendide Je t’aime, je t’aime d’Alain Resnais. Le savant connecté au cerveau d’une jeune femme dans le coma, essayant de la ramener à lui, dans une quête qu’on sait vouée à l’échec dès le départ, mais que la force passionnelle guide jusqu’au bout. Finalement, c’est à une belle tradition du fantastique que se rattache cette passion mentale échevelée, celle qui de La morte amoureuse à Peter Ibbetson, en passant par Le Jeune Homme la mort et le temps voyait les héros se laisser glisser dans le songe, au point de vouloir échanger leur ancienne existence, devenue insupportable. Mais Vanishing Waves lui ajoute une autre dimension, celle d’une relation charnelle qui explore le territoire d’un fantasme essentiellement féminin (le héros se baladant à l’intérieur du cerveau de la mourante), sur le modèle du film-fantasme où le sexe se fait métaphysique. Le cerveau devient le pays de la peau et des sens, celui où le désir, toujours réalisable, ne connaît aucun frein. Chaque retour n’en est que plus pénible. Si l’on devait citer un seul cinéaste, ce serait probablement le plus érotique et chimérique des ibériques, Julio Medem, qui partage ce rapport entre voyage intérieur et sexualité mythifiée. Vanishing Waves ne se livre pas d’emblée, il incite d’abord à un certain scepticisme tant son univers ne supporte pas la nuance, à l’instar d’un Ken Russel qui évoqua les affres d’un autre état altéré de façon plus psychédélique. Vanishing Waves a des chances d’en rebuter plus d’un par ses partis pris esthétiques, un certain lyrisme de l’Europe de l’est qui ne recule pas devant l’emphase symbolique, un peu à la manière d’un Kieslowski sur La double vie de Véronique. Pourtant, cette flamme s’offre lentement et durablement au spectateur, grandissante, enveloppée dans le splendide voile mélodieux composé par Peter Von Poehl pour le film. On se laisse envoûter par cette messe des corps enlacés, cette ode à la peau et aux sens.


Focus Mathieu Seiler


En découvrant les films de Mathieu Seiler on est partagé entre l’enthousiasme et la colère, soufflés par cette l’œuvre somptueuse et majeure qui s’ouvre à nous, au ton unique et novateur, et estomaqués de constater que le cinéaste n’a jamais obtenu les faveurs de la moindre distribution dans le monde. Lui, modeste, déclare que c’est un peu triste mais que c’est la faute à pas de chance.  Il installe dès ses premiers courts métrages un univers qui injecte dans le quotidien  le disfonctionnement qui le fera voler en éclats. De Hochgenug à Der Ausflug, sous les dehors de rapports sociaux ou familiaux parfaits, il y a toujours quelque chose qui cloche et qui ne demande qu’à sortir. Ou finit le rêve ou commence la réalité, dans Hochgenung lorsqu’une belle sensuellement endormie se retrouve assise à un  repas d’amis où la tension devient le prélude au meurtre ? Fétichiste, Seiler l’est indéniablement dès ses débuts rappelant même parfois l’abstraction d’un Jess Franco lorsqu’il se délecte à filmer les lèvres humectées bouches en très gros plan (une récurrence dans ses films), sur du Morricone easy listening rappelant le travail de Manfred Huber et Manfred hüber et siegfried schwab sur Vampyros Lesbos.

Dans son premier long métrage, Le Cadeau de Stéphanie (1995), cette fascination pour le mirage de l’innocence et ces jeunes filles en fleur découvrant leur corps prend de l’ampleur. Son héroïne partagée entre ses pulsions enfantines et sa libido adolescente, s’ouvre à un monde nouveau qui pourrait bien constituer sa perte. Le cadeau de Stéphanie est un objet étrange et dérangeant, vénéneuse, comme un bonbon toxique, un conte érotique et morbide évoquant la puberté comme une forme de monstre tentaculaire immaitrisable. Seiler joue avec le tabou, l’interdit, multiplie les images gênantes à la teneur sexuelle plus qu’équivoque, dans laquelle la pulsion de mort prend le dessus, l’autodestruction devenant l’unique écho renvoyé par le désir. Les puritains consternants qui ont taxé Twixt de Coppola de pédophile devraient en avoir pour leur argent avec cette Alice au pays des merveilles interdites qui plonge avec délice dans l’interdit : libido enflammée, fantasme du meurtre parental, vieux monsieurs terrifiants offrant des biberons empoisonnés. Demeure toujours cette étrangeté d’un monde qui est le notre mais qu’on ne reconnaît plus. En 2008,
la petite fille de Girl on red couch - cousine des fausses innocentes des gialli et autres Nicoletta Elmi - regardant dans sa robe rouge des séquences de sexe et de violence à la télé, avant d’être terrifiée par son propre reflet, confirme l'attirance de Seiler pour les couleurs primaires et les troublants mirages de l’enfance.

Avec Der Ausflug Mathieu Seiler construit encore ses histoires comme des contes cruels mais il affine son art, maitrise désormais ses obsessions, vers l’épure et la stylisation. Ce quasi chef d’œuvre, plus beau film du cinéaste à ce jour, est aussi l’une des grosses
claques de l'Etrange Festival. Cette variation sur le "promenons dans les bois"  où la poésie rivalise avec la rupture de ton et le bizarre ne cesse de vous balader, tenant la gageure de vous surprendre - de vous suspendre - jusqu'à ses dernières images. Cette esthétique de la pureté et du décor avalant les corps rappelle immanquablement celle de Lucile Hadžihalilović sur Innocence et d’Isabelle Hausner sur Hotel.  Pareillement, tout n’est que mystère et rien n’est expliqué. Dans une gestion de l’espace fascinante, les grands arbres se penchent, les lumières changeantes paraissent surnaturelles et les cimes semblent chuchoter des phrases menaçantes. Adoptant le regard inquiet des héroïnes, l'horizon ne cesse d'y être balayé, interrogé.Mais contrairement à Hadžihalilović, Seiler maintient son œuvre dans un humour féroce permanent, une ironie d’autant plus mordante qu’elle est pince sans rire. Le cinéaste salira la peau parfaitement blanche de ces visages angéliques comme il s’amusera à tacher, froisser et déchirer leurs robes rouge, jaune et rose, en une sensation toujours renouvelée de défloration, oubliée à chaque réveil. Comme violées par un rêve, elles se réveillent dans un état d’incertitude, transportées et transformées. Ce subtil jeu sur l’ellipse du sommeil, de ses héroïnes « agressées » sans en avoir l’infime souvenir ni la souffrance, renvoie le film dans une atmosphère intensément absurde, à la fois anxieuse et presque comique, bouleversée par un mécanisme du cercle et de la répétition. Der Ausflug est un vrai film fantastique, au sens où le climat qu’il instaure n’appartient qu’à lui-même, échappant aux clichés tout en s’en amusant. Avec sa petite famille (et son couple en crise) partie pique-niquer en pleine forêt, Seiler semble installer Der Ausflug sous les auspices de l’archétype (on pressent le survival campagnard), mais c’est pour mieux t’induire en erreur, mon enfant. Ses personnages féminins eux aussi ne ressemblent à aucun autre (et pour cause !) comme en témoigne cette petite fille frondeuse et bavarde, pleine de questions, adepte des calembours, des citations de contes … et de trivialités provocatrices. La variation sur le conte de fées malaxe avec délice les mythes vers le trouble et le doute. Grimm est toujours présent, mais on se demande bien qui sera le méchant loup, dans ce territoire débarrassé peu à peu de toute présence masculine (on pense même à The Woman de Lucky Mc Kee).

 

Si Seiler perd les filles et les femmes dans les bois c’est pour mieux les retrouver et les réunir, s’il les offre en pâture, c’est pour mieux les vénérer … Ici, l’ironie fait sourire tout autant qu’elle inquiète, Seiler dosant savamment les deux tons, au point de laisser dans un état somnambule, pas tout à fait sûr de l’expérience qu’on vient de connaître, nous laissant avec cet objet de fascination permanente dans la magie de l’inexpliqué. Parfait pendant visuel à l’onirisme érotique d’André Pieyre de Mandiargues, le cinéaste se plait comme lui à évoquer ces incarnations de l’innocence bercées de songes troublants séduits par le charnel et le danger, l’amour et la mort. Jouant sur l’image comme l’écrivain jouait avec les mots, Seiler ne cesse de tendre des simulacres comme des pièges, de jouer à cache à cache avec les signes, de tendre des clés trompeuses. Quel délice d’être, à l’instar de ses héroïnes, égaré du début jusqu’à la fin, mais transporté dans un univers fou et merveilleux qui ne délivre jamais pleinement ses secrets.


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Vous avez la chance de pouvoir visionner dans son intégralité sur Youtube, l'impressionnant court-métrage de Mathieu Seiler, Girl on red couch : 

 




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Commentaires
De : D-21

Parmi les (re)découvertes intéressantes de cette édition, il y avait aussi "Moi Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma soeur et mon frère..." de René Allio d'après un authentique fait divers de parricide et sujet du film retour en Normandie de Nicolas Philibert, qui avait participé au tournage...

Un film glaçant...

http://www.cinema-take.com/critique/film/moi-pierre-riviere-ecrire-mourir-filmer,2,927.htm#commentaires

http://www.ina.fr/economie-et-societe/justice-et-faits-divers/video/MAN9875988942/dvd-moi-pierre-riviere.fr.html

De : Olivier R.

Film magnifique effectivement, mais que nous n'avons malheureusement pas eu le temps de revoir...

De : jacques d.

René Allio... totalement oublié, absent des mémoires, rarement évoqué, retiré voire écarté des anthologies et autres stèles funéraires érigées à la gloire de la pellicule made in France et ailleurs... "les camisards" avec l'excellent Gérard Desarthe, "la vieille dame indigne", d'autres encore... comme si on voulait définitivement dissoudre ce cinéma...

De : Cyril C.

René Allio, marri...

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